‹ Contes de ProvenceChapitre 15 sur 23 · 10.3

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Plus tard, j’appris que l’arrestation et les actes sanglants qui l’accompagnèrent devaient être portés au compte du parti royaliste.

C’est l’an VI ou l’an VII que la chose s’était passée. Le coup d’État du 18 Fructidor venait de terrifier les cocardes blanches ; Bernadotte commandait à Marseille ; les compagnons de Jéhu, traqués, dispersés, laissaient respirer la Provence. Quelques débris épars de leurs bandes, réfugiées dans les Basses-Alpes, à l’abri des torrents et des rochers, osaient seuls se manifester de loin en loin par un assassinat mystérieux, le pillage d’une diligence ou l’attaque à main armée sur les routes des malles du gouvernement. Mais encore fallait-il faire ses coups dans l’ombre, barbouillés de poudre et masqués. L’exemple d’Allier guillotiné comme assassin, bien qu’il eût frappé avec un poignard marqué de fleurs de lis, conseillait la prudence.

Aussi ne fut-ce pas sans hésitation que les royalistes de Canteperdrix se décidèrent cette fois à tenter l’aventure. Le Trésor, dirigé de Gap sur Digne, et, de là, aux armées d’Italie, était annoncé pour le lendemain. En plus des gendarmes réglementaires se relayant de brigade en brigade, une compagnie de soldats accompagnait la voiture. Les soldats effrayaient un peu. Mais d’un autre côté l’importance inaccoutumée de l’escorte faisait supposer des sommes considérables. On parlait même de plus de cent mille francs ! Cent mille francs font beaucoup d’écus, il fut convenu qu’on arrêterait. D’ailleurs, M. Blase, bourgeois de la ville, homme prudent et parlant peu, donna sa parole qu’au bon moment la troupe serait écartée et que les assaillants n’auraient affaire qu’aux gendarmes.

La disposition des lieux favorisait singulièrement l’entreprise. Il semblait que l’on eût le choix. À peine sorti de la ville, le portail de la Gardette dépassé et le vieux pont franchi, le convoi devait, deux lieues durant, jusqu’à la montée de Saint-Pierre, longer entre la montagne et l’eau une route dangereuse, déserte, sans épaulements ni parapet, tranchée à vif dans le roc calcaire dont elle épouse tous les replis et qui, à vingt pieds au-dessous, s’enfonce à pic dans les remous de la Durance. Là, pas besoin d’armes ! Quelques blocs roulants suffiraient pour culbuter l’escorte. Mais la ville s’étale en plein de l’autre côté ; l’alarme pouvait être donnée et les compagnons reconnus.

Plus loin la route quitte la rivière et gagne la hauteur à travers bois, par la montée de Saint-Pierre. Bon endroit ! Mais ici encore la proximité de deux fermes, et les grandes cultures du château de Vallée morcelé récemment, rendaient l’attaque hasardeuse.

Il fallait après cela, une heure durant, suivre le plateau régulier, alors couvert de taillis de chênes blancs, qui s’étend au-dessous du village de Salignac ; puis la route passait devant la ferme du Borni, et recommençait la descente pour rejoindre, à travers les graviers torrentiels du Riou et du Vançon qui confondent là leurs embouchures, la rive de la Durance.

C’est pour cet endroit qu’on tomba d’accord.

Les deux torrents sont séparés avant leur réunion par une sorte de promontoire buissonneux et rocheux où l’embuscade était facile. Canardée à bout portant, sans savoir d’où, l’escorte ne résisterait guère ; et, deuxième avantage ! s’empêtrant de ses lourdes roues dans les galets roulants où la route se perd, le fourgon ne pourrait pas prendre la fuite.

Les gens du Borni gênaient bien un peu ; quelqu’un le dit, mais M. Blase cligna de l’œil, et chacun s’en remit là-dessus à la sagesse de M. Blase.

On partit donc, le soir venu, non pas en troupe, ce qui aurait excité les soupçons, mais séparément, les fusils cachés dans des sacs ou sous des charges d’ânes, les uns par la route ordinaire, d’autres en tournant la montagne, par la gorge de Pierre-Écrite et le travers de Vilhosc, d’autres enfin par la rive droite : ceux-là passèrent la Durance à gué.

À l’aube, tous se trouvaient au rendez-vous, dans une bâtisse ruinée : les armes prêtes, les postes de chacun fixés, ainsi que le lieu de réunion et de partage, attendant en silence le coup de feu qui, entre dix et onze heures du matin, annoncerait que le convoi arrivait à la ferme du Borni et que le moment d’agir était venu.