‹ Contes de l'Ille-et-VilaineChapitre 51 sur 92 · 21.2

21.2

C’était par une chaude journée de Juillet, et Yaume gravissait péniblement les coteaux, contrarié de ce qui venait de se passer, le cœur serré de quitter sa vieille mère et le pays qui l’avait vu naître.

Il marchait lentement par cette chaleur accablante.

En passant près d’un village, il vit dans un courtil une vieille femme occupée à frotter des choux avec du saindoux.

— Que faites-vous donc ainsi, ma bonne femme ? lui demanda-t-il.

— Mais monsieur, je graisse mes choux. Hier soir en dînant notre homme me dit que les choux étaient maigres, et pour qu’il ne fasse pas le même reproche aujourd’hui, je les couvrons de graisse, comme vous voyez.

— Ma pauvre vieille, ce que vous faites là ou rien c’est la même chose. Mettez donc plutôt votre saindoux dans la marmite avec vos choux, et votre mari ne se plaindra plus.

— Vous avez p’t’être ben raison, tout de même, répondit la ménagère, qui se mit alors à réfléchir sur ce qu’elle devait faire.

Le meunier se dit en lui-même : « Le mari de cette femme n’est pas mieux partagé que moi ; sa moitié est aussi bête que la mienne. » Puis il continua sa route.

Un peu plus loin, il rencontra dans un chemin creux, au pied d’un arbre, une autre femme qui, avec un bâton, frappait un cochon de toutes ses forces.

— Pourquoi frappez-vous cet animal ? lui demanda le meunier.

— Parce qu’il ne veut pas monter dans ce chêne, pour manger les glands qui s’y trouvent et qu’il est maigre à faire peur, comme vous pouvez en juger.

— Grand Dieu ! que vous êtes simple ! s’écria Yaume. Votre cochon n’est ni un chat ni un écureuil pour pouvoir grimper aux arbres, et vous ne parviendrez jamais à l’y faire monter.

« Tenez, dit-il, faites comme moi, frappez les branches du chêne avec votre bâton pour en faire tomber les fruits, et vous procurerez à votre bête les aliments dont elle a besoin pour se nourrir. »

Et, joignant le geste à la parole, il fit tomber les glands dru comme grêle sous les coups redoublés de son bâton.

« Juste ciel ! que vous êtes malin ! s’écria la paysanne. De quel pays êtes-vous donc pour avoir tant d’esprit ? »

Yaume ne répondit pas et continua son voyage en se disant à part lui : « Voilà une femme encore plus bête que la mienne ! »

L’orage qui menaçait depuis longtemps commençait à éclater, et de grosses gouttes de pluie tombaient du ciel.

Comme il entrait dans un village pour chercher un abri, il aperçut une jeune fille qui pleurait de rage parce qu’elle ne pouvait parvenir à jeter dans un grenier, avec une fourche, des noix qui avaient été mises à sécher au soleil.

Le voyageur resta stupéfait devant ce tableau d’un nouveau genre.

— Quelle est donc, mon enfant, la cause de vos larmes ? lui demanda-t-il.

— Vous le voyez bien, répondit la fillette de plus en plus furieuse de ne pouvoir réussir ; si je ne parviens pas à rentrer ces noix avant la pluie, elles vont être mouillées et ne se conserveront plus.

— Ce que vous dites là est vrai, reprit le meunier ; mais n’auriez-vous pas par hasard un autre instrument qu’une fourche pour faire cette besogne, une pelle par exemple ?

— Si fait. Il y en a cinq ou six dans l’écurie en face de vous.

Le meunier se rendit au lieu désigné ; prit une pelle et dans quelques minutes jeta lui-même toutes les noix dans le grenier.

La paysanne s’extasia sur l’adresse de l’étranger et l’invita à entrer dans la ferme pour se reposer un instant et laisser passer l’orage.