‹ Contes de la chaumièreChapitre 7 sur 24 · VI

VI

Sa femme et lui avaient, sou par sou, amassé quatre cents francs de rente, sans compter les profits de la Duguette, qui continuait d’aller en journée et qui, plus que jamais, était demandée pour les repas de noce. Avec cela on pouvait vivre, à l’abri du froid et de la faim, tranquille, heureux, sans rien mendier à personne. Pourtant, le père Dugué était loin d’être heureux. D’abord, il ne sut que faire de ses journées qui lui semblaient bien longues et bien vides. Tout «chose», tout vague, il errait du verger au jardin, sarclait de ci, bêchait de là, mais ce menu travail, qu’il réservait autrefois à ses distractions dominicales, ne suffisait pas à l’occuper pendant toute la semaine. Non, «l’état de rentier n’était pas son affaire», et jamais il ne pourrait s’y habituer. S’ingéniant à se créer des besognes qui trompassent son ennui, il fabriqua une échelle, remplaça les vieilles lisses du verger par des neuves, bâtit un hangar avec des débris de bois qu’il avait, et, quand ce fut fini, il se trouva tout penaud devant ce terrible problème: «Que faire?» Il songea alors à élever des poules et des lapins: les poules, ça l’amuserait, il irait couper de l’herbe, tous les jours, pour les lapins, et le temps passerait. Comme c’était un brave homme, un travailleur méritant et qu’il jouissait dans le pays d’une grande réputation d’honnêteté, il eut la chance d’intéresser à son sort les maîtres du château qui l’employèrent parfois à diverses fonctions peu fatigantes, comme d’entretenir les allées, ramasser les feuilles mortes et servir de modèle à la «demoiselle» qui faisait de l’aquarelle.

Cependant, bien que, peu à peu, le père Dugué eût repris des habitudes régulières, il s’ennuyait. Il avait la nostalgie des champs. Souvent, quand le temps était beau, il s’en allait, à travers la campagne, revoir les camarades qui fauchaient ou qui engerbaient, mais il rentrait de ses promenades, mécontent, avec un dégoût plus violent de son existence oisive, avec des pensées pénibles qui l’enfonçaient davantage dans les mélancolies et les regrets poignants du passé. Son caractère aussi s’aigrissait. Tout lui était sujet à disputes, à récriminations; il devenait exigeant, tracassier, irritable, _mauvaise langue_. Lui qui, jadis, supportait si facilement les continuelles absences de sa femme, il lui en voulait maintenant de toujours courir dehors, l’accusait de l’abandonner, de «s’entendre avé l’z’éfants» pour le laisser mourir. Si ce n’était pas malheureux, à son âge, après avoir tant travaillé, de rester seul, du matin au soir, comme un pauvre chien galeux, d’être obligé de faire sa soupe, de ne jamais manger un bon morceau, pendant que sa femme s’amusait dans les noces ou chez les pratiques, était grassement nourrie, ne manquait de rien! Et lorsqu’à midi, le bonhomme se retrouvait tristement devant l’éternelle terrine de grès, pleine de soupe, quelquefois de soupe froide de la veille, la pensée que la Duguette, les yeux luisants, les joues allumées, se gavait gaiement de tripes et de fricassées, le mettait en rage et il se disait: «A’ s’fout d’ça! Mais ça n’peut point durer, non ça n’peut point durer!» Il rêvait alors de s’en aller très loin, de «tout planter là», de recommencer, seul, une existence nouvelle de labeurs, entrevoyait la possibilité de «divorcer». Ah! pourquoi s’était-il marié? A quoi cela lui avait-il servi de prendre une femme, sinon à l’abreuver d’ennuis et de peines?

Les jours où la mère Dugué consentait à rester à la maison, il partait, dès l’aube, avec une croûte de pain en sa besace, et jusqu’à la nuit, dans la sapaie, il rôdait, sous prétexte de ramasser du bois mort.

Les années et les années passaient sur les trois événements importants de sa vie, la mort du beau-père, le départ de son fils, le mariage de sa fille, sans en effacer les souvenirs chagrinants et il continuait d’en parler avec une amertume qui, chaque jour, grandissait. «L’marquis», de plus en plus brillant, n’avait fait que deux courtes apparitions à Freulemont. Quant à «Ma’me Béhu», elle venait, tous les dimanches, chez son père, avec «l’moustachu». Mais à peine si le bonhomme semblait s’apercevoir de leur présence. D’ailleurs, la plupart du temps, il profitait de ces visites, qui l’importunaient, pour courir les champs, ou se livrer à quelque occupation mystérieuse, au loin. Outre qu’il gardait rancune à Fanchette d’avoir trompé ses espérances, en épousant François Béhu, il ne pouvait souffrir les nouvelles allures de belle dame qu’elle avait prises à la ville. Il haussait les épaules de la voir «attifée comme une caricature», sans bonnet, les cheveux au vent, un chignon relevé sur le haut de la tête, et des mèches qui s’ébouriffaient sur le front, pareilles aux poils des chiens de berger. Et c’étaient des manières de parler, grasseyantes et précieuses, des balancements étudiés du derrière, des singeries de bourgeoise qui lui faisaient pitié. Parfois, en l’honneur de sa fille, la Duguette préparait un bon souper, elle tuait un poulet ou bien faisait un civet avec un lapin. Le vieux alors s’emportait. Il défendait qu’on touchât à sa volaille et à ses lapins, parce que c’était à lui, rien qu’à lui, qu’il avait le mal de les soigner, qu’il voulait avoir le plaisir de les manger, tout seul, ou de les vendre au marché, si c’était son idée. Ah! ce n’était pas pour lui, bien sûr, qu’on ferait tant d’embarras! Sa femme avait-elle songé, une fois dans sa vie, à lui fabriquer quelque chose de bon? Ah bien oui! Ce qu’il y avait de bon, c’était pour elle, et pour les autres, jamais pour lui! Il en avait assez d’être grugé par un «tas d’mangeux, d’feignants, d’vauriens». La Fanchette et l’moustachu mangeraient de la soupe, comme lui, et si cela les dégoûtait, ils pourraient bien rester chez eux, à se régaler, il ne les en empêchait pas, au contraire: ça serait un fameux débarras. Et le père Dugué s’asseyait, bougonnant, à un coin de la table, devant sa soupe qu’il avalait avec ostentation, et qui, misérable et froide, protestait héroïquement contre la succulence du civet que les autres dévoraient en claquant de la langue. Il se couchait ensuite, menaçant de «tout flanquer dehors», table et gens, si on ne se taisait pas, et si on ne le laissait pas dormir tranquille. C’était bien le moins qu’il fût le maître dans sa maison.

On commençait, dans le pays, à jaser beaucoup sur le compte de Fanchette. Il paraît que ce n’était pas grand’chose de propre, et, en ville maintenant, elle avait une réputation détestable. Un jour, dans le bois Giroux, un autre jour, dans un champ de blé, la femme à Gendrin l’avait surprise avec des hommes, en train de faire autre chose que de la dentelle. Même chez elle, les galants venaient en procession, l’un après l’autre, des jeunes gens, des hommes mariés, jusqu’à des messieurs. Il y avait eu des scandales, plusieurs fois l’on s’était battu: une véritable honte, enfin! D’ailleurs, Fanchette ne se cachait plus, et si elle continuait de la sorte, bientôt, on la verrait, pire qu’une chienne, étaler ses saletés en pleine rue. Le père Dugué apprit tous ces détails avec une joie profonde. Pourtant il voulut douter et prétendit d’abord que c’était des histoires de «mauvaises langues», des vengeances de femmes, jalouses de Fanchette, mais quand on lui eut donné des preuves irrécusables de l’abominable conduite de sa fille, son contentement ne connut plus de bornes. Ce n’était point que Fanchette s’amusât qui le rendait si bien aise. Oh! non! car, avant tout, il tenait pour la morale, et il avait, sur l’honnêteté des femmes et sur la religion, des opinions très arrêtées, mais, puisque le mal existait, il pouvait bien se réjouir de ce qu’il tombât, aussi à propos, sur la tête de François Béhu! Il disait: «C’est ben fait pour li... Quen! pourquoi qu’il l’a épousée!» Et à la pensée que «l’moustachu» se trouvait malheureux et ridicule, qu’il pleurait peut-être, qu’il n’osait plus se montrer dans les rues, les petits yeux du vieux paysan se bridaient, sous un rire cruel, atroce, sinistre.

A partir de ce moment, ses allures s’adoucirent un peu vis-à-vis de sa fille, qui le vengeait de François Béhu. Il daignait plaisanter avec elle, et il se surprit même, dans un élan de reconnaissance, à l’embrasser sur les deux joues, ce qui ne lui était pas arrivé depuis dix ans. Lorsque, le dimanche, ils se trouvaient tous réunis, quoiqu’il fût resté intraitable sur la question de la volaille et des lapins, il causait, s’animait, racontait des histoires de «cocus» cyniques, obscènes, et son regard méchant allait sans cesse de Fanchette, toujours rieuse, à Béhu, triste et soucieux. La tristesse de son gendre qu’il n’avait remarquée que depuis qu’il connaissait ses malheurs conjugaux, lui était une douceur qui le payait de toutes ses déceptions passées. Il était impitoyable en ses plaisanteries. Celle qu’il jugeait la meilleure consistait à tâter le front du «moustachu», et à lui dire: «Quoi donc qu’t’as là, mon gars? On dirait qu’y t’pousse queuque chose.» Et l’infortuné Béhu, pris, chaque fois, à la farce du beau-père, portait machinalement les mains à son front, rougissait, roulait des yeux doux et résignés comme ceux des bœufs, tandis que le bonhomme, se tordant de rire, répétait: «Quoi donc qui y pousse? quoi donc qui y pousse?» Cette gaîté intermittente ne modifia en rien son caractère, qui s’affirmait de plus en plus tracassier et despotique.

Un matin, le père Dugué se réveilla avec la tête lourde et de fortes douleurs au ventre. Il se leva néanmoins, et, tout en geignant un peu, vaqua à ses occupations coutumières. Mais ses pauvres bras, mous comme des chiffes, refusaient de lui obéir, ses jambes tremblaient pareilles à des roseaux battus du vent, et puis, un grand froid l’envahissait. Bien qu’il se sentît très souffrant, il ne voulut rien changer à son régime, qui se composait d’une poire le matin, de la soupe à midi et de la soupe encore à six heures. En vain sa femme essaya de le soigner, de lui faire prendre une nourriture meilleure, il ne voulut entendre parler de rien. Au mot de «médecin», il entra dans une colère terrible. Cependant le mal empirait, les douleurs de ventre devenaient plus violentes, intolérables, sa respiration oppressée faisait un bruit de vieux soufflet percé, sa tête lui était si pesante sur les épaules qu’il ne pouvait plus la porter droite, et qu’il lui semblait que ce poids entraînait tout son corps dans un vertige. Il s’alita.