‹ Contes de l'Ille-et-VilaineChapitre 55 sur 92 · 22.3

22.3

Habitué à ne boire que de l’eau et à ne manger que du pain sec, le tailleur qui avait absorbé le piché de cidre, le poulet tout entier, et les douze galettes chaudes, ne tarda pas à se sentir gêné. Le malaise fut toujours croissant et l’indisposition arriva à un tel point que le voisin entendit bientôt les soupirs et les plaintes du gourmand.

Au lieu de lui porter secours, le couvreur s’en fut en ricanant entrouvrir la porte, lui demander de ses nouvelles, et lui dire d’un air goguenard :

« Eh bien ! voisin, trop manger fait mal au ventre ! »

« Je me vengerai ! » avait répondu le petit tailleur en se tordant sur son grabat.

Et c’est en effet ce qui arriva.

La femme du couvreur, quoique bonne ménagère et aimant son mari de tout son cœur, était ce qu’on appelle en Bretagne une estropiée de cervelle, c’est-à-dire d’une intelligence tellement bornée que cela frisait l’idiotisme.

Un jour que son mari et elle avaient tué un cochon – ce qui se fait chaque année dans tous les ménages à l’aise – le couvreur en le mettant dans le charnier disait après chaque couche de lard bien rangée et bien recouverte de sel :

« Voilà pour Janvier, voilà pour Février, voilà pour Mars », etc.

Le tailleur, qui, de sa chambre, entendait les réflexions du voisin, se dit en lui-même :

« Tiens, il serait facile de lui jouer un nouveau tour. »

Il réfléchit toute la nuit, et le lendemain, déguisé en mendiant, et profitant de l’absence du couvreur, il se présenta chez ce dernier pour demander l’aumône.

« N’arrêtez pas, lui répondit la ménagère, nous sommes de pauvres gens qui n’avons pas le moyen de faire la charité.

— Comment ! reprit le faux mendiant, vous n’avez rien à donner au bonhomme Janvier ?

— Si fait, dit-elle ; si vous vous appelez Janvier, j’ai quelque chose pour vous.

Et elle remplit son bissac de morceaux de lard.

Un instant après le tailleur, sous un autre déguisement retourna chez la bonne femme, et d’un air suppliant la pria de l’assister.

— Vous vous trompez, mon pauvre homme, nous sommes trop misérables nous-mêmes pour secourir les autres, et nous ne pouvons rien vous donner.

— Vraiment, vous n’avez rien pour le vieux père Février ?

— Si fait, répondit-elle ; si vous vous appelez Février, j’ai quelque chose pour vous.

Et elle lui donna une seconde couche de lard.

Il en fut de même pour Mars, Avril, Mai, etc ; et quand le couvreur rentra, sa femme lui fit part des nombreuses visites qu’elle avait reçues et lui montra le charnier vide.

Un scène violente eut lieu entre le mari et la femme.

« Il faut que tu sois bien innocente 1 tout de même, ma pauvre femme, dit le couvreur, pour t’être laissée duper de la sorte. Tu n’avais donc pas compris que lorsque je disais : « Voilà pour Janvier, voilà pour Février, j’entendais par là que chaque couche de lard devait nous suffire pendant le mois que je désignais ? »

« Ma foi non », répondit-elle naïvement.

Le couvreur supposa bien que le tailleur ne devait pas être étranger à l’aventure ; mais il n’avait pas de preuves. Il ne lui en garda pas moins rancune, ainsi que nous le verrons tout à l’heure.