‹ Contes du pays d'ArmorChapitre 23 sur 41 · II

II

Cependant, il n'était bruit aux alentours que de la sagesse et de la beauté de Bellah, et, de tous côtés, des gens riches et puissants venaient pour la demander en mariage. Mais la marâtre les éconduisait tous.

Un jour, un jeune prince se présenta et fut si ébloui en voyant la jeune fille, si charmé de sa grâce, si enchanté de son esprit, qu'il voulut l'épouser sur-le-champ. Par extraordinaire, la méchante belle-mère, changeant tout à coup de tactique, accueillit immédiatement sa demande.

«C'est un grand honneur que vous me faites, et à ma fille aussi, répondit-elle, avec force révérences; et je pense que plus tôt vous serez marié, mieux cela vaudra. Nous allons donc célébrer les fiançailles dès ce soir.»

Le prince, ravi de voir que les choses s'arrangeaient si vite et si bien, s'empressa de faire venir des joyaux, des diamants, de riches vêtements, toutes sortes de cadeaux pour sa belle fiancée et le jour du mariage fut fixé.

[Illustration: LE PRINCE DEVAIT LA CONDUIRE A L'ÉGLISE DANS UN CARROSSE TOUT DORÉ.]

Le matin des noces, un brillant cortège de seigneurs et de nobles dames, magnifiquement parés et montés sur de superbes coursiers, vint chercher l'épousée.

Le prince devait la conduire à l'église dans un grand carrosse tout doré.

La marâtre attendait ce moment pour mettre à exécution son infernal projet. Elle fit revêtir à sa fille la robe de noce et les parures de Bellah, puis, après avoir enfermé celle-ci dans un grand coffre, dont elle emporta la clef, elle alla trouver le prince et fit monter dans la voiture Catho, toute enveloppée d'un épais voile de dentelle. A peine assise, elle prétendit que le soleil la gênait, que les courants d'air lui faisaient mal et, à force de grimaces, obtint du prince que les portières seraient fermées et les rideaux tirés, si bien qu'ils se trouvèrent tous trois dans une profonde obscurité. Elle avait bien recommandé à Catho de ne pas ouvrir la bouche, et, pour que son silence ne fût pas trop remarqué, elle pria le prince de ne pas parler à sa fiancée jusqu'au retour de la cérémonie, parce que celle-ci était très timide.

Le carrosse partit enfin. Le petit chien, Fidèle, courait après en jappant de toutes ses forces... _Ouéa! ouéa! ouéa!_

«Ce petit chien a une singulière façon d'aboyer, dit le prince, écoutez-le; ne dirait-on pas qu'il dit: Où est Bellah? où est Bellah?

--Quelle idée vous avez là, mon gendre! répondit la marâtre. Ne faites donc pas attention aux jappements de ce petit roquet! Ne voyez-vous pas qu'il veut monter dans le carrosse avec nous? Mais je n'en veux pas, il abîmerait nos toilettes.»

Le prince ne répliqua pas, mais les cris du chien, le mutisme de sa fiancée, la singulière tournure qu'elle avait, lui donnaient beaucoup à penser, et il restait songeur et silencieux.

Comme le cortège traversait un bois touffu, un petit oiseau vint se percher sur le haut du carrosse; il sifflait, roucoulait, chantait, et les paroles de sa chanson se faisaient entendre si clairement, que le prince n'en perdit pas un mot. Voici ce qu'il disait dans son langage:

Hélas! hélas! ma douce amie, Bellah, l'aimable et la jolie, Seule est restée à la maison Au fond d'un coffre, sa prison; Et la méchante et laideronne, Prenant sa place et sa couronne, Déjà se croit reine des cieux... Oh! prince, oh! prince, ouvrez les yeux!

«Qu'est-ce que chante cet oiseau?» dit le prince quand la chanson fut finie.

«Mais rien, mon gendre! Rien du tout, n'y faites pas attention!»

Pour le coup, le prince était fâché:

«Il se passe ici quelque chose de tout à fait extraordinaire! je veux savoir ce que c'est!» dit-il d'une voix impérieuse.

L'oiseau reprit de plus belle sa chanson.

«Arrêtez le carrosse!» cria le prince. Il descendit, fit ouvrir les portières, tira les voiles de sa fiancée et poussa un cri d'horreur à la vue du monstre qu'il allait épouser.

«Hors d'ici! affreuses créatures! quittez mon carrosse, et que je ne vous revoie plus! s'écria-t-il. Malheur à vous, si je vous retrouve jamais sur mon chemin!!»

Effrayées de son air terrible, Catho et sa mère descendirent sans protester, et le prince et sa suite partirent au galop pour retourner au manoir.

De chambre en chambre, par les escaliers, par les corridors, le prince allait criant à voix haute:

«Bellah! Bellah! ma chérie, Bellah! mon amour, où êtes-vous?»

Il arriva enfin dans la salle où était la pauvre fille, et, du fond du coffre, une douce voix répondit:

«Ici!»

Le prince regarda autour de lui, vit une cognée, s'en saisit et en donna de si grands coups sur le coffre qu'il fut brisé en peu d'instants. Bellah en sortit plus morte que vive, mais sitôt que le grand air l'eut un peu ranimée, son fiancé la fit monter dans le beau carrosse doré, sans toilette et sans atours, telle qu'elle était, et la conduisit à l'église où le mariage fut célébré immédiatement.

Le petit chien, Fidèle, qui n'avait jamais quitté sa maîtresse, la suivit jusqu'au pied de l'autel, au grand étonnement de toute l'assistance qui ne pouvait s'expliquer pourquoi on tolérait la présence de ce petit animal en si brillante compagnie.

Quand le cortège repassa sur la route, Catho et sa mère y étaient encore, assises dans la douve[9], pleurant de rage et d'humiliation, au milieu d'une légion de crapauds.

[9] Le fond du fossé.

Il y eut ensuite de grandes fêtes et de grands festins, et tout le monde se réjouit du bonheur des deux époux, qui vécurent longtemps et eurent beaucoup d'enfants.

_Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 115) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_

[Illustration]

[Illustration: SUR LA PORTE APPARUT UNE HIDEUSE VIEILLE.]

LE GROS MOUTON BLANC