‹ Contes de ProvenceChapitre 18 sur 23 · 10.6

10.6

« Ce n’était qu’une vieille femme. Elle raconta qu’en train de ramasser de la litière, elle venait de voir, assis par terre, un jeune homme qui perdait son sang. Il s’appelait M. César. En effet, à quelque cent pas de la maison, nous trouvâmes M. César couché sur le revers d’un de ces longs fossés qu’on trace à demeure dans les bois pour que le vent d’automne y entasse les feuilles tombées. Il avait la cuisse cassée d’une balle, le sang d’un coup de sabre lui coulait sur les yeux. – Vite, une litière ! s’écria le frère de M. César ; mais Le Prieur dit : – Pas la peine ! Alors tout le monde s’entre-regarda, et je compris que quelque chose de terrible allait se passer. – Va-t’en, petit ! Je me cachai derrière un buisson et j’entendis toute la dispute.

— Assez de sang, laissons-le vivre, on le cachera, disait M. Blase ; et Le Prieur, toujours en colère, gardant toujours sur le foie la rancune de ses cinq cents francs, répondait :

— Le cacher, lui blessé, quand les bien portants se cachent à peine ; laisser un blessé par chemins quand la force armée est en campagne, quand un mot, un seul mot peut, pour cinq cents malheureux francs, nous mener tous à la guillotine ? Non ! les morts seuls ne parlent pas.

Et comme M. Blase insistait :

— Assez, fit l’enragé d’un ton bourru, je n’en veux pas à M. César, mais un homme vaut un homme, et l’on n’y mit pas tant de façons l’an passé pour achever Peyré-Toni, mon vieil ami, à l’attaque du pont de Trébaste. Et jetant son trident pour prendre le fusil des mains d’un bourgeois qui était près de lui, il ajouta :

— Faisons ce qui a été juré !

Ce qui avait été juré, on le jurait presque toujours avant les expéditions de grand’route, dans ce temps de la désolation : c’était de considérer tout blessé comme mort et de lui donner le coup de grâce pour ne point se trahir en le laissant derrière.

M. César se vit perdu : – Frère, embrasse-moi ; tu raconteras chez nous que j’ai été tué par les bleus. Puis, entendant qu’on apprêtait les armes, il dit : – J’aimerais mieux être debout. Alors on le prit par les bras et on le mit droit contre un arbre. Il regarda un moment tout autour de lui, les bois, les champs, le ciel, comme s’il voulait bien se rappeler les choses de ce monde dans l’autre. M’ayant aperçu il m’appela, me donna sa gourde et dit encore : – Je veux que ma part soit pour le petit. Puis, jetant un brin de marjolaine qu’il mâchait : – Allons, faites ! Je m’enfuis en courant ; le frère qu’on tenait criait : – Tuez-moi aussi ; tuez-moi ! Les femmes se tordaient les bras aux fenêtres de la maison.

Certes ! parmi les gens qui étaient là, beaucoup aimaient M. César ; mais sur le moment, chacun ne songeait qu’à sa peau. – En joue ! – Vive le roi ! – Feu ! Quand je revins, tout le monde était parti ; tridents et fusils descendaient rapidement la montagne, et je trouvai mon père seul auprès du corps de M. César qui était tombé en avant, les bras en croix, le nez dans la terre.

On le laissa au fond du fossé, caché parmi les feuilles. Le surlendemain seulement nous nous décidâmes à aller le chercher la nuit, avec des lanternes, pour l’enterrer sous ce clapas… Voilà l’histoire ! »

Le conteur s’était tu.

Impressionné du sauvage récit, je regardais le tas de cailloux bruns tachés d’ocre sanglante qui se dressait au soleil couchant comme un effrayant tumulus. Le vieil Estève, ramassant de ses mains de quatre-vingts ans une motte pour rabattre les brebis prêtes à s’égarer dans le blé vert, répéta : « … tombé en avant, les bras en croix, le nez dans la terre. » Puis il ajouta après un silence : « Les révolutions, c’est terrible ; et la peur rend les hommes pires que les loups ! »

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