‹ Contes de ProvenceChapitre 17 sur 23 · 10.5

10.5

Ici le vieil Estève s’arrêta comme s’il regrettait d’en avoir trop dit :

« La fin, c’est le plus terrible ! Je m’étais bien promis de ne jamais en parler à personne. Mais ceux qui ont fait la chose sont morts, et moi qui l’ai vue, je ne tarderai guère.

C’est donc ici même, reprit-il, puisqu’il faut que vous le sachiez, qu’on s’était donné le mot d’ordre pour le partage. Rien à craindre ! la ferme se trouvait alors en plein bois. Mes bêtes enfermées sous une roche, je dégringolai vite la hauteur, et j’accourus comme les autres.

Quand j’arrivai, presque tous étaient déjà rendus, en train de boire, de manger autour de la grande table. Mes tantes servaient. Il y avait des gens de la ville, d’anciens nobles, des bourgeois, des artisans avec le fusil, des paysans avec le trident de fer à remuer le fumier, solidement emmanché et luisant du bout.

— Assieds-toi et mange ! me dit mon père.

De temps en temps un homme entrait, car chacun avait pris, qui d’un côté, qui de l’autre. Alors les premiers arrivés lui faisaient place, et on se remettait à faire aller les dents sans parler, en écoutant un bruit d’argent remué et de pièces mises en pile qui descendait de la chambre du premier.

— C’est M. Blase qui fait les parts ; il faut qu’il y en ait gros, car voici une demi-heure qu’il compte.

À la fin, un homme de la ville, paysan des bas quartiers, qu’on appelait Le Prieur, s’impatienta. On avait bu, on avait mangé, qu’attendait-on puisque tout le monde était là ?

— Il manque encore mon frère, dit un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans qui, depuis quelques instants, regardait avec inquiétude du côté de la porte.

— C’est vrai, il manque M. César.

Je connaissais bien M. César, un noble, un réfractaire qui se cachait dans nos bois. Plus d’une fois il m’avait donné à boire de l’eau-de-vie dans sa gourde.

— Baste ! reprit Le Prieur, c’est un galant, il se sera attardé à pincer le menton à quelque bergère. Alors, moi je dis : – M. César ne peut pas tarder, je l’ai vu de loin, dans le vallon, après l’affaire, qui se lavait la figure et les mains à un trou d’eau. – Bien ! commençons toujours, on mettra sa part de côté.

Précisément M. Blase apparaissait sur l’escalier, suivi de deux hommes qui portaient un lourd caisson de fer. L’enthousiasme éclata à cette vue : – Vivo lou rey ! La journée était bonne… Mais quels charmants garçons, ces soldats, de s’être ainsi arrêtés à boire ! À quoi Le Prieur, clignant de l’œil, ajouta : – Cela me fait penser qu’il faudra réserver la part de mon cousin Pierre du Borni, il est juste que le brave homme soit indemnisé de son vin.

Tout le monde se mit à rire.

M. Blase, lui, ne riait point. Il fit verser le contenu du caisson au milieu de la table, et chacun fut étonné en voyant que tout était en pièces blanches.

— Et l’or ?… Il n’y a pas d’or ?…

— Mes amis, reprit tranquillement M. Blase, nous avons à nous partager dix mille francs.

— Dix mille francs ! Tonnerre de Dieu ! C’était Prieur qui jurait ; et de rage, il donna un tel coup de trident à terre, que le trident resta fiché.

Un homme terrible, ce Prieur ! un maître homme ! Il était boutassié-destrégneyré de son état, c’est-à-dire qu’il passait le marc de raisin au pressoir après la vendange, et qu’il transportait sur le dos, dans une outre, le vin d’une cave à l’autre. Je ne sais si les boutassié-destrégneyré existent encore, mais ils constituaient alors une puissante corporation ; et celui qui pouvait léguer à son fils l’outre de peau de bouc et le privilège, à sa fille une corne ou une demi-corne, c’est-à-dire la moitié ou le quart de la propriété d’un pressoir, passait pour riche homme à Bourg-Reynaud et à la Coste, dans les quartiers paysans. De plus, comme tous ses confrères, avant que la Révolution eût fermé les lieux saints, il était prieur de l’Assomption, portant le costume de pénitent bleu, avec le banc à la grand’porte de l’église, le droit d’y vendre des galettes à l’huile, bénites à l’autel, et de faire, moyennant six liards, à la procession, passer les enfants pour qu’ils grandissent, sous le brancard de la sainte Vierge, orné de fleurs et de fruits nouveaux. Cela rendait gros, et la suppression de ce revenu l’avait plus que tout rendu enragé contre la République.

Mais, cette fois, ce n’est pas à la République qu’il en avait.

— Dix mille francs ! hurlait-il en faisant tressauter la table à coups de poing, dix mille francs quand on nous en avait promis cent mille ! Les chefs nous vendent et nous volent, demain je me fais jacobin. Mais on connaît le jeu maintenant : le trésorier de Gap est votre complice, monsieur Blase. Vous lui avez écrit : Gardez le gros morceau à l’abri chez vous, ne l’exposez pas sur les grandes routes. Dix mille francs dans le fourgon, dix mille francs en pièces de cinq sous suffisent. La caisse enlevée, le gouvernement croira qu’on a enlevé cent mille francs. Nous nous partagerons le reste. Et les imbéciles qui auront fait le coup, s’ils ne sont pas contents, se garderont bien d’aller se plaindre.

La maison tremblait, M. Blase était blême.

— Allons, c’est bon, dit Le Prieur, on règlera ce compte plus tard ; empochons ! Il s’agit pour le quart d’heure de filer avant que les gendarmes nous cueillent.

— Cinq cents francs par part ! reprit M. Blase de sa voix morte.

— Cinq cents francs !

Le Prieur allait éclater encore, il se contint. Tout le monde d’ailleurs comprenait qu’il avait raison ; et, la première fièvre passée, regardant ce petit tas d’argent pour lequel on avait rougi les cailloux du Vançon et tué des hommes, réfléchissant aux enfants, aux femmes laissées là-bas, aux gendarmes embusqués peut-être à la poterne de la ville, chacun regrettait l’aventure et se sentait grandement inquiet.

Aussi, une fois le partage fait et tandis qu’on prenait ses parts en silence, quelqu’un ayant du dehors frappé à la porte, il n’y eut personne qui ne pâlît. Tout petit que j’étais, la même idée me vint qu’aux autres, et je me dis : – Voici les soldats !