21.1
Il y avait autrefois, au moulin du Boël, un jeune et beau meunier, appelé Yaume 1 Ballard, qui vivait avec sa mère, dans une maison qu’ils avaient fait construire sur le bord de la Vilaine.
La bonne femme, qui se faisait vieille, et qui désirait voir sa famille augmenter, engageait sans cesse son fils à se marier. Elle fit tant et si bien qu’elle l’y décida, et lui trouva, elle-même, dans un village voisin, une fille sage, vertueuse, et qui semblait convenir en tous points à son gars.
Les accordailles eurent lieu, la noce suivit de près. Tous les parents et amis furent invités, car plus il y a de monde, plus il y a de profit pour les mariés. Il est d’usage, chez nous, que les invités payent, non seulement les frais de la noce, mais toute la batterie de cuisine. Les uns apportent du cidre, les autres du vin, celui-ci un mouton, celui-là une oie grasse, celle-ci un chaudron, celle-là une marmite, etc., etc.
Aussi la fête dura-t-elle tant qu’il y eut à boire et à manger.
Lorsque les gens de la noce furent partis et qu’il ne resta plus le moindre rogaton à grignoter, le mari dit à sa moitié :
« Femme, si tu allais à la fontaine chercher de l’eau pour faire la soupe. Il y a longtemps qu’on n’a entendu le tic-tac du moulin, et il va falloir se remettre à la besogne ; mais auparavant il faut prendre des forces. »
La nouvelle mariée prit aussitôt une cruche et se rendit à la fontaine.
Plus d’une heure s’écoula, et elle ne revenait pas.
Le mari impatienté dit à sa mère : « Allez-donc voir ce que fait votre bru. »
La vieille se dirigea à son tour vers la fontaine, et aperçut Perrine assise sur une pierre, plongée dans des réflexions tellement profondes qu’elle avait oublié le motif qui l’amenait en ces lieux.
« Que faites-vous donc là ? lui cria la vieille. Votre mari vous attend. Dépêchez-vous ! Il ne faut pas le mettre en colère dès les premiers jours de votre ménage. »
— Oh ! répondit la jeune femme, je songe à une chose qui me chagrine ben.
— À quoi donc ?
— Je pense que si j’avons des garçailles comme oui, tous les noms qui sont pris comme oui, quels noms j’leur donnerons-t-y comme oui ?
— En effet, répondit la mère du meunier, la chose est sérieuse et mérite qu’on s’en occupe. Tous les noms tels que Pierre, Jacques, Baptiste, ont déjà été donnés, et je ne vois pas comment nous ferons pour en trouver de nouveaux.
Et la vieille alla s’asseoir près de sa bru, afin de réfléchir plus à l’aise.
Le meunier, exaspéré, s’en fut à son tour vers la fontaine et vit de loin les deux femmes qui semblaient changées en statues, tant leur immobilité était complète.
« Qu’avez-vous donc à ne pas bouger de place ? leur cria-t-il. Vous est-il arrivé malheur ou bien êtes-vous folles ? Voyons, répondez-donc.
— Non, mon ami, dit la mariée. Venez tâcher de nous tirer d’embarras, car enfin, si j’avons des garçailles comme oui, tous les noms qui sont pris comme oui, quels noms j’leur donnerons-t-y comme oui ?
Le pauvre homme, furieux d’une pareille réponse, dit à sa mère : « C’est là la femme que vous m’avez choisie. Merci du cadeau ! Vous pouvez la garder pour vous. Quant à moi, je pars, je quitte ce pays témoin de mon malheur pour aller au loin cacher ma honte. Je ne reviendrai, ajouta-t-il, que si je trouve trois femmes aussi bêtes que la mienne. »
Malgré les larmes de la jeune femme et les supplications de sa mère, il partit sur le champ.