V
Guy et Hervé revinrent plusieurs jours après leur sœur, sans se douter aucunement que celle-ci eût quitté le palais. Elle les accueillit avec de tendres embrassements.
«Ah! mes frères chéris, s'écria-t-elle, que d'inquiétudes vous m'avez causées! Que j'ai versé de larmes en vous attendant! Comme votre voyage a duré longtemps! Je n'espérais plus vous revoir; mais Dieu soit loué, puisque vous voici de retour!
--Hélas! oui, ma pauvre sœur, nous avons fait une bien longue absence, nous avons eu bien des peines, éprouvé bien des fatigues, et tout cela inutilement, dit Hervé.
--Et, ajouta Guy, nous devons encore nous estimer heureux d'avoir pu revenir.
--Comment donc! vous ne rapportez pas _l'eau qui danse_, _la pomme qui chante_ et _l'oiseau de vérité_?
--Non, avouèrent les deux jeunes gens tout honteux; nous revenons les mains vides, et, ce qu'il y a de plus contrariant encore, c'est qu'un autre a eu la chance de réussir là où nous avions si piteusement échoué.
--Un autre! qui donc, mes frères chéris?
--Un jeune chevalier que nous ne connaissons pas. Dieu, qu'il était beau! Ah! si tu avais pu le voir, petite sœur! tu serais tombée en adoration devant lui.
--Qui sait?...» dit Hénora, et elle sourit d'un air mystérieux.
Le roi avait été ravi de retrouver ses trois jeunes amis. Il voulut que leur retour fût fêté par de grandes réjouissances, et tout d'abord par un somptueux repas. On y invita une foule de grands personnages et le public fut même admis à contempler le banquet. La méchante nourrice et Marianik en profitèrent pour se glisser dans la salle et prendre place au festin.
Hénora était assise à la droite du roi, belle et gracieuse comme une vraie souveraine. Au dessert, on apporta devant elle une coupe du plus pur cristal, enchâssée dans l'or ciselé. Elle tira alors de son sein une petite fiole, en versa le contenu dans la coupe, et dit à haute voix: _Eau qui danse, fais ton devoir!_
Et voilà l'eau qui bouillonne, se soulève, s'élance en un jet irisé de mille couleurs, s'inclinant, se relevant, se penchant de côté et d'autre, se divisant en bulles légères qui semblaient danser, en effet.
Bouche béante, les convives admiraient ce prodige, mais quel fut leur étonnement, lorsqu'une belle pomme rouge, posée sur une assiette d'argent à côté de la coupe, sur l'ordre de la princesse, se mit à chanter, d'une voix claire et mélodieuse, les plus belles chansons du monde, en faisant des roulades mieux qu'aucun des chanteurs fameux de ce temps-là.
Tout le monde l'écoutait avec ravissement, quand, tout à coup, un charmant oiseau de la grosseur d'un merle, s'échappant d'une cage dorée, voltigea tout autour de la table.
C'était un spectacle curieux que de voir les invités, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, comme ravis en extase.
«A qui appartiennent ces merveilles? dit le roi, quand sa stupéfaction lui permit de parler.
--A moi, sire! répondit Hénora.
--Mais d'où viennent-elles? comment les avez-vous acquises? de qui les tenez-vous? Et avant tout, qu'est-ce que c'est?
--_L'eau qui danse_, _la pomme qui chante_ et _l'oiseau de vérité_.
--Je vous offre de partager ma couronne si vous me les donnez! Épousez-moi, vous serez reine, mon royaume vous appartiendra.
--Attendez un peu, sire, je vous en prie, vous n'avez pas encore appris tout ce que vous devez savoir. Mon oiseau parle, et il a bien des choses à vous révéler...»
Le roi regarda la jeune fille avec un étonnement mêlé d'une sorte d'effroi, et l'attention des assistants redoubla.
«Parlez, mon gentil oiseau», dit Hénora, et elle lui tendit son doigt, sur lequel il vint se poser gracieusement.
«Que personne ne sorte de la salle!»
Telles furent les premières paroles de l'oiseau et chacun se sentit terrifié, surtout la vieille sorcière de nourrice et sa méchante complice. On ferma toutes les issues et des gardes furent placés auprès.
«A présent, mon oiseau, dites la vérité», reprit la princesse d'un ton grave.
L'oiseau battit trois fois des ailes, puis, se tournant vers le roi, commença à parler ainsi, d'une petite voix perçante qu'on entendait jusqu'aux extrémités de la pièce:
«Il y a vingt ans, sire, que votre femme, la belle Lizik, est enfermée dans une tour, abandonnée de tout le monde. Vous la croyez morte depuis longtemps, mais elle vit; elle n'a même souffert aucun mal des rudes traitements qu'elle a endurés, car c'est injustement qu'elle a été accusée et jetée dans une sombre prison...»
Ici l'oiseau s'arrêta,... un bruit de paroles venait de s'élever au bas bout de la table.
«Je me sens mal, disait une femme, laissez-moi sortir avec ma compagne, il me faut de l'air, vite, vite,... je me meurs.
--Silence!!... cria le roi d'une voix terrible. Continuez, oiseau de vérité.
--Vous avez eu deux fils et une fille, sire, nés tous trois de Lizik, votre femme. Les voici!... Enlevez les bandeaux qui entourent leur tête et vous verrez briller une étoile à leur front...»
Le roi se leva précipitamment, descendit de son siège, arracha lui-même les bandeaux des trois jeunes gens et reconnut ses enfants!!!... Il faillit s'évanouir de bonheur et les pressa dans ses bras, les yeux baignés de larmes. Puis, dominant son émotion:
«Tu as encore des révélations à me faire, oiseau de vérité, dit-il, va jusqu'au bout, je veux tout savoir!...
--Les auteurs de tout ce mal, sire, c'est votre belle-sœur et Katel Binic; elles vous ont fait croire que vous n'aviez pour fils que de petits monstres affreux, ressemblant à des chiens, tandis que vos pauvres enfants, des créatures belles comme le jour, étaient, aussitôt après leur naissance, exposés sur la rivière, dans une corbeille d'osier. Votre jardinier les recueillit, les éleva. Vous même, inspiré, sans le savoir, par l'amour paternel, vous vous êtes attaché à eux et l'avenir leur souriait... La cruelle sorcière, leur ennemie, a tenté de nouveau leur perte. Déguisée en mendiante, elle sut pénétrer dans votre palais et toucher de compassion le cœur généreux de votre fille. C'est alors qu'elle en profita pour pousser la jeune princesse à envoyer ses frères chercher _l'eau qui danse_, _la pomme qui chante_ et _l'oiseau de vérité_; entreprise périlleuse, où la méchante femme pensait que les deux frères périraient. Ils n'en seraient certes pas revenus sans le courage et la persévérance de leur sœur, qui, après de grandes peines et malgré de terribles épreuves, a réussi à les délivrer et à rapporter l'_eau_, la _pomme_, l'_oiseau_.»
L'émotion du roi fut telle à ces dernières paroles, qu'il tomba comme foudroyé. On lui prodigua les soins les plus empressés; mais aussitôt qu'il revint à lui, il sortit en hâte et se rendit au donjon où la pauvre Lizik, depuis si longtemps, languissait prisonnière. Les deux époux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et ce ne fut tout d'abord qu'au milieu des sanglots qu'ils échangèrent quelques paroles entrecoupées.
Puis le roi prit la reine par la main et la conduisit dans la salle du banquet.
Elle y fut reçue avec de grandes acclamations et tout le monde s'étonnait de voir que ses longues souffrances n'avaient altéré en rien sa grâce et sa beauté. Le roi la fit asseoir à sa droite et boire dans sa coupe; mais à peine eut-elle pris quelques gouttes, que, toute pâle, elle se renversa sur le dossier de son siège, ferma les yeux, et poussa un long soupir... Elle était morte!...
Le roi, fou de douleur et de colère, se jeta sur son corps, la tenant embrassée si étroitement qu'on eut toutes les peines du monde à la lui enlever.
Il lui fit faire de somptueuses funérailles et obligea toute la cour à porter le deuil pendant longtemps; enfin, pour la venger, il fit mettre à mort sa belle-sœur et Katel Binic ce tison d'enfer.
Je n'en sais pas plus long sur la princesse et ses deux frères. Je pense qu'ils firent de bons mariages tous les trois. Et pour ce qui est de l'_oiseau de vérité_, l'histoire ne dit pas s'il continua de dire la vérité, mais je présume que oui,--puisque ce n'était pas un homme.
_Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 277) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_
[Illustration]
[Illustration: SA MARATRE LA DÉTESTAIT, L'ACCABLAIT DE TRAVAUX RUDES.]
LES DANSEURS DE NUIT