3.2
Peut-être voudriez-vous savoir ce qu’était Pitalugue, et pourquoi il avait adopté en fait de haricots un aussi étrange procédé de culture.
Pitalugue était philosophe, vrai philosophe de campagne, prenant le temps comme il vient et le soleil comme il se lève, arrangeant tant bien que mal, à force d’esprit, une existence chaque jour désorganisée par ses vices, et dépensant à vivre d’expédients au village plus d’efforts et d’ingéniosité que tant d’autres à faire fortune à la grande ville.
Songe-fête comme pas un : pour une partie de bastidon, Pitalugue laisse en l’air fenaison et vendange. Pitalugue pêche, Pitalugue chasse, Pitalugue a un chien qu’il appelle Brutus ; un furet gîte en son grenier ; et dans l’écurie, au-dessus de la crèche parfois vide, l’œil stupéfait du bourricot peut contempler les évolutions et les saluts d’une grosse chouette en cage.
Le pire de tout, c’est que Pitalugue est joueur ; mais là, joueur comme les cartes, joueur à jouer enfant et femme, joueur, disent les gens, à tailler une partie de vendôme, sous six pieds d’eau, en plein hiver, quand la Durance charrie.
C’est pour cela que Pitalugue, jadis à son aise, se trouve maintenant gêné. La récolte est mangée d’avance, les terres entamées par l’usure ; et quelles scènes quand il rentre un peu gris et la poche vide dans sa maisonnette du Portail-des-Chiens ! Quels remords aussi, car, au fond, Pitalugue a bon cœur. Mais ni scène ni remords ne peuvent rien contre les cartes. Pitalugue jure chaque fois qu’il ne jouera plus, et chaque matin il rejoue.
Ainsi, aujourd’hui, il s’était levé, ce brave Pitalugue, avec les meilleures intentions du monde. Au petit jour et les coqs chantant encore, il était devant sa porte en train de charger sur l’âne un sac de haricots. Et quels haricots ! de vrais haricots de semence, émaillés, lourds comme des balles, ronds et blancs comme des œufs de pigeon.
« Emploie-les bien et ménage-les, disait la Zoun en donnant un coup de main, tu sais que ce sont nos derniers.
— Cette fois, Zoun, le diable me brûle si tu n’es pas contente !… À ce soir !… Arri ! bourricot. »
Et Pitalugue était parti, vertueux, derrière son âne.
Par malheur, aux portes de la ville, il rencontre le perruquier Fra qui s’en revenait les yeux rouges, ayant passé sa nuit à battre les cartes dans une ferme.
« Tu rentres bien tard, Fra ?
— Tu sors bien matin, Pitalugue !
— Le fait est qu’il ne passe pas un chat.
— Ce serait peut-être l’occasion d’en tailler une.
— Pas pour un million, Fra.
— Voyons : rien qu’une petite, Pitalugue.
— Et mes haricots ?
— Tes haricots attendront. »
L’infortuné Pitalugue résista d’abord, puis se laissa tenter. Fra sortit les cartes. On en tailla une, on en tailla deux, et les haricots attendirent.
Bref ! l’alouette montait des blés, et les premiers rayons coloraient en rose la muraille de pierre sèche sur laquelle les deux joueurs jouaient, assis à califourchon, lorsque Pitalugue, retournant ses poches, s’aperçut qu’il avait tout perdu.
« Cinq francs sur parole ! dit Fra.
— Cinq francs, ça va, » répondit Pitalugue.
Les cartes tournèrent et Pitalugue perdit.
« Quitte ou double ?
— Quitte ou double ! »
Pitalugue perdit encore.
« Maintenant le tout contre ta semence. »
Pitalugue accepta. Il était fou, ses mains tremblaient.
« Non ! grommelait-il en donnant, je ne perdrai pas cette fois, les cartes ne seraient pas justes. »
Il perdit pourtant ; et l’heureux Fra, chargeant le sac d’un tour de main, lui dit :
« La prochaine fois, Pitalugue, nous jouerons l’âne. »
Que faire ? Rentrer, tout avouer à la Zoun ? Pitalugue n’osa pas, la mesure était comble. Acheter d’autre semence ? Le moyen, sans un rouge liard !
En emprunter à un ami ? Mais c’eût été rendre l’aventure publique. Assuré du moins de la discrétion du barbier (les joueurs ne se vendent pas entre eux), notre homme, après cinq minutes de profond désespoir, prit, comme on l’a vu, son parti en brave :
« Je ne peux pas semer des haricots puisque je n’en ai plus, se dit-il en riant dans sa barbiche, mais je peux faire semblant d’en semer. La Zoun n’y verra que du feu, le hasard est grand, et d’ici à la récolte bien des choses se seront passées. »
Bien des choses en effet se passèrent qui mirent Pertuis en émoi.
D’abord, Pitalugue changea du tout au tout. Talonné par le remords et craignant toujours d’être découvert, il renonça au jeu, déserta l’auberge. Lui, que ses meilleurs amis accusaient de trouver la terre trop basse, on le vit, dans son petit champ, piocher, gratter, rustiquer à mort.
Jamais haricots mieux soignés que ces haricots qui n’existaient pas !
Tous les soirs, au coucher du soleil, il les arrosait, mesurant sa part à chaque rigole et vidant à fond le réservoir qui, tous les matins, se retrouvait rempli d’eau claire. Le jour, autre chantier : si parfois, sous un soleil trop vif, la terre séchait et faisait croûte, Pitalugue la binait légèrement pour permettre au grain de lever. Souvent aussi, la main armée d’un gant de cuir, il allait à travers les raies, arrachant le chardon cuisant, le séneçon envahisseur et le chiendent tenace.
Ses voisins l’admiraient, sa femme n’y comprenait rien, et M. Cougourdan radieux rêvait toutes les nuits de haricots saisis et parlait de s’acheter des lunettes neuves.
Or, au bout d’une quinzaine, de çà, de là, tous les haricots de Pertuis se mirent à lever le nez : une pousse blanche d’abord, recourbée en crosse d’évêque, deux feuilles coiffées de la graine et portant encore un fragment de terre soulevée ; puis la graine sèche tomba, les deux feuilles découpées en cœur se déplièrent, et bientôt, du Lubéron à la Durance, toute la plaine verdoya.
Seul, le champ de Pitalugue ne bougeait point.
« Pitalugue, que font tes haricots ? »
Et Pitalugue répondait :
« Ils travaillent sous terre. »
Cependant les haricots de Pertuis s’étant mis à filer, il fallut des soutiens pour leurs tiges fragiles. De tous côtés, dans les cannières plantées en tête de chaque champ, les paysans, serpette en main, coupaient des roseaux. Pitalugue coupa des roseaux comme tout le monde. Il en nettoya les nœuds, il les appareilla, puis les disposa en faisceau, quatre par quatre et le sommet noué d’un brin de jonc, de façon à ménager aux haricots, qui bientôt grimperaient dessus, ce qu’il faut d’air et de lumière.
Au bout de la seconde quinzaine, les haricots de Pertuis avaient grimpé, et la plaine, du Lubéron à la Durance, se trouva couverte d’une infinité de petits pavillons verts.
Seuls, les haricots de Pitalugue ne grimpèrent point. Le champ demeura rouge et sec, attristé encore qu’il était par ses alignements de roseaux jaunes.
La Zoun dit :
« Il me semble, Pitalugue, que nos haricots sont en retard.
— C’est l’espèce, » répondit Pitalugue.
Mais lorsque, du Lubéron à la Durance, sur tous les haricots de la plaine pointèrent des milliers de fleurettes blanches ; lorsque ces fleurs se furent changées en autant de cosses appétissantes et cassantes, et qu’on vit que seuls les haricots de Pitalugue ne fleurissaient ni ne grainaient, alors les gens s’en émurent dans la ville.
Les malins, sans biens savoir pourquoi, mais soupçonnant quelque bon tour, commencèrent à gausser et à rire.
Les badauds, en pèlerinage, allèrent contempler le champ maudit.
M. Cougourdan fut inquiet.
Et la Zoun s’installa sous la courge, accablant la terre et le soleil de protestations indignées.