IV
COMMENT SAUGE-FLEURIE FIT AU PRINCE UN NOBLE ET TOUCHANT DISCOURS
Sauge admira ces objets sans envie Et dit: «Seigneur, les beaux jours sont comptés. Aimez-moi bien, et jamais ne doutez Du bel amour dont j'ai l'âme ravie. Est-il pour moi besoin de tant d'apprêt? N'aimez-vous point la belle solitude, Et des amants n'est-ce plus l'habitude De mieux s'aimer quand l'amour est secret? Restons ici sans plus, si bon vous semble; Nos yeux pourront se parler à loisir, Et nous n'aurons de si charmant plaisir Que seul à seul à demeurer ensemble. Auprès de vous, je sens mon coeur léger; Légère est l'heure aussi qui me convie Et là, tout beau! je vous donne ma vie. Prenez-la donc, mais sans m'interroger.»
Elle lui fit un généreux sourire Ne regrettant ce qu'elle avait bien fait, N'y songeant même.--Et son bonheur parfait En mots humains ne se pourrait décrire. --Amour et Mort sont toujours à l'affût: Ne croyez pas que celle que je pleure Fut épargnée. Elle sécha sur l'heure Comme une fleur de sauge qu'elle fut.
MORALITÉ
Je compte peu qu'une femme ainsi m'aime Jusqu'à mourir: ceci montre, pourtant, Que pour aimer, ne fût-ce qu'en instant, L'on brave tout, Madame, et la Mort même.
LES TROIS PETITES PRINCESSES
COMMENT TROIS BONNES FEES FIRENT TROIS BEAUX DONS A TROIS PETITES PRINCESSES
Trois filles d'un Roi sarrazin, Le même jour, furent priées Et le même jour mariées Aux trois fils d'un Prince voisin. Elles eurent mêmes grossesses: Au bout de neuf mois mêmement, Il leur naquit, pareillement, Trois petites princesses. Le Roi maure, dit le Conteur, Fit proclamer leur délivrance En Inde, en Perse et jusqu'en France, Et dépêcha son enchanteur Auprès de trois gentilles Fées Qui, dans trois chars tendus d'orfrois, Se présentèrent toutes trois, D'aurore et de lune attiffées. Après qu'il fut fait maint salut Et que luth et lyre eurent cesse, Chaque Fée à chaque Princesse Fit le plus beau don qu'il lui plut.
A sa Princesse, la Première Donna pour don qu'elle serait Faite comme elle, trait pour trait, Et plus Belle que la lumière.
--«Bien que soit richesse en honneur Chez les mortels, dit la Seconde, Mon don n'est perle de Golconde Mais belle perle de Bonheur.»
Vint la Troisième.--«Il est encore, Dit-elle, un don plus précieux!» En couvrant l'enfant jusqu'aux yeux D'un suaire tissé d'aurore. En faisant ce don, elle était Si bonne, si douce et si tendre, Qu'on ne se lassa pas d'attendre Le grand bien qu'elle promettait. Grand bien n'est pas ce qu'on présente Souvent pour tel; car là, tout beau! On mit la petite au tombeau, Qui mourut à l'aube naissante.
MORALITÉ
Mieux que Bonheur et Beaux Appas Vaut la Mort, pour ce qu'est la Vie: Ne la plaignez: Qui ne l'envie Ne vécut et ne m'entend pas.
LE PETIT CASTEL DE CIRE