‹ Contes de l'Ille-et-VilaineChapitre 56 sur 92 · 22.4

22.4

À quelque temps de là, les deux ennemis étaient à travailler chez une grosse fermière des environs.

Le couvreur, tout en installant ses échelles dans la cour de la ferme, dit à la ménagère, qui était venue causer un instant avec lui :

— Vous n’avez donc pas craint de prendre ce petit tailleur en journée chez vous ?

— Non ; et pourquoi cela ?

— Vous ignorez donc qu’il est enragé ?

— Enragé ! Vous plaisantez.

— Pas le moins du monde, continua le couvreur, et il peut vous arriver les plus grands malheurs si vous n’exécutez pas, de point en point, ce que je vais vous conseiller.

— Dites bien vite ! répondit la fermière effrayée.

— Eh bien, lorsque vous le verrez couper son fil avec les dents, assénez-lui aussitôt un vigoureux coup de manche à balai derrière la tête, ou sans cela il sautera sur vous pour vous mordre.

— Dieu du ciel ! serait-ce possible ?

— Vous voilà prévenue, ajouta le couvreur en grimpant sur son toit. Faites maintenant ce que vous voudrez.

Comme beaucoup de tailleurs, le petit boiteux coupa son fil avec les dents, et la fermière, encore sous l’impression des paroles du couvreur, sauta, comme une furie, sur son balai, et avant que le pauvre boiteux eût pu proférer une seule parole, elle lui donna un si solide coup de bâton derrière la tête, qu’elle l’étendit sans connaissance à ses pieds.

En le voyant dans cet état, la fermière, qui naturellement n’était pas méchante, regretta sa vilaine action et donna tous ses soins au malheureux.

Étant d’une force peu commune, elle lui avait allongé un si terrible coup, que le petit couturier ne recouvra ses sens qu’au bout de quelques heures. Lorsqu’il put enfin parler, il demanda d’une voix presque éteinte ce qu’il avait fait pour recevoir une pareille correction. La fermière lui raconta alors son entrevue avec le couvreur, et le boiteux, tout souffrant qu’il était, oublia son mal pour se venger immédiatement de son ennemi.

« Tout ce que vous a révélé mon voisin, lui dit-il, est malheureusement vrai. Je suis enragé, bien enragé ; et si vous ne m’attachez pas tout de suite avec une corde d’une solidité extrême, je serai capable dans un instant, de vous dévorer.

« Tenez, continua-t-il, allez bien vite dans la cour, prenez cette énorme corde qui pend à l’échelle du couvreur, et revenez me lier les pieds et les mains. »

La bonne femme éperdue, courut détacher de l’échelle la corde qui retenait l’échafaud du couvreur sur le toit, et aussitôt ce dernier fut précipité par terre. Dans sa chute, il se brisa une jambe et s’enfonça deux ou trois côtes.

Le tailleur ayant de nouveau perdu connaissance, les deux ennemis furent placés sur un brancard et transportés, dans la même charrette à l’hôpital de la ville voisine.

On les mit l’un près de l’autre, dans des lits d’où ils purent converser lorsqu’ils entrèrent en convalescence. Ils se rendirent bientôt quelques petits services, et en vinrent, en riant, à énumérer toutes les misères qu’ils s’étaient faites, et convinrent enfin qu’ils avaient été bien sots de se nuire de la sorte.

Leur guérison s’effectua en même temps, et ils s’en retournèrent chez eux se donnant le bras comme de vieux amis, et se promettant bien de rester unis le reste de leurs jours.

(Ce conte a été recueilli à la Guerche par M. More, agent-voyer de canton.)

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