VII
Dans le lit, très haut, drapé d’indienne sombre, le père Dugué, couché sur le dos, la bouche grand’ouverte, ne remuait pas. A peine si la pâleur de la mort prochaine teignait son visage bruni d’une lividité douteuse. Les deux bras, hors des couvertures, s’allongeaient, inertes, sur les draps de lin gris, et ses mains énormes, aux doigts noueux, presque noirs, ressemblaient aux racines d’un arbre arraché du sol par la tempête. Rien ne vivait en lui que ses yeux, ses petits yeux qui laissaient filtrer, entre les paupières serrées, la flamme mourante d’un regard dur et colère, comme filtre entre les lames d’une persienne un reste de jour qui agonise. Quoiqu’il ne bougeât plus et qu’il ne répondît point aux questions qu’on lui adressait, le moribond se rendait compte, très nettement, de ce qui se passait autour de lui. Il avait vu le curé s’approcher de lui, tout à l’heure, il l’avait entendu chuchoter des prières, parler de Dieu, et l’exhorter à bien mourir; il voyait, par la porte ouverte, le dernier soir tomber sur la campagne en grandes averses d’or et de pourpre, les oiseaux se poursuivre sur les branches du hêtre, et saluer, de leurs roulades sonores, le _de profundis_ du soleil qu’il ne contemplerait plus; il voyait les voisines s’arrêter sur le seuil, tendre le cou, marmotter quelques paroles d’une voix basse, et s’en aller, traînant leurs sabots dans le chemin, mais tout cela ne l’intéressait pas. Isidore, en veston quadrillé, le chapeau sur la tête, épluchait les champignons qu’il avait cueillis dans le bois. Fanchette, les cheveux plus ébouriffés que jamais, tricotait, indolente, une capeline de laine noire, et la Duguette, très affairée, les manches de sa robe relevées jusqu’au coude, troussait magistralement un poulet, pour le repas du soir. Il ne perdait aucun des gestes de sa femme et son regard--le regard suprême que les mourants s’efforcent d’arracher à la terre pour le plonger au vide des éternités mystérieuses--son regard allait de sa femme au poulet. Et voilà ce qui l’absorbait tout entier à cette heure auguste et terrible! Le poulet! Le poulet qui synthétisait les rancunes de sa vie avare et sans bonté, les amertumes de sa vieillesse égoïste et délaissée! Aucun souvenir heureux du passé; aucune terreur de l’avenir dans lequel il entrait. Ni une émotion, ni une larme, ni un repentir, ni ce besoin qu’ont les plus farouches de sentir dans leur main qui se glace, la douce chaleur d’une main aimée, et le souffle consolateur d’une lèvre chérie sur leurs lèvres qui se referment à jamais. Il n’eut même pas une pensée pour la terre, «la tè» qu’il avait quittée et qu’il allait retrouver, «la tè» qui avait été la seule affection de sa vie et qui pouvait être le pardon de sa mort. Ne lui avait-il pas dit adieu, un soir, dans le jardin? Et cet adieu le séparait pour toujours de ce que son âme avait contenu de bon, de grand, d’humain... On dit que les anges viennent, les ailes éployées, au chevet des moribonds recueillir leur dernière prière pour l’emporter aux cieux. Son ange à lui c’était le poulet, le poulet vorace et barbare qui lui crevait les yeux, lui mangeait le cœur, lui rongeait le foie!... Il essaya de rassembler ce qui lui restait de forces, afin de pousser un cri de colère, mais le cri avorta dans une plainte si faible qu’à peine on l’entendit.
--Donne donc eune cuillerée de potion à ton pè, dit la mère Dugué à Fanchette, attendiment que j’vas mett’ l’poulet à la broche.
Fanchette tenta vainement d’introduire la cuiller entre les dents serrées du père Dugué, et le liquide se répandit, coula de chaque côté de la bouche, jusque dans le cou et sur la poitrine. Elle l’essuya doucement avec le coin du drap, et ensuite elle regarda son père. L’œil du vieillard qui se fixait sur elle était, en ce moment, si hideux et si effrayant qu’elle s’enfuit aussitôt, secouée d’un frisson.
La nuit arrivait. Par la porte toujours ouverte, on n’apercevait plus, au-dessus des masses sombres des arbres, qu’un pan de ciel limpide, où déjà s’allumaient les étoiles. En rentrant chez eux, les gens s’arrêtaient devant la maison, demandaient des nouvelles, et dans le chemin passaient des profils vagues d’hommes et de bêtes. La chambre n’était éclairée que par la flamme de la cheminée qui faisait danser aux murs et au plafond de grandes ombres fantastiques, projetait sur le lit une clarté rouge et mouvante. A plusieurs reprises, un chien jaune vint, en rampant, flairer le poulet et la Duguette fut obligée de le chasser à coups de torchon.
L’agonie commença. D’abord, ce fut un petit râle, un ronflement doux et profond comme un ronron de chat, puis, pareil à un soufflet de forges, le bruit s’enfla, coupé de sifflements et de hoquets. Le père Dugué, allongé dans la même position, demeurait immobile; seules ses grosses mains remuaient, se tordaient, grattaient la toile, avec des mouvements crispés. Une sueur glacée ruisselait sur son visage qui se contractait et prenait des tons terreux de cadavre. Isidore et Fanchette se tenaient près du lit, et la mère Dugué allait sans cesse du chevet du mourant au poulet qu’elle arrosait du beurre grésillant de la lèchefrite. Bientôt les râles s’affaiblirent, cessèrent, les mains reprirent leur immobilité. C’était fini. Le père Dugué n’avait pas bougé, et son œil qui ne voyait plus et qui conservait dans la mort son regard méchant et cruel, était fixé, démesurément agrandi, sur le poulet qui tournait au chant de la broche et se dorait au feu clair.
--Il est mô! dit la mère Dugué, après avoir posé la main sur la poitrine de son mari... Fanchette, passe-mé l’miroir, que j’y mette tout d’même sous l’nez.
La glace ne se ternit pas.
--Il est ben mô, répéta la mère Dugué.
Isidore et Fanchette se penchèrent un peu sur le cadavre de leur père et soulevèrent, l’un après l’autre, ses bras qui retombèrent lourdement.
--Oui, dirent-ils, il est bien mort.
Tous les trois, très embarrassés, ils restèrent, pendant quelques minutes, silencieux.
--J’créiais pas qu’y passerait si vite, reprit la mère Dugué, hochant la tête. Enfin, y n’était point c’mode, ben sûr, l’pè Dugué, mais ça fait tout d’même du chagrin.
Et montrant le cadavre, elle ajouta d’un ton presque respectueux:
--J’souperons dans la pièce à couté.
LA JUSTICE DE PAIX
La justice de paix occupait, dans la mairie au rez-de-chaussée, une salle donnant de plain-pied sur la place. La pièce nue et carrelée, aux murs blanchis à la chaux, était séparée en son milieu par une sorte de balustrade en bois blanc qui servait indifféremment de banc pour les plaignants, les avocats--aux jours des grands procès--et pour les curieux. Au fond, sur une estrade basse, faite de planches mal jointes, se dressaient trois petites tables devant trois petites chaises, destinées, celle du milieu à monsieur le juge, celle de droite à monsieur le greffier, celle de gauche à monsieur l’huissier. Derrière, appliqué contre le mur, un Christ, couvert de chiures de mouche, se navrait dans un cadre dédoré. C’était tout.
Au moment où j’entrai, «l’audience» battait son plein. La salle était remplie de paysans, appuyés sur leurs bâtons de frêne à courroies de cuir noir et de paysannes qui portaient de lourds paniers sous les couvercles desquels passaient des crêtes rouges de poulets, des becs jaunes de canards et des oreilles de lapins. Et cela faisait une odeur forte d’écurie et d’étable. Le juge de paix, un petit homme chauve, à face glabre et rouge, vêtu d’un veston de drap pisseux, prêtait une grande attention au discours d’une vieille femme qui, debout dans l’enceinte du prétoire, accompagnait chacune de ses paroles par des gestes expressifs et colères. Les bras croisés, la tête inclinée sur la table, le greffier, chevelu et bouffi, semblait dormir, tandis qu’en face de lui, l’huissier, très maigre, très barbu et très sale, griffonnait je ne sais quoi sur une pile de dossiers crasseux.
La vieille femme se tut.
--C’est tout? demanda le juge de paix.
--Plaît-y, monsieur le juge? interrogea la plaideuse en allongeant le cou, un cou ridé comme une patte de poule.
--Je vous demande si vous avez fini de jaboter, avec votre mur? reprit le magistrat d’une voix plus forte.
--Pargué oui, mossieu le juge... c’est-à-dire, faites excuses, v’là l’histoire... Le mur en question, le long duquel Jean-Baptiste Macé accote ses...
Elle allait recommencer ses antiennes, mais le juge l’interrompit.
--C’est bien, c’est bien. Assez, la Martine, permis d’assigner. Greffier!
Le greffier leva lentement la tête, en faisant une affreuse grimace.
--Greffier! répéta le juge, permis d’assigner... prenez note...
Et, comptant sur ses doigts:
--Mardi... nous assignerons mardi... c’est cela, mardi! A un autre.
Le greffier, clignant de l’œil, consulta une feuille, la tourna, la retourna, puis, promenant son doigt de bas en haut, sur la feuille, il s’arrêta tout à coup...
--Gatelier contre Rousseau, cria-t-il! sans bouger. Est-il là, Gatelier et Rousseau?
--Présent, dit une voix.
--Me v’là, dit une autre voix.
Et deux paysans se levèrent, et entrèrent dans le prétoire. Ils se placèrent gauchement en face du juge de paix qui allongea ses bras sur la table et croisa ses mains calleuses.
--Vas-y, Gatelier! Qu’est-ce qu’il y a encore, mon gars?
Gatelier se dandina, essuya sa bouche du revers de sa main, regarda à droite, à gauche, se gratta la tête, cracha, puis, ayant croisé ses bras, finalement il dit:
--V’là ce que c’est, mossieu le juge... J’revenions d’la foire Saint-Michel, la Gatelière, ma femme, et pis Roussiau, ensemble. J’avions vendu deux viaux et, sauf vout’respect, un cochon, et dame! on avait un peu pinté. J’revenions donc, à la nuit tombante. Mé, j’chantais, Roussiau agaçait ma femme, et la Gatelière disait tout l’temps: «Finis donc, Roussiau, bon Dieu! qué t’es donc bête? qué t’es donc éfant!»
Et, se retournant vers Rousseau, il demanda:
--C’est-y ben ça?
--C’est ben ça! répondit Rousseau.
--A mi-chemin, reprit Gatelier, après un court silence, v’là ma femme qui mont’ l’talus, enjambe la p’tite haie, au bas de laquelle y avait un grand foussé. «Où qu’tu vas?» que j’y dis. «Gâter de l’iau», qu’è m’répond. «C’est ben!», que j’dis... Et j’continuons nout’route, Roussiau et mé. Au bout de queuques pas, v’là Roussiau qui mont’ le talus, enjambe la p’tite haie au bas de laquelle y avait un grand foussé. «Où qu’tu vas?», que j’y dis. «Gâter de l’iau», qu’y me répond. «C’est ben!», que j’dis. Et j’continue ma route.
Il se retourna de nouveau vers Rousseau:
--C’est-y ben ça? dit-il.
--C’est ben ça! répondit Rousseau.
--Pour lors, reprit Gatelier, j’continue ma route. J’marche, j’marche, j’marche. Et pis, v’là que j’me retourne, n’y avait personne sus l’chemin. J’me dis: «C’est drôle! où donc qu’ils sont passés?» Et je r’viens sus mes pas: «C’est ben long, que j’dis. On a un peu pinté, ça c’est vrai, mais tout de même, c’est ben long.» Et j’arrive à l’endroit où Roussiau avait monté l’talus... Je grimpe la haie itout, j’regarde dans l’foussé: «Bon Dieu, que j’dis, c’est Roussiau qu’est sus ma femme!» Pardon, excuse, mossieu le juge, mais v’là ce que j’dis.
Quelques rires fusèrent çà et là dans l’assistance, mais Gatelier n’y prêta aucune attention. Il poursuivit:
--Roussiau était donc sus ma femme, sauf vout’respect, et y gigotait dans le foussé, non, fallait voir comme y gigotait, ce sacré Roussiau! Ah! bougre! Ah! salaud! Ah! propre à ren! «Hé, gars, que j’y crie du haut du talus, hé, Roussiau! Voyons, finis donc, animal, finis donc!» C’est comme si j’chantais. J’avais biau y dire de finir, y n’en gigotait que pus fô, l’mâtin! Alors, j’descends dans le foussé, j’empoigne Roussiau par sa blouse, et j’tire, j’tire.--Laisse-mé finir», qu’y me dit.--«Laisse-le donc finir», qu’me dit ma femme.--«Oui, laisse-mé finir, qu’y reprend, et j’te donnerai eune demi-pistole, là, t’entends ben, gars, eune demi-pistole!»--«Eune demi-pistole, que j’dis, en lâchant la blouse, c’est-y ben vrai, ça?»--«C’est ben vrai!»--«C’est juré?»--«C’est juré!»--«Donne tout d’suite.»--«Non, quand j’aurai fini.»--«Eh ben, finis.» Et moi, j’reviens sus la route.
Gatelier prit pour la troisième fois Rousseau à témoin.
--C’est-y ben ça?
--C’est ben ça! répondit Rousseau.
Gatelier poursuivit.
--V’entendez, mossieu l’juge, v’entendez... c’était promis, c’était juré!... Quand il eut fini, y revint avé la Gatelière sus la route, ous que j’m’étions assis, en les attendant. «Ma d’mi-pistole?», que j’demandai. «D’main, d’main, qu’y m’fait, j’ai pas tant seulement deus liâs sus mè!» Ça pouvait êt’ vrai, c’té ment’rie-là. J’n’dis rin, et nous v’l’a qui continuons nout’ route, la Gatelière, ma femme, et pis Roussiau, ensemble. Mé, j’chantais, Roussiau agaçait ma femme, et la Gatelière disait tout l’temps: «Finis donc, Roussiau, bon Dieu! qu’t’es donc bête! qu’t’es donc éfant!» En nous séparant, j’dis à Roussiau: «Attention, mon gars, c’est juré». «C’est juré.» I’m’donne eune poignée d’main, fait mignon à ma femme, et pis, le v’là parti... Eh ben, mossieu l’juge, d’pis c’temps-là, jamais y n’a voulu m’payer la d’mi-pistole... Et l’pus fô c’est, pas pus tard qu’avant-z-hier, quand j’y réclamais mon dû, y m’a appelé cocu! «Sacré cocu, qu’y m’a fait, tu peux ben t’fouiller.» V’là c’qu’y m’a dit.
Il se retourna encore vers Rousseau et demanda:
--C’est-y ben ça?
Mais Rousseau se dandina quelque temps, avec un air drôle, sur ses jambes et ne répondit pas.
Le juge de paix était devenu très perplexe. Il se frottait la joue avec sa main, regardait le greffier, puis l’huissier, comme pour leur demander conseil. Évidemment, il se trouvait en présence d’un cas difficile.
--Hum! hum! fit-il.
Puis il réfléchit quelques minutes.
--Et, toi, la Gatelière, que dis-tu de ça? demanda-t-il à une grosse femme, assise sur le banc, son panier entre les jambes, et qui avait suivi le récit de son mari, avec une gravité pénible.
--Mè, j’dis ren, répondit en se levant la Gatelière... Mais, pour ce qui est d’avoir promis, d’avoir juré, mossieu l’juge, ben sûr il a promis la d’mi-pistole, l’menteux...
Le juge s’adressa à Rousseau.
--Qu’est-ce que tu veux, mon gars? tu as promis, n’est-ce pas? tu as juré?
Rousseau tournait sa casquette d’un air embarrassé.
--Ben, oui! j’ai promis... dit-il... mais, j’vas vous dire, mossieu l’juge... Eune d’mi-pistole, j’peux pas payer ça, c’est trop cher... ça ne vaut pas ça, vrai de vrai!
--Eh bien! il faut arranger l’affaire... Une demi-pistole, c’est peut-être un peu cher, en effet... Voyons, toi, Gatelier, si tu te contentais d’un écu, par exemple?
--Non, non, non! Point un écu... La demi-pistole, puisqu’il a juré!
--Réfléchis, mon gars. Un écu, c’est une somme. Et puis Rousseau paiera la goutte, par-dessus le marché... C’est-y convenu comme ça?
Les deux paysans se regardèrent, en se grattant l’oreille.
--Ça t’va-t-y, Roussiau? demanda Gatelier.
--Tout d’même, répondit Rousseau, j’sommes-t-y pas d’z amis!
--Eh ben! c’est convenu!
Ils échangèrent une poignée de main.
--A un autre! cria le juge, pendant que Gatelier, la Gatelière et Rousseau quittaient la salle, lentement, le dos rond, les bras ballants.
LA CONFESSION DE GIBORY