‹ Contes du pays d'ArmorChapitre 24 sur 41 · I

I

Dans le pays de Gourin, au milieu d'un bois de chênes, s'élevait un beau château où vivaient heureux les dix enfants du seigneur de Ker-Armel. L'aînée de la famille s'appelait Lévénès; elle était sage, belle, douce et gracieuse. Ses frères la chérissaient et, restés orphelins, lui obéissaient comme à leur mère.

C'étaient de jolis gars, les neuf frères de Ker-Armel; ils avaient de grands yeux bleus, des joues roses comme l'aurore et de belles chevelures blondes et bouclées qui couvraient leurs épaules. Ils aimaient la chasse, en bons gentilshommes, et passaient presque toutes leurs journées dans la forêt, où le gibier abondait, ne se lassant pas de poursuivre les bêtes du bon Dieu, et rapportant chaque soir, au château, force venaison.

Un matin, entraînés bien loin à la poursuite d'une biche, ils arrivèrent devant une hutte couverte de chaume, dont les murs étaient bâtis avec des mottes de terre gazonnée. Des pierres plates, grossièrement superposées, formaient la cheminée d'où s'échappait un léger nuage blanchâtre, indiquant que ce triste réduit abritait une créature humaine.

«Je n'avais jamais vu cette hutte, s'écria Even, l'aîné des frères.

--A qui peut-elle bien appartenir? reprit son cadet.

--Nous allons le savoir en y entrant, la porte est par ici, ajouta un troisième.

--Mais que dirons-nous pour excuser notre entrée?

--Que nous avons soif, tout simplement, et que nous désirons un peu d'eau.

--Ce qui ne sera d'ailleurs que la vérité», reprit Even.

Il frappa,... toc toc....

«Qui est là? dit une petite voix aigrelette.

--Nous sommes des chasseurs égarés, ouvrez-nous, nous ne vous voulons pas de mal.»

La porte s'ouvrit aussitôt et, sur le seuil, apparut une hideuse vieille qui avait des dents longues comme le bras, et une langue faisant neuf fois le tour de son corps. A cette vue, les jeunes gens voulurent s'enfuir, mais la vieille leur dit d'une voix douce:

«Que désirez-vous, mes enfants? Avancez et n'ayez pas peur. Pourquoi prenez-vous un air si effrayé? Je ne suis pas méchante, au contraire, j'aime beaucoup les jeunes gars, surtout quand ils sont gentils comme vous.»

Les pauvres enfants restaient là, fascinés par ses étranges yeux verts qui s'augmentaient et se rapetissaient comme ceux d'un chat.

Even, l'aîné, plus hardi que ses frères, lui répondit:

«Nous voudrions un peu d'eau, s'il vous plaît, grand'mère, car nous chassons depuis bien des heures dans la forêt et nous mourons de soif.

--Certainement, mon joli garçon; vous allez avoir de l'eau, de l'eau toute fraîche et bien claire, que j'ai été puiser à ma fontaine. La voilà dans cette buire neuve. Mais avancez donc et ne craignez rien, mes pauvres chéris!»

La vieille leur versa de l'eau dans une écuelle de bois; ils burent tous, chacun à son tour, et pendant qu'ils buvaient, elle les caressait, roulant les boucles dorées de leurs beaux cheveux autour de ses longs doigts maigres et jaunes.

«A présent, mes enfants, dit-elle, quand ils eurent fini, il faut me payer le petit service que je vous ai rendu.

--Bien volontiers, grand'mère, mais nous n'avons pas d'argent sur nous. Nous en demanderons à notre sœur et, demain, nous vous l'apporterons.

--Je n'ai pas besoin d'argent, mes petits amis. Ce que je veux... c'est un mari. Il faut que l'un de vous me prenne pour femme. L'aîné, par exemple, car les autres sont trop jeunes,--et, se tournant vers Even: «Veux-tu m'épouser?», dit-elle.

Le pauvre garçon, prêt à défaillir d'horreur à la vue de l'épouvantable sorcière qui lui adressait une si bizarre demande, sentait ses jambes fléchir, sa langue se coller à son palais et restait muet, comme pétrifié.

«Réponds donc, dit l'horrible vieille d'un ton câlin, veux-tu que je sois ta petite femme, mon joli Even?

--Je ne sais pas,... balbutia Even,... je demanderai à ma sœur.... Elle est notre mère à tous,... je ne veux rien faire sans sa permission.

--Eh bien! dit la vieille d'un air mécontent, j'irai demain, moi-même, à Ker-Armel, chercher la réponse, et gare à vous si elle n'est pas telle que je la souhaite!»

Les enfants, transis de frayeur, prirent congé de la vieille et rentrèrent au château la tête basse. Ils racontèrent leur triste aventure à Lévénès, qui fit de son mieux pour les consoler, sans pouvoir y parvenir.

«Hélas! disait Even en pleurant et en se tordant les mains de désespoir, faudra-t-il que j'épouse ce monstre effroyable, sous peine d'attirer sur vous les coups de sa vengeance?

--Non, mon frère, tu ne l'épouseras pas, dit Lévénès. Je ne puis te cacher que nous aurons à endurer beaucoup de maux à cause de ton refus; mais, refuse sans crainte, nous souffrirons tout plutôt que de t'abandonner à un si triste sort.»

Et ses frères l'entouraient, l'embrassaient, lui répétant:

«Nous sommes prêts à tout souffrir pour toi.»

Le lendemain, la sorcière arriva au château, ainsi qu'elle l'avait dit. Elle trouva les dix enfants du seigneur de Ker-Armel réunis sous un grand arbre, à l'entrée du jardin. Lévénès frémit intérieurement en l'apercevant, mais, appelant à elle tout son courage, elle garda un maintien digne et fier.

«Vous savez sans doute pourquoi je viens, damoiselle de Ker-Armel? dit la vieille.

--Oui, mon frère m'a tout raconté.

--Ah! ah! fit la vieille avec un petit ricanement, et vous voulez bien, noble dame, que je devienne votre belle-sœur?

--Non, madame.

--Comment, non? Et pourquoi?

--Parce que ce mariage est impossible.

--Impossible, quand je le veux! quand je l'exige!!

--Vous savez bien que vous n'avez pas le droit de l'exiger. Mon frère ne peut se marier sans mon consentement.

--Eh bien! ce consentement?

--Je le refuse, dit Lévénès, droite et blanche comme un lis.

--Vous le refusez! vous le refusez! rugit la vieille. Vous payerez cher votre refus! Vous ne savez donc pas qui je suis, et de quoi je suis capable?

--Je sais que vous pouvez nous faire beaucoup de mal à tous. Mais cela ne changera rien à ma détermination. Mes frères et moi, nous sommes résolus à tout braver plutôt que d'accepter une telle alliance.

--Songez-y bien, et revenez sur cette détermination pendant qu'il en est encore temps, cria la sorcière, dont les yeux, brillant d'une lueur rouge, semblaient des charbons ardents.

--Je n'ai pas besoin d'y songer davantage, je n'ai rien à changer à ce que j'ai dit, ni pour aujourd'hui, ni pour demain.»

L'horrible vieille se redressa de toute sa hauteur, étendit vers le château une baguette qu'elle tenait à la main, prononça une formule magique, et aussitôt, tourelles, pignons, galeries à jour, murailles épaisses, tout s'écroula, avec un bruit terrible, anéanti, réduit en poussière et à la place des beaux jardins, remplis de fleurs, du bois plein de fraîcheur et d'ombre, où les oiseaux chantaient de mélodieux concerts, s'étendit une vaste lande, aride et désolée. Les enfants, tremblant de peur, se groupaient derrière leur sœur. Celle-ci, calme et fière, n'avait pas fait un mouvement.

La vieille la regarda d'un air triomphant.

«Tu vois ce que j'ai fait de ton beau château et de tes jardins, damoiselle de Ker-Armel? dit-elle. Va maintenant! va garder tes moutons sur la lande!»

Elle frappa de sa baguette les neuf frères, qui, à l'instant, devinrent neuf moutons blancs.

«Il t'en arrivera comme à eux si tu dis jamais à personne que ces moutons sont tes frères», ajouta la sorcière. Puis, en riant d'un rire féroce, elle reprit:

«Va! bergère de Ker-Armel, va paître tes moutons sur la lande!...» Et elle disparut.