‹ Contes du pays d'ArmorChapitre 13 sur 41 · II

II

Péronic entra à la ville et alla loger dans une hôtellerie, près du palais du roi. Le prince lui avait laissé tous les trésors emportés de chez la magicienne; il était donc très riche, mais il comprit bien vite, qu'ignorant comme il était, il ne ferait jamais figure dans le monde, malgré son argent. Il prit des maîtres de toute sorte, qui lui enseignèrent l'écriture, la danse, l'escrime et tout ce que doit savoir un gentilhomme. Il était si intelligent, qu'il fit des progrès rapides, et, en moins de trois ans, il était devenu un jeune homme accompli. Comme, avec cela, il avait une jolie figure, une jolie tournure, de l'esprit, de beaux habits et une bourse bien garnie, il ne tarda pas à être bienvenu partout où il se présentait.

Un jour qu'il se promenait dans les jardins du château royal, il vit, sur une terrasse, une charmante princesse, toute jeune et mignonne à ravir. Il en devint tout de suite éperdument amoureux, mais quand il eut appris que c'était la fille du roi, il pensa avec désespoir que jamais il ne viendrait à bout d'obtenir sa main.

Pendant bien des jours, il retourna sous la terrasse, à l'heure où elle s'y montrait, et, plus il la voyait, plus il en était épris.

A force d'y songer jour et nuit, il résolut de tenter l'aventure, et, comme il était fort prompt dans ses décisions, dès le lendemain il se pourvut de vêtements de travail, les endossa et alla s'offrir comme aide au jardinier du palais. Celui-ci, frappé de la bonne mine et de l'air avenant du jeune garçon, l'engagea tout de suite et le mit à l'ouvrage. Péronic faisait vite et bien tout ce dont il se mêlait; il avait un caractère gai et agréable, aussi tous ses camarades le prirent en amitié, et il devint bientôt le préféré du maître jardinier. Il n'avait à faire que de jolies besognes, comme de ranger les serres, de faire les bouquets pour la table du roi ou pour les chambres de la princesse; il y mettait beaucoup de goût et d'habileté et l'on n'entendait que: Péronic! par-ci, Péronic! par-là.

Au bout de quelque temps, il demanda:

«Quand donc est la fête des jardiniers?

--Dans trois semaines, répondit son maître.

--Trois semaines!..... c'est bien long! Si nous n'attendions pas jusque-là? qu'en dites-vous, maître? J'ai hâte de connaître tous les jardiniers du pays. Et puis, je n'ai pas encore payé ma bienvenue; ce sera l'occasion de le faire.

--Mais qui payera les frais?

--Moi, donc! J'ai de l'argent, tout autant qu'il en faut. Nous ferons bien les choses, soyez-en sûr. Chargez-vous seulement des invitations, le reste me regarde.

--Du moment que vous vous chargez de la dépense, je consens à tout», dit le maître jardinier.

On s'occupa donc des préparatifs; on dressa des tentes dans la plus grande allée du jardin, on y plaça des tables couvertes d'une foule de bonnes choses, on mit en perce des tonneaux de bon vin, on offrit aux convives des liqueurs fines de plus de cent sortes, enfin, la fête fut magnifique et la gaîté intarissable.

Après le repas, on joua à divers jeux: aux boules, à la galoche, aux quilles. Péronic alla chercher ses quilles et sa boule d'argent, qui excitèrent l'admiration de tout le monde, car elles étaient d'un travail à jour très curieux, légères comme de la dentelle et aussi solides que si elles eussent été en métal plein.

Le roi, ayant sa fille au bras, vint se promener dans le jardin et regarder la fête, qui l'amusait fort. La jeune princesse se fit apporter les quilles et la boule d'argent et les admira beaucoup. Rentrée au palais, elle ne fit qu'en parler, si bien que sa demoiselle de compagnie lui dit:

«Madame, il est bien aisé de vous contenter. Si vous voulez, j'irai demander à ce garçon s'il veut bien vous vendre ses jouets.

--Oh! oui! oui! s'écria la princesse; allez tout de suite, ma bonne, et revenez sans tarder, car je meurs d'envie de les avoir.»

La demoiselle alla donc trouver Péronic et lui demanda s'il voulait vendre ses quilles et sa boule.

«Volontiers, répondit-il; je n'ai rien à refuser à la princesse.

--Combien en demandez-vous?

--Oh! je ne veux ni argent ni or!

--Mais quoi donc, alors?

--Je veux tout simplement que la princesse me laisse voir son joli petit pied, et le pose un moment sur la paume de ma main.

--Vous êtes fou, mon pauvre garçon, de demander une chose pareille! Comment voulez-vous que la princesse vous l'accorde? Allons! demandez quelque chose de raisonnable et qu'on puisse vous donner.

--Je ne veux rien autre chose que ce que j'ai dit.

--Et vous croyez que je vais aller raconter une semblable folie à ma maîtresse?

--Comme il vous plaira! mais je suis prêt à aller moi-même conclure le marché, si elle y consent.»

La princesse courut au-devant de sa servante.

«Eh bien! dit-elle en hâte. Apportez-vous les quilles?

--Non, madame.

--Pourquoi cela? Il n'a pas voulu les vendre?

--Si... mais, à de telles conditions... que je n'ose pas les répéter à Votre Altesse.

--Si, si... osez, parlez sans crainte...

--Eh bien! il a dit qu'il ne donnerait ses quilles ni pour de l'argent ni pour de l'or...

--Pourquoi les donnera-t-il donc?

--Il voudrait..., excusez-moi de le dire.»

La princesse fit un geste d'impatience.

«Il voudrait quoi? en finirez-vous?

--Il voudrait que Votre Altesse lui montrât,--non,--lui laissât voir ce pied mignon, et le posât un instant dans la paume de sa main de manant.»

La princesse se mit à rire,--d'un rire un peu forcé.

«Est-ce là tout? dit-elle. Va le chercher, je saurai peut-être m'arranger avec lui, mieux que toi.»

La demoiselle partit, et revint un moment après avec Péronic, qui portait ses quilles et sa boule d'argent.

Il fit, de fort bonne grâce, un profond salut à la princesse, puis attendit qu'elle lui adressât la parole.

«Comment, jeune jardinier, vous ne voulez pas me vendre vos quilles et votre boule d'argent, dont j'ai tant d'envie?

--Si, princesse, je ne demande pas mieux.

--Mais vous ne consentez à recevoir ni or, ni argent, m'a dit ma chambrière. Est-ce vrai?

--Oui, princesse, c'est vrai.

--Pourquoi donc les céderiez-vous bien?

--Pour ce que j'ai dit à cette demoiselle, et pas pour autre chose.

--Mais c'est déraisonnable! c'est ridicule! ce n'est pas possible!

--Alors, princesse, je garde mes quilles d'argent!

--Oh! qu'elles sont jolies! montrez-les-moi d'un peu plus près... Je n'ai jamais vu rien d'aussi beau... C'est vraiment votre dernier mot?

--C'est mon dernier mot.

--Vous êtes un garçon bien exigeant, en vérité. Allons, approchez-vous.»

Et la princesse souleva sa robe à deux pouces du sol et la laissa retomber aussitôt.

«Vous avez vu? demanda-t-elle en rougissant.

--Oui, mais pas assez, vous avez laissé retomber votre robe trop vite.

--Il n'entrait pas dans nos conventions que je devais la tenir relevée plus longtemps.

--C'est vrai, mais ce n'est pas tout.»

Péronic mit un genou en terre et tendit la main ouverte. La princesse, moitié honteuse, moitié amusée, avança le pied et le posa légèrement sur la paume de la main du jeune homme. Celui-ci, alors, s'inclina, effleura de ses lèvres la pointe d'une petite mule de velours cramoisi, et, avec un salut respectueux, prit congé de la princesse, lui laissant quilles et boule.