‹ Contes de minuitChapitre 3 sur 6 · II

II

Alors, là bas, à l’extrémité de la rue, une petite vierge en bois, raide dans sa robe de soie argentée, sortit de sa chapelle pendue à l’arbre et se mit à marcher. Les chemins lui faisaient comme une jonchée d’aubépines. Son voile de tulle se soulevait par gonflements, son nimbe luisait d’un reflet stellaire. Elle passait avec une légèreté d’hirondelle, frisant l’eau de son vol.

Quand elle fut arrivée au prochain carrefour, deux anges qui tenaient croisées des palmes sur une tête de Christ, descendirent les agiter sur la sienne. Elle souriait à se voir couronnée au milieu de cette gelée d’hiver, des verdures chaudes du printemps ; les anges lui psalmodiaient des hymnes doux comme des échos lointains. Et pendant l’intermittence des chants, on entendait le glissement, sur la neige, de sa robe brodée.

Le cortège, minuit tintant, pénétra dans l’église qui s’apprêtait à fêter Noël. Au fond, dans le chœur, le sacristain avait disposé la crèche légendaire, où le petit Jésus mollet, lustré de graisse, la tête frisée, le pied sorti des langes, souriait d’un air poupin, dans un encadrement de fleurs retapées. Devant, une corbeille sous verre étalait des joufflues de fruits en cire ; deux chandeliers, cerclés de bobèches découpées aux ciseaux, effilaient le long des guirlandes leurs cierges fluets. Camélias de gaze, roses de tulle, pivoines en carton, s’ouvraient par touffes, décollés ci et là, et perdant les pétales gommées de leurs floraisons.

Sitôt entrée, la petite vierge s’en fut embrasser son fils, avec ferveur, à pleine tendresse, sur la fossette des joues.

Puis, à son geste, des niches de l’autel, des frises, des architraves, des culs de lampe, des voussures d’ogive, des enfoncements de stalle, des plinthes de lambris, descendirent saintes et saints : Joseph, front de patriarche, barbe longue et soyeuse, une tige de lys entre les doigts ; Barbe, appuyée sur sa tour crénelée ; Corneille, le pape ; Amand, le missionnaire ; tous les patrons des confréries et des associations dévotes, les évangélistes, les protecteurs de paroisse, les apôtres raidis dans des poses extatiques, avec des langues de feu sur la tête. Derrière, dans le vaisseau, sous la grande voûte, ce fut une procession de bienheureux, de martyrs, d’anachorètes, de pénitentes, dévalant des piédestaux et des bas-reliefs ; quelques-uns se dégageaient des mailles des vitraux ; des anges, qui soutenaient de leurs ailes éployées la poussée des voûtes, abandonnaient leur faix ; d’autres s’envolaient de l’orgue, où, sculptés dans le chêne, ils publiaient la gloire de Dieu à travers des buccins de cuivre.

Et tous, depuis l’autel jusqu’au fond de l’église, faisaient, dans leurs robes immaculées, une traînée de blancheurs où fourmillaient, par places, des scintillements embrasés comme dans les fleuves frappés de soleil. C’étaient des luisants de satin, des cassures de soie, des palmes dorées au feu des supplices, des couronnes de pureté, des cœurs embrasés, plaquant les poitrines, des rayons sortant des mains, des pieds, des yeux, des nimbes, courbant leurs orbes lumineux, comme des colliers étalés. C’était le déploiement des neigeuses étoles des confesseurs, la longue file des vêtements laineux des solitaires, avec leurs visages évidés de maigreur et pâles comme des hosties, le chœur des papes debout dans leur pose marmoréenne, et des vierges formant un parterre de grands lys en fleur, d’où sortait, comme une statue d’albâtre, un archange géant, les ailes grandioses.

Cette uniformité blanche aveuglait. On eût dit de l’argent en fusion. Ces fulgurances se croisaient, pénétraient les unes dans les autres ; il sortait d’elles une éruption de clarté si intense que pas un coin d’église n’échappait à la pénétration lumineuse. Toute ombre s’effaçait ; les murs avaient peine à contenir cette irradiation, qui cherchait une échappée pour monter jusqu’aux étoiles.

Mais la neige était là, bouchant toute ouverture, étamant les petits carreaux des fenêtres, étouffant le bruit musical qui s’élevait de cette adoration. Car si elle était tombée par couches si lourdes, si ensevelissantes, ce n’était pas uniquement pour faire tapis à la petite vierge, c’était encore pour étouffer tout chant, tout hymne, toute clarté trop flambante au dehors.

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