‹ Contes du pays d'ArmorChapitre 20 sur 41 · IV

IV

Le jardinier et sa femme vécurent encore plusieurs années, très heureux et très fiers de leurs beaux enfants d'adoption qui les aimaient tendrement. On n'avait rien négligé pour leur éducation et ils avaient répondu en tout aux soins qu'on avait pris d'eux.

Le roi les trouvait charmants; il les faisait souvent venir auprès de lui et se plaisait en leur compagnie. Chaque dimanche, on les voyait assis à côté de lui, dans son banc, à la grand'messe.

Tout le monde admirait leur belle taille et leur jolie figure, mais on s'étonnait de voir leur front couvert d'un bandeau de ruban d'or, qui d'ailleurs leur seyait fort bien. Leur mère adoptive, en effet, avait voulu que tous les trois portassent constamment ce bandeau pour cacher l'étoile dont ils étaient marqués.

A la mort du jardinier et de sa femme (qui ne lui survécut guère), le roi fit venir les trois enfants au palais pour y demeurer, et il s'attachait à eux chaque jour davantage.

Un jour d'hiver, il était parti à la chasse avec les deux jeunes garçons, et leur sœur, un peu désœuvrée, descendit dans la grande cuisine du palais. Elle s'amusait à voir les serviteurs affairés, les pourvoyeurs apportant les viandes, les volailles, les légumes, les fruits; les pâtissiers enfarinés, les marmitons, courant de-ci, de-là, comme des souris. Un arbre entier flambait dans la grande cheminée, et la lueur joyeuse de la flamme mettait des rayons d'or sur les fonds polis des bassins de cuivre jaune.

Une vieille femme, toute courbée sur son bâton d'épine, entra dans la cuisine. Elle tremblait de froid, et ses dents claquaient.

«Hou! hou! hou! je suis glacée!» disait-elle en geignant.

La belle Hénora (c'est ainsi que s'appelait la jeune fille) fut touchée de compassion.

«Approchez-vous du feu, grand'mère, dit-elle, chauffez-vous à l'aise, je vais vous faire donner une écuelle de soupe, cela vous fera du bien.

--Ma bénédiction sur vous, mon enfant! Vous êtes aussi bonne que belle. Ah! si vous aviez _l'eau qui danse_, _la pomme qui chante_, _l'oiseau de vérité_, vous sauriez le secret de votre naissance et vous n'auriez point votre pareille sur la terre.

--Oh! grand'mère, que dites-vous là? Est-il possible? Mais comment avoir toutes ces merveilles?

--Vous avez ici deux frères, ce sont eux qui peuvent vous les procurer.»

Et la vieille s'en alla, sans dire un mot de plus.

A partir de ce moment, Hénora devint songeuse, inquiète, difficile à contenter. Les paroles de la vieille femme lui revenaient sans cesse à l'esprit, et elle ne s'intéressait plus à rien de ce qui l'entourait.

Ses frères, qui l'aimaient tendrement, s'affligeaient de la voir ainsi changée et plus triste de jour en jour, elle, autrefois, si gaie et si charmante.

«Qu'as-tu donc, lui disaient-ils, es-tu malade?

--Non.

--Es-tu fâchée après nous?

--Non, oh! non!

--Tu te déplais ici?

--Non.

--Que désires-tu? dis-le-nous.

--Rien.

--Veux-tu une belle robe, plus belle que toutes celles que tu as déjà? Le roi est si bon qu'il te la donnera sûrement.

--Non, je n'ai pas besoin de robes, j'en ai assez.

--Veux-tu un collier d'or et d'argent, avec des perles tout autour, et, au milieu, une belle croix d'opale et de diamants?

--J'ai des bijoux plein mon coffret, et vous voyez bien que je ne les porte même pas.

--Veux-tu une promenade sur l'eau, dans une barque toute remplie de fleurs, avec des voiles de soie blanche, des cordages de soie rouge, et vingt matelots, vêtus de velours bleu, qui feront la manœuvre en chantant?»

Hénora secoua la tête.

«La mer est perfide, dit-elle, et qui sait ce qui peut arriver!...

--Veux-tu un beau cheval blanc, avec une queue tombant jusqu'à terre? Nous le dresserons si bien, qu'il se mettra à genoux devant toi, pour que tu montes sur son dos sans aucune peine.»

Hénora sourit en voyant ses frères si bons, mais deux larmes coulèrent sur ses joues, comme deux gouttes de rosée sur une fleur.

«Ne vous tourmentez pas davantage, dit-elle, car tout ce que vous me proposez n'est rien auprès de ce que je voudrais vous demander.

--Qu'est-ce donc? dis vite.

--Vous voulez le savoir?

--Oui, oui, dis-nous-le tout de suite.

--Je voudrais avoir _l'eau qui danse, la pomme qui chante, l'oiseau de vérité_.»

Les jeunes gens se regardèrent avec stupéfaction, puis, après un moment de silence:

«Qui t'a mis en tête de pareilles idées? dit Hervé, l'aîné des deux frères.

--Un jour, il est venu à la cuisine, pendant que j'y étais, une vieille femme qui m'a dit: «Mon enfant, si vous aviez _l'eau qui danse_, _la pomme qui chante_, _l'oiseau de vérité_, vous connaîtriez le secret de votre naissance et vous n'auriez pas votre pareille au monde.» Depuis, je ne cesse d'y penser nuit et jour et je mourrai de chagrin si je ne les ai pas.

--Console-toi, petite sœur, tu les auras! s'écria le bon Hervé. Si ces merveilles existent sur la terre, je saurai les trouver et je te les apporterai. J'ai plus d'une fois entendu dire à ma nourrice que nous n'étions pas les enfants du jardinier du roi et de sa femme. Comme toi, je veux savoir qui étaient nos parents, s'ils vivent encore, et dans quel pays ils demeurent. Dès demain, je partirai.

--Oh! mon frère chéri, reste avec moi! Ne t'éloigne pas! je serais au désespoir qu'il t'arrivât malheur! Je me reprocherais toute ma vie de t'avoir mis en péril pour satisfaire une fantaisie!»

Et se pendant à son cou, elle l'accablait de caresses.

«Non, non, dit-il, en se dégageant des bras d'Hénora, ne me retiens pas, petite sœur, laisse-moi faire et sois sans inquiétude.

--Sans inquiétude! ô mon Dieu! je ne cesserai d'être inquiète! Sans nouvelles de toi,... sans savoir même où tu te trouves!»

Il détacha de sa ceinture un petit poignard, dont le manche, richement ciselé, sortait d'un fourreau de maroquin fauve, rehaussé d'or, et le tendit à sa sœur.

«Tiens, dit-il, je te donne ce poignard. Tire-le du fourreau, plusieurs fois par jour, pendant un an et un jour. Aussi longtemps que la lame sortira de son étui, nette et brillante, c'est qu'il ne me sera arrivé aucun mal;--mais si elle te résiste et reste au fourreau, malgré tous tes efforts... ce sera signe que j'aurai cessé de vivre.»

Hénora prit le poignard et, après de tendres adieux, Hervé quitta son frère et sa sœur.

Bien des mois s'écoulèrent sans nouvelles de lui, mais le poignard quittait aisément son fourreau, et cela calmait les terreurs d'Hénora. Un jour, pourtant, quoiqu'elle tirât de toutes ses forces, jusqu'à meurtrir ses blanches mains, le poignard resta dans l'étui. Elle appela Guy, son second frère, à son secours, mais leurs efforts réunis ne parvinrent pas à dégager la lame d'un demi-pouce; ne doutant plus alors de la fin tragique d'Hervé, la jeune fille éclata en sanglots.

«C'est moi, s'écria-t-elle, qui ai envoyé mon pauvre frère à la mort. Sans ma fatale curiosité, il serait encore là près de nous! Jamais, non, jamais, je ne m'en consolerai!

--Ah! chère petite sœur, mon chagrin est aussi grand que le tien, mais je ne puis le supporter dans l'oisiveté. Je vais aller à la recherche de notre frère aîné», dit Guy.

Les sanglots d'Hénora redoublèrent.

«Non, mon Guy! mon frère chéri! ne me quitte pas! Je serais trop malheureuse, s'il fallait vous perdre tous deux!

--J'irai, ma sœur, je le veux! et je ne cesserai pas de marcher que je n'aie retrouvé mon frère. Tiens, voilà un chapelet que je te donne. Les grains sont enfilés dans un ruban, comme tu vois. Fais-les couler entre tes doigts, l'un après l'autre, le plus souvent que tu pourras. Tant qu'ils glisseront sans difficulté, ce sera bon signe. Mais quand l'un d'eux s'arrêtera, alors, moi aussi, j'aurai cessé de vivre!»

Hénora, restée seule, abîmée dans la tristesse, ne songeait qu'à ses deux frères et passait et repassait les grains de son chapelet entre ses longs doigts blancs, dans ses mains amaigries. Au moindre petit arrêt, son cœur battait avec violence et sa tête s'exaltait. Hélas! le moment vint aussi où, pour la seconde fois, elle eut à pleurer le sort d'un frère. Un grain, obstinément fixé au ruban, refusa d'avancer en dépit des plus grands efforts.

Elle jeta son chapelet de côté...

«C'est assez pleurer! s'écria-t-elle, je veux revoir mes frères, morts ou vifs! Je ne m'arrêterai pas jusqu'à ce que j'aie accompli ma mission!»

Avec une énergie et une activité que rien ne rebutait, elle pressa les préparatifs de sa périlleuse entreprise. Elle se procura des habits de cavalier, un bon cheval, mit dans sa ceinture une bourse pleine d'or, des armes; derrière elle, un petit portemanteau contenant quelques hardes et les objets nécessaires en voyage. Puis, sans rien dire à personne, un beau matin, elle partit, bien avant l'aube naissante.

Pendant tout le jour, elle chevaucha sans s'arrêter et, vers le soir, s'engagea dans une plaine immense qui s'étendait jusqu'aux limites de l'horizon.

Interdite, à la vue de ce désert, elle se demandait de quel côté il fallait se diriger, quand elle aperçut, dans un vieil arbre creux, un tout petit bonhomme, très vieux. Il sortit de l'arbre et vint au-devant d'elle, traînant une barbe blanche, si longue, qu'il s'y embarrassait les jambes à chaque pas.

«Bonjour! bonjour! la fille du roi! lui cria-t-il.

--Bonjour, grand-père! mais vous me prenez pour une autre, car je ne suis pas fille de roi.

--Non, non, fillette, je ne me trompe pas, je vous connais bien.»

Hénora le regarda d'un air émerveillé.

[Illustration: ELLE APERÇUT UN PETIT VIEILLARD TRAÎNANT UNE SI LONGUE BARBE...]

«Comment me connaissez-vous? dit-elle, moi, je ne vous ai jamais vu. Mais dites-moi, grand-père, est-ce que cette longue barbe blanche ne vous gêne pas? Elle vous fait trébucher à chaque instant.

--Si fait, ma pauvre enfant, j'en suis bien incommodé. Et pourtant, je devrais y être accoutumé, voilà cinq cents ans que je la porte; mais plus je vieillis, plus elle me gêne.

--Voulez-vous que je la coupe?

--Oui, oui, bien volontiers.»

Elle tira de son portemanteau une paire de ciseaux d'or, et s'agenouillant auprès du petit vieillard se mit à couper la barbe.

La besogne n'allait pas vite, car les ciseaux n'étaient pas grands et la barbe était dure et touffue; mais à force de patience et de bonne volonté, Hénora en vint à bout et ne se releva que lorsque la dernière mèche eut rejoint les autres sur le sol, où elles gisaient amoncelées comme une lourde toison.

Le petit vieillard sauta d'allégresse.

«Ma bénédiction sur vous, fille du roi! s'écria-t-il, car vous m'avez délivré de mon enchantement. Depuis cinq cents ans que je suis ici, il a passé bien des gens devant moi, personne, avant vous, n'a eu pitié du pauvre vieux. Mais vous en serez récompensée, ma chère enfant. Je sais où vous allez; vous cherchez vos frères, vous les retrouverez et vous les sauverez, si vous avez du courage, de la patience et du sang-froid. Écoutez-moi bien, retenez toutes mes paroles et suivez fidèlement toutes mes instructions.

«A soixante lieues d'ici, vous verrez une auberge, à droite, au bord du chemin. Descendez là, mangez, buvez, puis laissez-y votre cheval, et dites que vous payerez à votre retour. Bientôt après avoir quitté cette maison, vous vous trouverez au pied d'une haute montagne. Il vous faudra la gravir, ce que vous ne ferez qu'avec bien de la peine, car elle est hérissée de rochers ardus. Vous aurez aussi à souffrir du froid et de la tempête, mais ne perdez point courage et continuez à monter, quand même. Un peu avant d'arriver au sommet, vous vous engagerez sur une route bordée d'un grand nombre de piliers de pierre noire; ces piliers sont les personnes qui, ayant essayé comme vous de gravir la montagne, ont perdu courage. Vos frères sont parmi elles. Tout en haut, vous trouverez une plaine, une belle prairie émaillée de fleurs et, au milieu, un pommier abritant un siège d'or. Asseyez-vous et feignez de vous endormir. _L'oiseau de vérité_ qui est sur les branches du pommier en descendra et viendra de lui-même dans une cage qui est sous l'arbre; fermez vite la porte alors, et enlevez la cage; puis coupez un rameau du pommier, avec le fruit qu'il supporte, car c'est là _la pomme qui chante_. Enfin, du pied de l'arbre jaillit une source limpide: c'est la fontaine de _l'eau qui danse_. Puisez-en une pleine fiole et retournez sur vos pas sans vous arrêter. Seulement, en descendant la route, jetez une goutte d'eau sur chaque pilier de pierre pour faire cesser la métamorphose de tous les malheureux qu'ils renferment.

--Merci bien, bon petit homme, dit Hénora, je n'oublierai jamais le service que vous me rendez.

--Bon courage, la belle fille, dit le vieillard, et n'oubliez rien de ce que je vous ai dit.»

Elle remonta à cheval et arriva sans encombre à l'auberge du chemin. Elle y coucha, but et mangea, reprit des forces et, laissant derrière elle son cheval et son portemanteau, se remit en route. Après avoir fait une lieue environ, elle s'arrêta au pied d'une haute montagne qui s'élevait jusqu'au ciel et la considéra avec angoisse. C'était un immense rocher ardu, desséché, couvert de ronces et d'épines, sans la moindre trace de chemin frayé. La jeune fille commença à le gravir; les cailloux déchiraient ses pieds mignons, de gros blocs, se détachant du sol sous ses pas, menaçaient de l'emporter dans des abîmes; d'autres, suspendus au-dessus de sa tête, tombaient tout à coup avec un fracas effroyable, rebondissaient autour d'elle et semblaient près de l'écraser. Parfois, la pente était si rude qu'il lui fallait s'aider des mains, pour se hisser péniblement de rocher en rocher. Les broussailles accrochaient ses vêtements en lambeaux, les épines rayaient de sillons sanglants sa chair délicate. Pourtant elle ne perdait pas courage et continuait à monter lentement. A mi-chemin de la montagne, de nouveaux tourments vinrent l'assaillir. Une bise furieuse lui soufflait au visage; des rafales de neige l'aveuglaient; la grêle, le tonnerre faisaient rage et un froid glacial engourdissait ses membres.

[Illustration: LA PENTE ÉTAIT SI RUDE QU'IL LUI FALLAIT S'AIDER DES MAINS.]

«Jamais je n'arriverai jusqu'en haut, pensa-t-elle, je n'en puis plus... Mes forces m'abandonnent, je vais mourir ici!...»

Elle allait s'arrêter, quand la lueur fugitive d'un éclair lui montra deux piliers de pierre noire, au bord d'une route. Cette vue ranima son courage et les paroles du vieillard lui revinrent à l'esprit.

«Ce sont mes frères, pensa-t-elle, il faut que je les sauve, coûte que coûte.»

Et elle reprit sa marche. La route s'allongeait devant elle, sinistre et sombre, et bordée de noirs piliers. La tempête pourtant s'apaisait; le froid devenait moins intense. Épuisée de fatigue, Hénora avançait toujours...

Tout à coup, comme si des voiles se fussent écartés subitement devant elle, lui apparut, sous un ciel bleu sans nuages, une admirable prairie, éclairée des rayons du soleil; en même temps, un tiède zéphyr, tout embaumé de parfums légers, caressait le gazon émaillé de fleurs, le courbant en grandes ondes, semblables aux vagues de la mer.

Sans se laisser aller au désir de se reposer dans ce lieu de délices, Hénora courut tout droit au grand pommier dont le vieillard lui avait parlé et se laissa tomber sur le siège d'or.

Elle feignit de s'endormir, mais, à travers ses yeux à demi fermés, elle voyait un beau merle descendre vers elle en sautillant de branche en branche. Il s'approcha tout doucement, picota du bec l'épaule, les bras, les cheveux de la dormeuse, puis vint se percher sur le dossier du siège et chanter à pleine voix. Hénora ne faisait pas un mouvement. A ses pieds, une cage dorée, dont la porte était ouverte, reposait sur le gazon. L'oiseau y entra doucement... Crac!... d'un coup sec, la jeune fille fit tomber la porte, l'oiseau se débattit en vain, il était pris! Alors prenant la voix humaine:

«Tu m'as attrapé, fille du roi! Bien d'autres ont essayé de me prendre, nul avant toi n'a pu y réussir! Mais tu as été conseillée par quelqu'un de savant!»

Hénora, en toute hâte, cassa une branche qui pendait au-dessus de sa tête; à son extrémité se balançait une belle pomme rouge: _la pomme qui chante_, puis, sans perdre de temps, elle plongea dans la source cristalline qui sortait de terre, au pied de l'arbre, une fiole qu'elle avait apportée, la remplit de _l'eau qui danse_ et partit en toute hâte, emportant son triple butin. Aussitôt arrivée sur la route, elle commença à jeter une goutte d'eau sur chaque pilier et il en sortait des princes, des ducs, des barons, des chevaliers qui l'entouraient de toutes parts, la suppliaient de leur donner _l'eau qui danse_ ou _la pomme qui chante_ ou _l'oiseau de vérité_, mais elle pressait le pas, délivrant toujours, sur son passage, les victimes des enchantements, jusqu'à ce qu'enfin elle arriva à ses deux frères, les deux derniers piliers. Ils ne la reconnurent pas, elle en profita pour fuir rapidement sans eux. Elle retrouva à l'auberge ses effets et son cheval, changea de vêtements, paya sa dépense, et partit au grand galop pour le château royal, où elle arriva saine et sauve.