23.1
Il est d’usage, dans nos campagnes, de faire dire une messe le jour du premier anniversaire de la mort d’un parent.
Cette cérémonie s’appelle : Service de bout de l’an.
Or, un an après le décès de Jacques Robert du village de la Faroulais en Guichen, on célébrait en cette commune, pour le repos de l’âme du défunt, la messe en question.
Jacques avait laissé, en mourant, une veuve et un fils. Ce dernier, du nom de Jean-Pierre Robert, vicaire à Noyal-sur-Seiche, était arrivé la veille au soir chez sa mère, et tous les deux assistaient à l’office.
La messe terminée, les Messieurs prêtres – comme on dit chez nous – firent bon accueil au jeune abbé, et le curé l’invita même à dîner au presbytère. M. Robert accepta et laissa sa mère s’en retourner seule au village.
C’était en novembre, c’est-à-dire à l’époque des jours tristes et sombres ; la bonne femme tout impressionnée de la cérémonie religieuse s’en allait en songeant au passé, à son enfance sitôt écoulée, à sa jeunesse, à son mariage avec Jacques si tendre et si bon. Elle se voyait encore fraîche et parée au bras de son époux. Que de fois n’avait-elle pas parcouru gaiement ce même chemin qui lui semblait si désolé aujourd’hui ! En comparant son isolement aux joyeux propos d’alors de grosses larmes coulaient le long de ses joues creuses et tombaient sur sa piécette 1.
Lorsqu’elle fut arrivée dans sa chaumière, elle se laissa choir sur une chaise et se mit à sangloter en regardant, dans un coin de la cheminée, le petit banc de bois sur lequel son pauvre homme passait les soirées d’hiver à fumer sa pipe.
La vieille était ainsi depuis quelques instants plongée dans sa douleur, lorsqu’un étranger entrouvrit la porte et entra tout doucement.
C’était un petit homme à l’air doux et poli, vêtu comme un bourgeois ; il s’approcha de la veuve et lui demanda d’une voix onctueuse quel pouvait être le sujet d’un aussi grand chagrin.
— Ah ! monsieur, dit-elle en gémissant plus fort, je pense à mon cher défunt homme Jacques Robert, que le bon Dieu m’a enlevé l’an passé. Je ne puis me consoler d’un pareil malheur. Si, au moins, j’étais sûre qu’il fût dans le Paradis, je serais moins affligée. Il devrait bien y être, car, de son vivant, il était tellement bon qu’il n’aurait pas voulu faire de mal à une mouche.
— Brave femme ! reprit l’étranger, je puis vous donner des nouvelles de votre mari. J’arrive du Paradis où j’ai obtenu à grand-peine une permission de quelques jours pour venir dire à ma mère, qui habite les environs de Redon, que je suis dans le ciel au nombre des élus.
Comme je sortais du Paradis, j’ai aperçu à la porte de ce lieu de délices un pauvre homme qui m’a paru bien à plaindre, et qui suppliait saint Pierre de le laisser entrer.
Le grand portier ne s’est point laissé attendrir et lui a déclaré nettement qu’il ne l’admettrait que lorsqu’il serait décemment habillé. Saint Pierre, qui semble le connaître depuis longtemps déjà, l’appelait Jacques Robert, et je vois à présent que c’est votre homme qui est là bien désolé d’être exclu du séjour des bienheureux.
— Mon Dieu ! qu’a-t-il donc fait ?
— Rien, répondit le saint. Seulement Jacques est dans un bien triste état : il n’a pour se couvrir le corps qu’un méchant drap de lit percé en maint endroit, et un pareil costume est prohibé dans le Paradis.
L’hiver commence à se faire sentir là-bas comme ici, et le pauvre diable grelotte de froid. Il a les mains et les pieds couverts d’engelures.
— Ô ciel ! s’écria la bonne femme, que mon Jacques doit souffrir, lui qui était si friloux 2. Quand je l’avions à la maison, il était toujours gelé et se fourrait dans la cheminée pour se chauffer à son aise. Malgré cela, ses mains et ses pieds étaient crevés par le froid. Il n’avait pas moins un pouillement ben cossu 3, un bon bonnet de laine pour se garantir les oreilles, un gros gilet de tricot, un caleçon et des bas bien chauds, ce qui ne l’empêchait point d’être gueroué 4. La nuit il me fallait lui envelopper les jambes dans mon tablier de demi-laine pour les dégourdir.
Mais vous, mon bon monsieur, reprit la veuve Robert, vous aviez donc d’z’habits comme il en faut dans la société des saints ?
— Mais oui, ma bonne femme, sans cela je n’aurais pas été reçu dans le ciel. Quand on m’enterra, l’on eut soin de mettre dans ma bière un habillement complet, de l’argent, du tabac, en un mot tout ce qui m’était indispensable.
— Ah ! mon doux Jésus ! qui aurait su cela ? J’aurions si ben mis toutes ses galicelles 5 les plus propres pour que notre Jacques ne soit pas arrêté en chemin. S’il avait encore sa pipe et son tabac, ça le réchaufferait toujours un brin.
— Estimable femme, dit l’inconnu, je veux vous être agréable : si vous avez quelque chose à faire parvenir à votre mari, je m’en chargerai volontiers. Je retourne dans quelques jours dans le Paradis, et je lui porterai tout ce que vous voudrez.
— Cher saint homme du bon Dieu, répondit la vieille, que vous me faites donc plaisir. Comme je suis aise de pouvoir profiter de l’occasion qui m’est offerte de soulager mon époux. Je cours vous chercher un petit paquet.
La vieille revint un instant après avec une veste de belinge 6 toute neuve, que son mari avait fait faire peu de temps avant sa mort.
— Tenez, dit-elle, en la présentant à l’étranger, v’là qui sera chaud et qui permettra à mon défunt Jacques de passer la mauvaise saison sans trop souffrir du froid.
— Il n’y a qu’un malheur, répondit l’inconnu, c’est qu’on ne porte point d’étoffe comme cela dans le Paradis. Il faut du drap et de bonne qualité.
— Mon Dieu ! dit la veuve Robert, comment faire ? j’ai bien dans une armoire un habit de drap fin, mais il est à mon fils le prêtre ! Ma foi, tant pis, je vas vous le donner tout de même. Le gars aimait tant son père qu’il ne m’en voudra pas de vous l’avoir remis pour lui.
— Ce vêtement peut aller, répondit le saint, en l’examinant avec soin ; mais il faudra des chemises, – une douzaine au moins – et en toile fine, une douzaine de mouchoirs de poche, une paire de souliers, une douzaine de paires de bas de laine, et des bonnets de nuit.
— J’ai tout cela, dit la bonne femme, et je vas vous le bailler. C’est pourtant à mon fils le prêtre !
Et la veuve Robert présenta à l’étranger d’excellentes chemises, une douzaine de grands mouchoirs de poche à carreaux, une paire de souliers, à boucles d’argent, des bas en laine de brebis, etc.
— C’est très bien, reprit le voyageur, mais ça ne suffit pas, voyez-vous, j’aime autant vous le dire tout de suite, car vous ne trouverez probablement jamais une pareille occasion de faire le bien à votre époux.
— Que faut-il donc encore saint homme de Dieu ?
— Avec les effets que vous me confiez pour lui remettre, Jacques Robert sera à coup sûr admis dans le Paradis. Mais c’est que dans ce pays la vie est très chère depuis quelque temps. Ainsi le tabac, par exemple, vaut le double de ce qu’il coûte ici. Puis les vêtements ne sont pas non plus bon marché parce que nous n’avons qu’un marchand d’habits pour tout le monde, et le gaillard abuse de la situation.
Il faudrait donc, continua-t-il, que votre mari ait à sa disposition une petite somme d’argent pour acheter son tabac et renouveler ses vêtements quand ils viendront à s’user.
— C’est vrai, dit la bonne femme, je n’y pensais pas ; et je ne veux cependant point qu’il soit à plaindre dans l’autre monde, lui qui était si bon pour moi.
Elle se dirigea vers son armoire, et tira d’un vieux bas trois cents francs qu’elle remit à l’inconnu.
— C’est bien peu, dit-il, en comptant l’argent. Il en faudrait au moins le double, tout est si cher dans le Paradis.
— Jésus ! s’écria la veuve Robert en soupirant, j’ai bien encore dans un coin de mon armoire de petites éliges 7 que je conservais pour payer ma ferme. Il y a six cents francs environ, je vas vous les bailler. Quand mon fils le prêtre saura que j’ai tout donné ce que je possédais pour soulager son père, il ne m’en voudra pas, je l’espère bien, et il me dédommagera des sacrifices que je fais.
Le saint dit, en serrant la bourse que lui offrait la veuve : « Jacques Robert sera au comble de la joie lorsqu’il recevra cela. Je vous assure, continua-t-il, que quand saint Pierre le verra tout de neuf habillé il s’empressera de le faire entrer dans le royaume des cieux. »
Le messager céleste fit un ballot des effets de l’abbé et après une foule de signes de croix, prit congé de la vieille qui le conduisit jusqu’à la porte, en le comblant de bénédictions et en lui recommandant d’embrasser et de dire mille choses de sa part à son pauvre défunt.