‹ Contes de minuitChapitre 5 sur 6 · À L’ÉDEN.

À L’ÉDEN.

Àmon ami Paul Héger.

Le rideau de la scène tomba sur le dénouement de la pantomime.

L’Éden se vidait.

Àl’extérieur, ci et là, des groupes de cocottes, marchandant à souper ; des baisers promis ; des vols de caresses ; des montées par couples, en voiture ; des adieux jetés par les portières ; des galops brusques de bêtes mises en train sous des cinglements de lanières. Au bord du trottoir, faisant la haie, le bataillon des cascadeuses vieillies, le visage saupoudré de fard, du khol aux yeux, de la brique aux pommettes. Le tout, gommeux, filles, chevaux, fiacres, cochers, vertdegrisé dans un placage de lumière électrique.

Après quelques minutes, ce brouhaha de départ s’assoupit. On s’éloigna dans un départ fracassant de fiacres. Le gaz s’éteignit dans le vestibule, la rue s’emplit d’isolement nocturne, mouillé de bruine, jauni de vingt en vingt pas, d’une flamme échevelée de réverbère.

Alors, d’une loge d’avant-scène où il se tenait caché, le mystérieux docteur Vellini, l’évocateur des spectres impalpables, encore vêtu de l’habit noir et de la cravate blanche, descendit dans la salle complètement vide et vint prendre place aux fauteuils d’orchestre. Aussitôt d’une flambée, les lustres rallumés scintillèrent ; une clarté intense redora les murs, les colonnes, le plafond, les frises, les balcons, les promenoirs, les jardins : de partout sortirent des fantômes pâles, légers dans leur marche, grotesques dans leur pose.

Le docteur était magnétiseur de profession. Il croyait au monde surnaturel qu’il faisait vivre au moyen d’incantations et de trucs. Outre le petit marmiton, l’ange habillé d’azur, le squelette blanc, la jolie Napolitaine, annoncés au programme et évoqués, chaque soir, devant le public, il lui était arrivé, dans ses expériences en chambre, de voir naître des visions inattendues, spontanées. Appelait-il quelqu’un, elles disparaissaient. Mais pour lui, pour seul, elles se faisaient obéissantes. Son plus faible appel les créait.

Chaque nuit, le docteur venait à leurs rendez-vous. La salle était splendide ; des lames de lumière verte la traversaient. Dans les jardins s’opalisaient, à la clarté des foyers électriques, d’immenses toits de verre, où des étoffes rayées étaient tendues. Une flore exotique montait près des fontaines.

Des trapèzes pendaient au plafond des triangles, des parallèles. Les pommeaux en cuivre de leurs barres luisaient.

Àmoment précis, ce fut une ascension générale de tous les spectres, qui par des cables, qui par les balcons, qui par les fils de fer fixant aux quatre coins de la salle un reposoir rouge. Les moins hardis montaient aux échelles, les plus grands grimpaient les uns sur les autres jusqu’à ce que l’un d’eux, atteignant le faîte, hissât à lui ses compagnons.

Des envolées d’un cintre à l’autre se croisaient ; des échines se cambraient comme des rotins ; des carcasses se mêlaient dans des cumulets effrayants d’audace ; des ruptures d’équilibre folles, insoupçonnées, fixaient dans des poses inédites toutes ces clowneries macabres, toutes ces ossatures traversées de la lumière des lustres et comme rayées de feu. On galopait sur des cordes tendues, on sarabandait sur les bourrelets des loges. Une grappe de fantômes ballait largement au bout d’un câble.

Des jeux s’organisaient : on se poursuivait, on courait à larges enjambées, prenant les supports les plus frêles pour points d’appui ; on se laissait tomber de très haut dans le filet sous-tendu, pour rebondir jusqu’aux barres voisines. C’étaient des agiletés de singes gaminant parmi des lianes. Et de ces os s’entrechoquant, se détendant, grinçant des jointures comme des ferronneries rouillées, de ces vertèbres se déboîtant, de ces carcasses s’agrafant dans une rencontre, de ces tibias se froissant comme des baguettes de tambour, se détachaient mille bruits secs, fêlés, amortis, faisant songer à une tambourinade de doigts sur un panneau énorme.

Souvent, un coup plus fort tranchait sur les autres. On eût dit d’une latte de bois cassée net.

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