‹ Contes de ProvenceChapitre 16 sur 23 · 10.4

10.4

« C’est moi, continua le vieil Estève après ces détails que je connaissais déjà en partie, c’est moi qui devais donner le signal. Je n’avais alors que quatorze ans, mais j’étais depuis six mois pâtre à la ferme, passant les nuits dans les bois, sans rien craindre des loups ni des voleurs, avec un grand diable de pistolet plus haut que ma taille, dont un cavalier déserteur m’avait fait cadeau. Mon père répondait de moi. Comme il n’y avait pas d’hommes de reste, on me plaça pour faire la guette, sur le rocher que vous voyez là-bas pointant entre les deux graviers, et il fut convenu que je tirerais en l’air aussitôt que la tête du convoi apparaîtrait au haut de la montée.

Je m’en souviens comme d’aujourd’hui : ce devait être fin septembre ou bien au commencement d’octobre, car j’entendais au loin les gens qui teillaient le chanvre dans les fermes. Las de regarder la route blanche, et comme je commençais à avoir faim, je m’étais couché sur le ventre, et je m’amusais avec une paille à sucer le miel des nids d’abeilles sauvages dont la roche était emplâtrée. Je trouvais cela bon. Tout à coup, relevant la tête, je vis les soldats à la porte du Borni. Ils appuyaient leurs fusils contre le mur, et s’essuyaient le front avec leurs mouchoirs, comme éreintés par la chaleur d’avant midi. On leur donnait à boire dans des cruches. Pendant ce temps, le fourgon, accompagné des seuls gendarmes, prenait la pente et disparaissait sous les chênes.

Ce ne fut pas long ; je fais le signal, les nôtres courent : pif ! paf ! pif ! paf ! sous le couvert ; le postillon qui fouette ses chevaux et vient verser dans les graviers ; trois habits bleus étendus par terre ; et le fourgon était forcé, la caisse enlevée, tout le monde disparu à travers buis et chêneaux, avant que les soldats, en train de boire, eussent eu le temps de se demander ce que voulaient dire ces coups de feu. »