I
Près du bourg de Plouaret, au bord de la route qui conduit à Lannion, à un endroit nommé Goaz ann Illis (le ruisseau de l'église), demeurait une pauvre veuve qui n'avait pour tout bien que sa hutte et une petite vache noire et blanche.--Elle filait, assise au seuil de sa porte, tout le long du jour, et, chaque mercredi, elle allait vendre son fil au Vieux-Marché, d'où elle rapportait quelques sous qui suffisaient à faire vivre, toute la semaine, de bouillie d'avoine et de galettes de blé noir, elle et son enfant.
Celui-ci était un beau petit gars aux joues roses, aux yeux brillants, à la mine éveillée, grand et fort, pour son âge, malgré sa chétive nourriture.--Sa principale occupation était de mener paître la vache de sa mère dans les terrains vagues et les douves qui bordaient la route.
Un jour de printemps, qu'il la surveillait comme d'habitude, chantonnant d'un cœur gai et s'amusant à écorcher avec son couteau une baguette de coudrier, il vit tout à coup le ciel s'obscurcir. Étonné, et même un peu effrayé, il leva la tête et regarda de tous côtés pour voir d'où venait l'orage. Le nuage s'entr'ouvrit et un superbe char doré, attelé de deux chevaux blancs, conduits par une belle princesse, apparut et descendit doucement à terre, tout près de Péronic. La dame sourit gracieusement et dit:
«Veux-tu venir avec moi, mon petit ami?»
Sans se laisser intimider, l'enfant répondit:
«Non, madame, je ne peux pas laisser ma vache seule et je ne veux pas quitter ma mère.
--Ne crains rien pour ta vache, j'en prendrai soin. Va seulement dire à ta mère de venir me parler.»
Péronic courut à la maison, de toute la vitesse de ses jambes.
«Oh! mère! mère! cria-t-il, du plus loin qu'il aperçut la vieille, il y a là-bas une belle princesse qui veut m'emmener avec elle. Venez vite lui parler, elle vous attend.»
La bonne femme jeta sa quenouille et suivit le petit garçon; elle trouva, en effet, la princesse qui lui fit signe d'approcher.
«Voulez-vous, demanda celle-ci, permettre à votre fils de venir avec moi, comme valet? J'aurai bien soin de lui et vous pouvez être sans inquiétude à son égard.»
La mère hésitait et ne savait que dire.
«Voici deux cents écus d'or, dit la princesse en lui tendant une bourse pleine, et je donnerai à votre fils, pour ses gages, cent écus d'or par an.»
La pauvre femme n'avait jamais possédé, jamais vu même, une si grosse somme. Elle en fut éblouie et tendit la main pour la recevoir.
«Votre consentement est donné? dit la princesse.
--Oui, répondit-elle, tout bas.
--C'est bien! Péronic, fais tes adieux à ta mère et monte dans le char, auprès de moi.»
L'enfant obéit; le char s'éleva dans les airs et disparut bientôt.....
Vers le coucher du soleil, les voyageurs descendirent à terre, et s'engagèrent dans une majestueuse avenue de vieux chênes, qui conduisait à un grand château. La princesse y entra, par une sombre porte de fer, fit entrer Péronic avec elle et l'envoya se coucher.
Le lendemain, de grand matin, elle le fit venir et lui parla de la sorte:
«Je vais faire un voyage, et tu resteras seul ici pendant mon absence; mais sois tranquille, tu ne manqueras de rien, dans ce château. Viens que je t'indique, avant de partir, ce que tu auras à faire tous les jours.»
Elle le conduisit d'abord à l'écurie, et, lui montrant une belle jument grasse et luisante:
«Voici, dit-elle, mon cheval favori; tu en auras le plus grand soin. Tu lui feras une litière épaisse et fraîche, tous les jours, tu lui donneras du foin et de l'avoine à discrétion et tu la promèneras, deux fois par jour.»
Puis, lui présentant un trousseau de clefs:
«Voici les clefs de tout le château. Tu peux aller partout, entrer dans toutes les salles, dans toutes les chambres, excepté une seule: celle qu'ouvre cette clef-ci. Regarde-la bien, pour la reconnaître, et malheur à toi, si tu désobéis ou si tu te trompes!»
Péronic n'était ni sot, ni timide; il écouta, sans se troubler, ce que disait sa maîtresse et répondit:
«C'est bien, madame, vous pouvez être tranquille, je vous obéirai; mais vraiment, vous ne m'avez pas donné grand'chose à faire; que voulez-vous que je devienne, tout seul dans ce château? Je m'y ennuierai à mourir. Si, au moins, j'avais des joujoux pour me divertir et m'aider à passer le temps!»
La dame sourit:
«Eh bien! dit-elle, que veux-tu que je te donne?
--Des quilles et une boule, par exemple; tout en argent, ce sera si beau! et vous êtes si riche! vous pouvez bien me faire ce petit présent.
--Soit! voilà des quilles et une boule d'argent.
--Merci! oh! qu'elles sont jolies! Mais une boule et des quilles d'or seraient encore bien plus belles... Voulez-vous m'en donner aussi?
--Voilà des quilles et une boule d'or. Es-tu content, à présent?
--Oui, madame, et je vous remercie bien, mais...
--Qu'est-ce que tu veux encore? Tu me parais un petit garçon bien difficile à satisfaire.
--Oh! non, madame; mais toujours jouer aux quilles, ce sera un peu ennuyeux.
--Eh bien! que te faut-il de plus?
--Ah! si j'avais un merle! un beau petit merle d'or, qui saurait chanter des airs de danse, comme un biniou, cela m'égayerait, et quand je serais un peu triste, je me mettrais à siffler avec lui, ou encore à danser, et la gaieté me reviendrait.»
La franchise et la naïveté du petit gars amusaient la magicienne; elle ouvrit un coffre et en tira un merle d'or:
«Tiens, voilà ton merle; il chantera tant que tu voudras et tout ce que tu voudras. Maintenant, adieu, je m'en vais. Je ne sais pas combien de temps je serai absente; sois bien sage et n'oublie rien de ce que je t'ai recommandé.»
Et, montant sur son char, elle s'éleva dans les airs et disparut.
Péronic alla donner à manger à la jument, la caressa, et la promena dans la grande avenue; il grimpa sur son dos; elle partit au galop et il prenait un plaisir infini à se sentir emporté, d'un mouvement rapide comme le vent.
Quand il fut las, il ramena la bête à l'écurie.
«Que vais-je faire maintenant?» se dit-il.
Le gros trousseau de clefs laissé par la magicienne lui tomba sous les yeux.
«Quelle bonne idée! s'écria-t-il, je vais visiter tout le château.»
A la première porte qu'il ouvrit, il s'arrêta sur le seuil, immobile et ébloui, à la vue des tas d'argent, d'or, de pierres précieuses dont elle était remplie.
«Chez qui suis-je donc ici? pensa-t-il, la maîtresse de ce château n'est pas la première venue!»
Il entra dans une autre chambre, et la trouva encombrée de vêtements de toutes sortes, riches et pauvres; habits et robes de rois, de reines, de princes, de princesses, de ducs et de marquis; habits de velours et de soie ornés de riches passementeries et de galons d'or et d'argent; robes de brocart, garnies de dentelles et de rubans, et puis aussi des vestes d'artisans, des braies de paysans, des cottes, des jupes, des coiffes de paysannes.
«Hein! se dit notre gars, un peu troublé, qu'est-ce que tout ceci? il faut que je me tienne sur mes gardes.»
Une troisième chambre était pleine, jusqu'aux solives, de toile fine: toiles de Quintin, dont on ne voit pas la fin, toiles de Cholet, souples comme une mousseline, toiles de Guingamp, serrées et résistantes, toiles de batiste, qu'on aurait fait passer dans l'anneau d'une nouvelle mariée.
«Cette femme est bien riche!» pensa Péronic, qui n'avait jamais vu que la grossière toile bise dont sa mère lui faisait des chemises et des braies.
Il ouvrit encore une porte. Cette fois, la pièce contenait des instruments de musique de toutes sortes, dont les formes bizarres l'étonnèrent grandement. Il y avait là des luths, des violes, des rebecs, des mandolines, des mandores, des tympanons, des flûtes, des hautbois, des cors de chasse, des trompes, des trompettes, des binious, des bombardes, une grande harpe avec un couronnement doré, et, chose plus merveilleuse encore, un clavecin en bois des îles, sur lequel on voyait, peints au naturel, des milliers d'oiseaux de toute couleur. Aussitôt que la porte fut ouverte, un frémissement sonore courut sur toutes ces étranges machines; il en sortait comme de longs gémissements.
Péronic, effrayé, s'enfuit au plus vite.
Cette expérience l'avait un peu dégoûté des explorations dans le château. Il se contenta de se promener dans les grandes salles, pleines d'objets précieux, dans les longues galeries, tapissées de tentures à personnages, qui semblaient vivants. Il soignait sa jument, la montait tous les jours, jouait aux quilles, faisait chanter son merle d'or, puis recommençait ses promenades et, chaque fois qu'il passait devant la porte défendue, il se disait:
«Que peut-il bien y avoir là-dedans?...»
Il tint bon toute une semaine; mais la tentation devint si forte, qu'elle l'emporta sur la prudence, et Péronic, en tremblant un peu, mit la clef dans la serrure et ouvrit.
Il fut bien étonné de ne voir qu'une vilaine petite écurie et un cheval, si maigre, si maigre, qu'à peine pouvait-il se tenir sur ses jambes. Dans le râtelier, devant lui, il n'y avait qu'un fagot d'épines, et, comme pour augmenter son supplice, une botte de trèfle était placée derrière lui, de façon qu'il ne pût l'atteindre.
[Illustration: UNE BOTTE DE TRÈFLE ÉTAIT PLACÉE DERRIÈRE LUI.]
«Oh! ma pauvre bête! tu me fais pitié! s'écria le bon petit Péronic. Tant pis pour moi s'il m'arrive malheur, mais je veux qu'aujourd'hui, au moins, tu manges ton content.»
Et il mit le trèfle à la place du fagot d'épines.
Le cheval, alors, prenant la parole comme un homme, lui dit:
«Merci, Péronic! Je n'ai pas toujours mangé cette nourriture-là, mais bien celle que tu manges toi-même. Tu ne sais pas où tu es, pauvre enfant, ni qui tu sers! La princesse qui t'a amené ici est la reine des magiciennes. Elle me tient enchanté sous cette forme, et ce château est rempli d'une foule de malheureux de toute condition qu'elle a métamorphosés sous les formes les plus diverses. Tu as dû voir une grande chambre pleine de leurs vêtements. Toi-même, si tu n'y prends garde, tu ne seras pas traité autrement que moi, et le service que tu viens de me rendre te coûtera la liberté ou la vie. Tout espoir n'est pas perdu cependant, et si tu fais bien exactement tout ce que je te dirai, nous pourrons sortir d'ici, sous notre forme naturelle, toi, moi et les autres.
--Je ne demande pas mieux, s'écria Péronic, dites-moi vite ce qu'il faut faire.
--Eh bien! hâtons-nous, car la magicienne sait déjà que tu as ouvert la chambre défendue, et elle ne tardera pas à arriver. Va vite à la chambre aux toiles, et prends-y un linceul de trois aunes de long; puis tu passeras par la chambre où tu as vu des tas d'or, d'argent et de pierres précieuses; tu en prendras le plus que tu pourras, tu les mettras dans le linceul, et tu chargeras le tout sur mon dos. N'oublie pas d'emporter aussi tes quilles, tes boules d'or et d'argent et ton merle. Mais la première chose à faire, c'est d'attacher solidement et de museler la grande doguesse qui est dans sa niche, près de la porte. Elle dort en ce moment; si tu agis vite et adroitement, elle ne se réveillera pas. Va, dépêche-toi, et viens me rejoindre, quand tout sera prêt.»
Péronic était leste, adroit et courageux; en quelques minutes, il eut fait tout ce qui lui était commandé.
«A présent, dit le cheval maigre, monte sur mon dos, et partons!»
Au bout d'une semaine, ils arrivèrent devant la porte d'une grande ville; le cheval dit alors à Péronic:
«Descends, tue-moi, et écorche moi.
--Vous tuer! jamais je n'aurai ce courage! non, jamais, jamais!
--Il le faut pourtant, pour mener ton entreprise à bonne fin. Aie confiance en moi, ne crains rien.»
Mais, Péronic ne pouvait se décider à porter la main sur son ami. A force d'insister, le cheval finit par se faire obéir.
A peine fut-il tué, que, de sa peau fendue, s'élança un prince jeune et beau, qui s'écria:
«Ma bénédiction sur toi, Péronic! car tu m'as délivré de l'enchantement de la magicienne, et, avec moi, une foule de malheureux ont recouvré, aujourd'hui, leur liberté et leur forme première. Je suis le fils de l'empereur de Turquie; viens avec moi, à la cour de mon père; tu épouseras plus tard ma sœur, la plus belle princesse qui soit au monde, et tu deviendras un puissant monarque.
--Je vous remercie, dit Péronic, mais je suis trop jeune encore pour penser à me marier. Je veux voyager et voir du pays. Mais je garderai toujours beaucoup d'amitié pour vous. Plus tard, nous pourrons nous retrouver et alors, peut-être.....»
Le prince ne le pressa pas davantage; ils se firent des adieux très affectueux et allèrent chacun de son côté.