‹ Contes de ProvenceChapitre 6 sur 23 · 3.3

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Un soir, Tante Dide, mère de la Zoun, belle-mère de Pitalugue par conséquent, et matrone des plus compétentes, se rendit sur les lieux malgré son grand âge, observa, réfléchit et déclara au retour qu’il y avait de la magie noire là-dessus, et que les haricots étaient ensorcelés. Pitalugue abonda dans son sens ; et toute la famille jusqu’au quinzième degré de parenté ayant été convoquée à la maisonnette du Portail-des-Chiens, il fut décidé que, vu la gravité des circonstances, le lendemain on ferait bouillir.

Tante Dide, qui justement se trouvait être veuve, s’en alla donc rôder chez le terraillier de la Grand’Place, dans le dessein de voler une marmite qui n’eût pas servi, car, pour faire bouillir dans les règles, il faut avant tout une marmite, volée par une veuve. Le terraillier connaissait l’usage ; et, sûr d’être dédommagé à la première occasion, il détourna les yeux pour ne point voir tante Dide lorsqu’elle glissa la marmite sous sa pelisse.

La marmite ainsi obtenue fut solennellement mise sur le feu en présence de tous les Pitalugue mâles et femelles.

Puis tante Dide l’ayant emplie d’eau, versa dans cette eau, non sans marmotter quelques paroles magiques, tous les vieux clous, toutes les vieilles lames rouillées, toutes les aiguilles sans trou et toutes les épingles sans tête du quartier. Et, quand la soupe de ferraille commença à bouillir, quand les lames, les clous, les aiguilles et les épingles entrèrent en danse, on fut persuadé qu’à chaque tour, chaque pointe, malgré la distance, s’enfonçait dans la chair du jeteur de sorts.

« Ça marche, murmurait tante Dide ; encore une brassée de bois, et tout à l’heure le gueusard va venir nous demander grâce.

— Il sera bien reçu ! » répondait la bande.

Cependant l’astucieux Pitalugue, que tout ceci amusait fort, n’avait pu s’empêcher d’aller en souffler un mot à ses amis de la haute ville ; et ce fut, dans tout Pertuis, une grande joie quand le bruit se répandit qu’au Portail-des-Chiens, pour désensorceler les haricots, la tribu des Pitalugue faisait bouillir.

Or, les Pitalugue faisant bouillir, la tradition voulait qu’on envoyât quelqu’un se faire assommer par les Pitalugue.

Ce quelqu’un fut M. Cougourdan ! Niez après cela la Providence.

Conduit par son destin, M. Cougourdan eut l’idée fâcheuse de s’arrêter devant la boutique du perruquier Fra. Il venait précisément de rencontrer Pitalugue plus gai qu’à l’ordinaire et tout épanoui de l’aventure.

« As-tu vu ce Pitalugue, quel air content il a ?

— Mettez-vous à sa place, monsieur Cougourdan, avec ce qui lui arrive ?

— Il a donc gagné ?

— Mieux que ça, monsieur Cougourdan.

— Hérité peut-être ?

— Mieux encore : il a, en recarellant sa cuve, trouvé mille écus de six livres dans un bas.

— Mille écus, sartibois ! et mon billet, qui justement tombe ce matin.

— Pitalugue descend chez lui, monsieur Cougourdan, rattrapez-le avant qu’il n’ait tout joué ou tout bu ; et, si vous voulez suivre un bon conseil, courez vite. »

Au Portail-des-Chiens, la marmite bouillait toujours et l’impatience était à son comble, lorsque Cadet, qu’on avait posté en sentinelle, vint tout courant annoncer qu’un vieux monsieur à lunettes d’or, porteur d’un papier qui paraissait être un papier timbré, tournait le coin de la rue.

« M. Cougourdan ! s’écria la Zoun ; il se trouvait là précisément quand nous semâmes les haricots.

— C’est lui le sorcier, je m’en doutais, reprit tante Dide. Allons, les enfants, tous en place, et pas un coup de bâton de perdu ! »

Silencieusement, les quinze Pitalugue mâles se rangèrent le long des murs, armés chacun d’une forte trique.

Quelle émotion dans la chambre ! On n’entendait que les glouglous pressés de l’eau, le cliquetis de la ferraille, et bientôt le bruit des souliers de M. Cougourdan, sonnant sur l’escalier de bois.

Ce fut une mémorable dégelée ; les farceurs de Pertuis eurent pour longtemps de quoi rire.

M. Cougourdan, homme discret, ne se plaignit pas.

Quant à Pitalugue, ayant retrouvé le soir, dans un coin de la chambre, son billet de cent écus perdu par M. Cougourdan dans la bagarre, il en fit une allumette pour sa pipe et dit à la Zoun d’un ton pénétré :

« Vois-tu, Zoun, les anciens n’avaient pas tort ! Bonne semence n’est jamais perdue, et la terre rend toujours au centuple les bonnes manières qu’on lui fait. »

Nobles et philosophes paroles qui seront, s’il plaît au lecteur, la morale de cette histoire !

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