II
--Veux-tu ben t’taire, méchant gas! criait la Pitaut qui, accroupie devant un vaste chaudron, les manches de sa chemise relevées jusqu’au coude, écrasait entre ses mains des pommes de terre, qu’elle brassait ensuite avec du son et du lait aigre... Attends, attends! J’vas t’fesser, mè! J’vas t’apprendre à gueuler comme ça!
Mais les cris qui venaient d’un petit berceau d’osier, placé entre les deux lits de la pièce, continuèrent, et, brusquement, ce fut un bruit rauque, quelque chose comme le râle d’un enfant qu’on étrangle.
--Ah! l’sacré marmot! Ah! l’enragé! clama la fermière... Mais veux-tu t’taire.
Devant la haute cheminée, au crépi de suie, Riquet, le chien favori, assis sur son derrière, regardait fixement les restes d’un fagot achevant de se consumer, et deux chats dormaient, allongés sur les cendres chaudes.
La Pitaut s’approcha du berceau où l’enfant toujours criait. Sa petite figure maigre, pâle, ridée et toute grimaçante, faisait peine à voir. Une peau flasque recouvrait ses yeux, et la raie des paupières, rejointes, semblait une blessure qui suinte. Les cris s’arrachaient avec effort de sa gorge contractée, et son corps s’agitait convulsivement sous les draps de lin gris.
--Quand t’auras fini d’geind’e, hein méchant gas, dit la fermière qui, se penchant vers le berceau, souleva l’enfant et secoua la paillasse de balle, salie d’ordures... Allons! ajouta-t-elle, en le recouchant, allons, dô!... Si on t’écoutait, on n’aurait affaire qu’après tè...
Elle quitta le berceau, vint s’agenouiller devant la cheminée et ranima le feu qui était près de s’éteindre. Le chien se leva, tourna dans la salle, flairant les carreaux; les chats réveillés s’étirèrent et grimpèrent sur une chaise. A ce moment, maît’Pitaut entra, suivi de la Louise.
--J’crai qu’la Caille est malade, dit-il, en branlant la tête, ben malade, oui, ben malade!
La fermière, qui soufflait sur les tisons, se redressa vivement:
--Quoi qu’tu chantes?... Quoi qu’tu chantes?... demanda-t-elle un peu pâle.
--J’chante que la Caille est ben malade... V’là ce que j’chante!... ben, ben malade!
--Què qu’y a pris?
--J’sais point... C’est dans l’pomon qu’ça la travaille... A’n’mange ren... et pis all’ enf’e!
--Et pis a souff’e! appuya la Louise.
--Et pis all’ est ben, ben, ben malade! conclut Pitaut, qui jeta sa casquette sur la table, d’un geste désespéré.
Consternée, la Pitaut ne disait rien. D’apprendre, tout d’un coup, que sa belle vache, sa belle laitière, que la Caille soufflait, enflait, ne mangeait rien, était ben malade, cela lui avait cassé l’estomac. Elle en demeurait tout étourdie. Cependant, elle se remit vite, et lançant à Pitaut un regard mauvais, elle cria:
--All’ enf’e!... a souff’e... Et pis, tu restes là, tè, comme un s’rin, à t’gratter la tête... Tu crois p’tête qu’ l’v’trinaire, c’est fait pour des chiens, espèce de grande carne!... Les bêtes peuvent ben crever, c’est pas l’embarras... tu n’en démarres pas plus qu’eune souche... I as-tu seulement mis de la paille fraîche... Ah! bon Guieu d’bon Guieu!
L’enfant s’était remis à crier et le berceau geignait sous l’effort de ce pauvre petit être qui se débattait contre la souffrance. Sa voix, tantôt faible comme une plainte, tantôt perçante comme un déchirement, tantôt sourde comme un râle, avait des implorations douloureuses. Mais ni le père, ni la mère, n’entendaient ces appels qui ne s’exprimaient que par des sons inarticulés. Tous les deux, ils continuaient de se disputer. La Pitaut, furieuse, gesticulait, disant:
--Quand tu seras là à me regarder, le bec ouvert, c’est-y ça qui la f’ra r’venir?
Et se tournant vers la servante, elle vociférait:
--C’est tè qu’en est cause, vilaine créture... T’l’auras menée dans l’herbage aux avelines? Et pis, elle aura brouté d’la mauvaise herbe.
S’affaissant sur une chaise, elle se couvrit la figure de son tablier et pleura.
--Ma pauv’ Caille qu’est poisonnée!... Hou! Hou! Hou!
L’enfant eut une quinte de toux; on eût dit que son corps allait se briser dans un suprême hoquet. Pitaut leva les yeux dans la direction du berceau, dont l’osier craquait, et où l’on apercevait, au-dessus du bord, deux petites mains maigres qui se tordaient.
--Quen! C’est-y le p’tit gas qui gueule comme ça? demanda-t-il. Quoi qu’il a à gueuler comme ça?
--I n’a ren... C’est les dents... Ma pauv’ Caille!... Hou! Hou!
--Allons, j’vas qu’ri l’ v’trinaire... Et pis, all’ n’est point cor défunte. T’as qu’faire d’ t’manger les sangs d’avance.
--Ma pauv’ Caille!... jamais j’retrouverons la pareille, jamais!...
Veux-tu ben t’taire, sacré cochon!... Attends, j’vas t’donner l’fouet.
Mais la Louise avait pris l’enfant et, pendant que Pitaut passait sa blouse, assise près du feu, elle bourrait d’une bouillie épaisse et gluante le petit qui se débattait, vomissait et râlait.