‹ Contes de minuitChapitre 4 sur 6 · III

III

Tous les ans, pareille fête avait lieu. Elle commençait au coup de minuit et s’interrompait à minute précise, coupée net. Vers quatre heures, le jeune bedeau qui habitait au bout du village, sautait du lit pour s’en venir sonner matines. À l’occasion du saint jour, il se vêtait de ses plus beaux habits, de la belle culotte de drap paternelle, raccourcie à sa taille, du gilet en satin, à double rangée de boutons, du frac aux basques lourdes, ballant sur ses jambes comme des ailes de corbeau.

Dès qu’il sortait, il faisait une tache funèbre dans le paysage. Il troublait le calme glacé, la beauté vierge, l’unité blanche des couleurs claires.

La pureté des teintes cristallines se maculait d’une éclaboussure d’encre, l’hermine se crottait, la traîne de l’immaculé manteau se marquait d’une salissure de talon. Là où il passait, ses souliers laissaient d’énormes empreintes dans le chemin blanc. Son ombre dessinait des profils ironiques. À coups de pied, il soulevait une poussière, fine comme le givre. Et la neige craquait, geignait, souffrait. Ci et là, elle dévalait en petites avalanches, ou bien se liquéfiait subitement.

Au fur et à mesure qu’il approchait, dans l’église, l’adoration blanche cessait aussi. Les prières, les chants, les hymnes repliaient leurs ailes d’alcyon, les sourires mouraient avec l’extase sur les visages détendus. Le bruit retombant des encensoirs finit. Les cierges s’éteignirent d’eux-mêmes. Les anges s’envolèrent par des chemins lactés. Saints et saintes remontèrent sur leurs piédestaux, se refigeant dans leurs attitudes penchées sur les misères humaines. Les martyrs tinrent leurs palmes d’or levées, et la béatitude de souffrir pour leur Dieu retrempa leurs regards.

Tous ces vêtements de laine, toutes ces étoles, ces robes neigeuses, ces chasubles argentées, ces traînes solennelles, ces voiles de gaze sentirent l’approche du noir. Car rien n’est plus délicat, plus frileux que ces teintes célestes où toute la pureté de l’immatériel se reflète. Les tons voisins les torturent, le noir les tue. Il symbolise le deuil, la souffrance, la mort ; c’est l’insulte de la misère terrestre aux blancheurs divines.

De sorte qu’au seul grincement de la clef du bedeau dans les ferronneries de la serrure, tout s’était évanoui par crainte d’un contact impur. La petite vierge, avec ses compagnons, avait fui, trouvant à peine une crête de toit encore givrée, pour rentrer chez elle, aux sonneries des matines.

Lui, le bedeau, ne s’aperçut jamais de rien ; il allait, demi sommeillant, secouer sa cloche pleurarde pendant que remuaient encore, dans des coins éclairés par la lune, de longs voiles de pénitentes, cherchant à retrouver leurs anciens plis.

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