‹ Contes de la chaumièreChapitre 11 sur 24 · I

I

Ronchonnant, sacrant, crachant, maît’Pitaut habillait ses chevaux dans l’écurie et se préparait à partir pour le labour. Une lanterne, au vitrage de corne, éclairait le plafond entre les planches crevées duquel pendaient des mèches ébouriffées de foin; et sur les murs sordides, éclaboussés de purin, se mouvait l’ombre démesurée des bêtes. Louise, la servante, se montre à la porte de l’écurie:

--Hé! nout’maît’! appela-t-elle, nout’maît’!

--Quoi qu’y a cor? demanda maît’Pitaut, en train de rassembler les traits de corde de l’attelage et de les rouler en un large nœud. Quoi qu’y a cor?

--Faut qu’v’niez ben vite! J’sais point c’qu’a la Caille. A n’veut point s’lever. J’ai biau y fout’e des coups d’sabot dans l’d’rière. A n’bouge point. Et pis, a souff’e!... a souff’e!... Bon Guieu, qu’a souff’e!

--Quen! quen! Et tu dis comme ça qu’a n’veut point s’l’ver, c’te rosse-là!

--Mais non!

--Quen! quen!... Attends mè...

Maît’Pitaut décrocha la lanterne et suivit la servante.

Au dehors, le matin se levait à peine, tout frileux et tout pâle, dans le brouillard, un de ces brouillards jaunes de novembre, sans terre et sans ciel, un brouillard où les arbres et les maisons s’esquissent faiblement, puis s’effacent, se confondent avec l’atmosphère épaissie, décolorée, image attristante du néant. Dans la cour de la ferme, les poules, réveillées au clairon des coqs, picoraient le fumier; au bord de la mare boueuse, les canards lissaient leurs plumes; et, lentement, lourdement, pendant que le pasteur, suivi de son troupeau, s’enfonçait dans la brume, comme un spectre, les vaches sortaient de l’étable, se dirigeaient vers le couchis, meuglaient, en allongeant le col, et venaient l’une après l’autre se frotter les épaules contre le tronc du noyer, dont les branches dépouillées, ruisselantes de l’humidité de la nuit, s’égouttaient sur le sol avec un bruit de pluie.

Pitaut pénétra, devant la Louise, par une porte ouverte, et voici ce qu’il vit. Dans le sombre, au fond de l’étable, chaude comme une étuve, toute pleine de senteurs à la fois âcres et fades de fumier et de laitage, la vache reposait couchée sur un lit de fougères fangeuses. Ses flancs énormes, tout blancs, s’enflaient et s’aplatissaient, pareils à un soufflet de forge en marche; ses cuisses, marbrées de taches rouges, étaient souillées d’urine et de bouse verdâtre, et de son mufle allongé sur l’ordure de la litière, sortait le bruit d’une respiration sifflante et courte. Éclairé par la Louise, à qui il avait confié la lanterne, Pitaut se pencha sur la vache, l’examina minutieusement, lui palpa les membres de ses grosses mains violacées, lui écarta les paupières, découvrant l’œil doux et sans pensée, où brillait un éclat de fièvre:

--Na! ma Caille, fit-il tendrement... Na! ma belle Caille... Quoiqu’t’as ma poulette?... Où qu’as mal, dis, ma reine?... Où qu’t’as mal?...

Il prit dans la mangeoire une betterave qu’il rompit, en présenta successivement, après les avoir flairés, les deux morceaux à la vache qui détourna la tête et ne bougea plus.

--Quen!... quen!... murmura-t-il.

Son visage, semblable à une motte de terre surmontée d’une casquette, se fit soucieux tout à coup. A plusieurs reprises, maît’Pitaut se gratta la tête et il s’abîma en des réflexions profondes et pénibles, pendant que Louise, balançant ses fortes hanches, regardait distraitement l’étable vide, et les lourdes charpentes qui se perdaient dans l’angle noir du toit. Ayant rejeté les morceaux de betteraves dans la mangeoire, il s’agenouilla sur le fumier, appliqua son oreille contre la poitrine de la vache et ferma les yeux pour se mieux recueillir et pour mieux entendre. Un rat courut, hideux, sur le montant du râtelier, se glissa aussitôt dans une fente du mur en torchis et les poules envahirent l’étable.

--Bon Guieu! qu’a ronf’e! s’écria Pitaut en se relevant... Ça y bout dans l’pomon, quasiment comme l’cidre nouviau dans eune pipe... All’ est malade c’te bête; ben sû qu’all’ est ben malade, ben, ben malade!... Bon sens d’bon Guieu!... mais quoi qu’elle a la Louise?...

--S’y ous plaît?

--Va-t’en qu’ri dans le fournil les sacs à poumes et pis la vieille bâche, tu sais ben, la vieille bâche, à drette, à mont l’cuvier?... Bon Guieu! qu’a souff’e!

La servante tendit la lanterne à son maître et sortit en faisant claquer ses sabots.

Inquiet, le sourcil froncé, Pitaut se mit à tourner autour de la vache, dont les flancs de plus en plus haletaient.

La peur de la perdre, de la voir là, bientôt, étalée sans souffle, les membres raidis, lui serra le cœur, et il sentit une angoisse l’étreindre, un frisson lui courir par tout le corps. Une si belle vache, et la meilleure du troupeau! Une vache qui lui donnait tous les jours seize litres de lait, tous les ans un veau qu’il vendait 90 francs à la foire franche d’Échauffour! Pourquoi était-elle malade? De quel droit venait-elle le priver d’un bénéfice juste et assuré? Est-ce qu’on la soignait mal? N’avait-elle pas toujours de la bonne herbe, des carottes et des betteraves tout son soûl? En lui tâtant l’échine, le ventre, les fanons, le pis, en lui soulevant les paupières fermées, Pitaut ne savait au juste s’il devait s’encolérer contre elle, ou bien la plaindre. Pourtant, dans la crainte d’augmenter son mal s’il la brutalisait, il lui parlait doucement, lui prodiguait des caresses.

--Na! ma belle Caille... Na! ma reine, mon coco, mon petit!...

Mais, dans le fond, il eût voulu l’appeler «sale rosse», la secouer rudement par les cornes, et déchaîner sur elle les chiens qui l’eussent mordue aux jarrets.

Louise rentra, apportant les sacs et la bâche. Tous les deux, avec des précautions délicates, ils enveloppèrent la vache, l’emmaillotèrent douillettement comme on fait d’un enfant.

--Na! ma pauv’ Caille! disait Pitaut.

Et, chaque fois, Louise répondait:

--Na! mon chérubin, mon poulot, mon p’tit cochon d’lait... Na! ma pauv’ Caille!