‹ Contes du pays d'ArmorChapitre 28 sur 41 · II

II

Au bout d'un an et un jour, les frères se retrouvèrent sur la grande lande où ils s'étaient donné rendez-vous, pour s'y réunir avant de se présenter devant leur père. Le premier arrivé fut Ronan; puis Alain, Laouïc, Hélo et Armel vinrent, l'un après l'autre, le rejoindre. Ils s'embrassèrent cordialement, tout heureux de se revoir.

«Où est notre frère Stevan? dit Ronan. Il manque seul au rendez-vous; lui serait-il arrivé quelque malheur? Ce retard m'inquiète...»

On entendit alors un grand bruit dans les bois; les oiseaux s'enfuirent affolés; on vit les buissons s'écarter et livrer passage à un beau navire qui marchait sur terre comme sur mer.

Stevan se tenait sur l'arrière, fier comme un roi.

Ses frères poussèrent de grands cris de joie et d'enthousiasme en le reconnaissant; ils ne pouvaient en croire leurs yeux. Aussitôt que son bâtiment fut arrêté, ils coururent au-devant de lui. C'était à qui l'embrasserait le premier.

«Quelle machine extraordinaire as-tu là, frère Stevan? lui dirent-ils. Où as-tu pu la trouver?

--C'est moi qui l'ai construite, répondit-il tout glorieux, et je vous en ferai une pareille, quand vous voudrez. Ce navire va aussi bien sur l'eau que sur terre, et il suffit d'un seul homme pour le faire marcher. Vous voyez que je n'ai pas perdu mon temps depuis que nous nous sommes quittés.

--Moi non plus, dit Ronan: j'ai appris à grimper comme un chat, sur les arbres, les maisons, les clochers; aucune ascension n'est trop difficile pour moi.

--Quant à moi, dit Alain, je possède à fond le métier de raccommodeur; en un tour de main, je répare tout ce qui est rompu, détraqué, abîmé en quelque façon que ce soit, et je sais si bien remettre les objets dans leur premier état, ils reprennent si bien leur lustre et leur solidité qu'on les croirait neufs.»

Laouïc, cependant, sifflotait entre ses dents un air de chasse.

«Et toi, frère Laouïc, que sais-tu faire de beau?» lui demanda Ronan. Pour toute réponse, le jeune homme banda son arc, ajusta une hirondelle qui fendait l'air au-dessus de lui... Elle tomba morte,--la flèche lui avait percé le cœur.

«C'est merveilleux! s'écrièrent ses frères tout d'une voix. Qui t'a rendu si habile tireur?

--Un chasseur que j'ai rencontré dans la forêt; il m'a appris même à tuer les mouches au vol.

--Tu n'as pas perdu ton temps. Et toi, Hélo?

--Moi non plus; je veux que vous en jugiez!»

Et il commença à jouer sur son violon des airs de toute sorte, et selon qu'ils étaient tristes ou gais, ses frères, entraînés par la mélodie, pleuraient ou riaient, ou dansaient.

«Ton violon ressusciterait les morts! dit Armel, et tu en joues d'une façon surprenante. Tu fais honneur à ton maître. Qui est-il?

--Un musicien ambulant que j'ai rencontré le jour même où nous nous sommes séparés et à qui je me suis attaché fidèlement.

--Comme moi à mon vieux maître», dit Armel.

Et il raconta à ses frères tout ce qu'il avait appris avec le vieux savant; combien il avait été heureux avec lui, le legs généreux qu'il en avait reçu, et comment il savait maintenant prédire l'avenir, dévoiler le passé, résoudre les problèmes, deviner les énigmes, faire retrouver les choses perdues, et découvrir les voleurs.

A mesure qu'il parlait, ses frères le regardaient avec une admiration mêlée d'un certain respect. Quand il eut fini, ils restèrent muets un instant, ne sachant que répondre.

Hélo rompit le silence:

«Te voilà devenu un grand savant, un vrai devin, frère Armel, dit-il en plaisantant. Puisque tu en sais si long, dis-nous donc un peu ce qu'il nous faut faire pour tirer le meilleur parti possible de nos petits talents, car il ne suffit pas de dire à notre père que nous ne sommes plus des ignorants et des paresseux, il faut le lui prouver; sans quoi, il ne nous croira pas.

--Oui! oui! Hélo a raison! s'écrièrent en chœur Ronan, Laouïc, Alain et Stevan; dis-nous ce qu'il faut faire, Armel, puisque tu connais tant de choses.»

Armel réfléchit un moment.

«Eh bien! dit-il, il faut nous associer tous les six, pour mener à bonne fin quelque entreprise difficile, dont le succès nous comblera d'honneurs. Je ne doute pas que nous ne réussissions, car il est peu d'aventures dont on ne puisse se tirer à sa gloire avec toutes les ressources que nous possédons.

--Très bien! tu as raison; mais en sais-tu une?

--Oui, je vous propose d'essayer la délivrance de la princesse aux cheveux d'or, qui est retenue captive par un serpent, un monstre hideux, dans son château d'or.

--Où est ce château?

[Illustration: IL S'ACCROCHAIT AUX GARGOUILLES.]

--Dans les airs, au-dessus d'une île qui est au milieu de la mer; mais, pour que le vent ne l'enlève pas, il est amarré par quatre chaînes d'or, attachées aux quatre coins de l'île.

--Allons délivrer la princesse aux cheveux d'or! s'écrièrent, tout d'une voix, les cinq frères enthousiasmés. Mais comment nous y prendre?

--Je vous l'enseignerai. Pendant mon séjour chez le devin, mon maître, j'ai vu dans ses livres tout ce qu'il faut faire pour réussir dans une entreprise si difficile. Vous n'avez qu'à vous fier à moi, je dirai à chacun de vous quel sera son rôle. Et pour commencer, nous allons tous monter sur le beau navire de notre frère Stevan.»

On obéit au jeune devin: les six frères s'embarquèrent sur le bâtiment qui était bien approvisionné de vivres. Il partit aussitôt, traversant, avec une rapidité étonnante, les landes, les prés, les bois même. Aucun obstacle ne l'arrêtait, il écrasait tout sur son passage et arriva rapidement au bord de la mer, où il entra sans peine, laissant derrière lui un sillage d'écume et filant droit, comme un brick sous voiles, poussé par un bon vent. Avant la fin du jour, les voyageurs aperçurent l'île et, très haut, au milieu des nuages, le château d'or qui brillait sous les rayons du soleil couchant.

«Nous allons débarquer, dit Armel; la première chose à faire c'est de remplir d'étoupe la grande cloche que vous voyez entre les quatre chaînes d'or. Elle sonne d'elle-même, dès qu'on touche aux chaînes. Le serpent l'entend, il quitte le château, vient planer au-dessus de l'île, car il a des ailes qui le soutiennent, et s'il aperçoit un être animé, homme ou bête, peu importe, il vomit des torrents de feu et le réduit en cendres.»

Alain sauta à terre le premier, et courut à la cloche, emportant avec lui une masse d'étoupe. Il avait une telle dextérité, qu'en moins d'une minute le battant fut emmailloté et réduit au silence.

Ronan l'avait suivi de près, il saisit l'une des chaînes d'or et s'aida si bien des pieds et des mains qu'il arriva promptement au pied du château.

La nuit était venue, sombre et sans lune; à la faible clarté des étoiles, le hardi grimpeur poursuivit sa périlleuse entreprise, s'accrochant aux gargouilles, aux clochetons, aux saillies des balcons, à tout ce qui lui offrait un point d'appui. Il parvint sans encombre jusqu'à la fenêtre de la princesse.

[Illustration: IL COMMENÇA A DESCENDRE, S'AIDANT D'UNE SEULE MAIN.]

«On ne la ferme jamais, lui avait dit Armel, et c'est par là que tu pourras entrer.»

En effet, il enjamba lestement la balustrade de pierre, sauta sur le balcon, et, poussant les battants de la fenêtre qui étaient restés entr'ouverts, il pénétra sur la pointe des pieds dans la chambre.

La lueur discrète d'une lampe d'albâtre lui permit de se guider à travers la pièce, et il approcha du lit, où, sous la soie et les dentelles, reposait une princesse d'une merveilleuse beauté. Sa longue chevelure était éparse autour d'elle, l'enveloppant de ses ondes dorées.

Ronan la contempla un instant avec ravissement, mais il se souvint qu'il n'y avait pas de temps à perdre. Il la prit dans ses bras robustes, si doucement qu'il ne l'éveilla pas, et commença à descendre, s'aidant d'une seule main et, de l'autre, soutenant la princesse, toujours endormie.

Elle ne se réveilla qu'à bord du navire, et vit tout d'abord les six frères en extase autour d'elle, immobiles comme des statues, tant ils la trouvaient belle. Elle comprit tout de suite qu'elle était délivrée de son horrible prison et remercia ses sauveurs avec la plus vive reconnaissance.

«Tout n'est pas fini, madame, dit Armel, mais j'espère que nous réussirons à vous emmener loin de cette île funeste. Allons, frères, mettons à la voile le plus tôt possible. Frère Stevan, presse la marche de ton navire, car le serpent va se réveiller aussitôt qu'il fera jour. Il se rendra, comme de coutume, chez la princesse et, quand il s'apercevra que sa prisonnière lui a échappé, il se mettra à notre poursuite. Nous n'avons que trop tardé déjà!»

Et ils partirent... Le vent et la marée étaient favorables, ils s'éloignaient rapidement de l'île; le ciel était clair et le soleil montait radieux à l'horizon, se jouant sur les vagues en mille rayons dorés, mêlés des lueurs roses du matin.

La princesse admirait ce beau spectacle et se plaisait au mouvement rapide du navire qui l'emportait sans secousse et sans arrêt, comme dans un rêve.

[Illustration: «C'EST LA, JUSTE LA, QU'IL FAUT L'ATTEINDRE POUR LE TUER.»]

Tout à coup, elle poussa un cri d'effroi! Une grande ombre se projetait au-dessus des flots; on eût dit tout d'abord celle d'un nuage poussé par un vent violent, mais bientôt elle prit des formes plus accusées...

«C'est le serpent! il va nous atteindre! cria Armel. A toi, frère Laouïc, de nous montrer ton adresse. Attends que le monstre soit au-dessus du bâtiment; alors tu apercevras sur son corps, à l'endroit du cœur, un petit point blanc. C'est là,--juste là,--qu'il faut l'atteindre pour le tuer. Vise bien, ou nous sommes tous perdus!

--Sois tranquille, mon frère», dit Laouïc, d'un ton calme; et, sans se presser, il ajusta une flèche sur son arc.

Le serpent ailé arrivait sur eux... Aussitôt qu'il fut droit au-dessus du navire, Laouïc tira...

Un rugissement épouvantable déchira les airs; on l'entendit à plus de cent lieues à la ronde; puis, en quelques secondes, le monstre battit des ailes, déroula ses anneaux, et vint tomber tout d'une masse sur le bâtiment, qui, sous le choc, fut rompu en deux moitiés, et coula à pic. Mais il était si bien construit qu'il remonta immédiatement et se remit à flot.

«Allons, c'est à ton tour de travailler, frère Alain, dit Armel. Fais vite,--vite et bien. Je vais plonger pour ramener la princesse, qui est restée au fond de l'eau.»

Et il se jeta à la mer.

Alain fit son devoir avec tant d'activité et d'une façon si habile que, lorsqu'Armel revint sur l'eau, avec le corps de la jeune fille dans les bras, le navire était complètement réparé et voguait à pleines voiles.

Mais la pauvre princesse aux cheveux d'or n'était plus qu'un cadavre; on l'aurait cru, du moins. Ses membres inertes, son corps affaissé, ses beaux yeux fermés, ses longs cils reposant sur ses joues pâlies, sa chevelure toute humide et mêlée d'algues et de goémons, sa robe blanche, d'où l'eau dégouttait en longs ruisseaux sur le pont du navire, faisaient peine à voir.

Les six frères la regardaient d'un air navré.

«Eh quoi! pensaient-ils, s'être donné tant de peine! avoir couru de si grands périls! s'être vus à la veille de réussir dans son entreprise! et la voir échouer ainsi!!!...»

Ils en pleuraient de rage et de chagrin. Armel se remit le premier.

«Elle n'est pas morte, dit-il, prenez courage. Hélo, as-tu ton violon?

--Le voilà, dit le jeune musicien, il n'a pas disparu quand le navire a été rompu, heureusement!

--Eh bien! joue-nous un de tes plus beaux airs; tu commenceras doucement, et puis tu iras plus vite, toujours plus vite; tu joueras... comme pour ressusciter les morts!»

Aux premiers sons du violon d'Hélo, une teinte rosée parut sur le visage décoloré de la princesse,... puis ses lèvres s'entr'ouvrirent,... un souffle léger y passa... Hélo jouait toujours, en y mettant toute son âme; il pressait le mouvement,... elle ouvrit les yeux!... il pressait encore,... elle fit signe de la main qu'on l'aidât à se relever sur son séant... Il jouait maintenant avec une ardeur passionnée, et elle se leva toute droite, et elle saisit les mains d'Armel et de Ronan, et, tous ensemble, entraînés dans une ronde frénétique, dansèrent jusqu'à tomber de fatigue, tandis qu'Hélo, d'un air inspiré, semblait célébrer, par cette musique aux accents triomphants, la délivrance de la princesse aux cheveux d'or! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain soir, ils se présentèrent chez leur père, qui fut bien joyeux de les revoir et bien fier aussi de leurs talents et de leurs exploits.

«Je ne vous appellerai plus jamais paresseux, leur dit-il, c'est un nom que vous ne méritez plus, et je voudrais pouvoir vous accorder à tous une récompense, pour vous témoigner combien je suis heureux que vous ayez si bien répondu à mes désirs. Voyons, Ronan, parle, tu es l'aîné. Que désires-tu?

[Illustration: HÉLO JOUAIT EN Y METTANT TOUTE SON AME.]

--Mon père, avec votre permission, je désire épouser la princesse aux cheveux d'or.

--C'est trop juste; puisque tu l'as sauvée, tu l'auras. Et toi, Alain, que veux-tu?

--Mon père, avec votre permission, je désire épouser la princesse aux cheveux d'or.

--Mais, mon pauvre garçon, c'est impossible, je l'ai promise à ton frère qui l'a sauvée.

--Il ne l'a pas plus sauvée que moi!

--Comment? s'écria Ronan, moi qui l'ai tirée de son château et descendue, avec tant de peine, le long des chaînes d'or, tu oses dire que ce n'est pas moi qui l'ai sauvée!

--Si je n'avais pas refait le navire en un clin d'œil, vous seriez tous au fond de la mer, et la princesse aussi.»

Stevan s'approcha:

«C'est bien moi, par exemple, qui dois épouser la princesse! sans mon bâtiment, comment auriez-vous fait pour l'aller chercher et la ramener ici? Je l'aime, et j'ai tout autant de droits que vous à sa main.

--Et moi, donc! interrompit Laouïc, lequel de vous lui a donné une preuve plus éclatante de son amour? N'ai-je pas tué le monstre horrible qui la retenait captive? Sans ma flèche, serions-nous ici sains et saufs? Avez-vous oublié que le serpent ailé devait nous réduire en cendres en vomissant sur nous feu et flammes?»

Hélo s'avança...

«Je vous ai laissés tous parler à votre tour, dit-il; mais auriez-vous à vous disputer la princesse, si elle était morte? Je la vois encore pâle et inanimée sur le pont du navire. Qui l'a ressuscitée? dites-moi; peut-il y avoir plus grand amour que celui qui sait rappeler l'être aimé de la mort à la vie?»

Les frères restèrent silencieux, mais Armel, qui, depuis le commencement de la scène, causait et riait tout bas avec la princesse, dans l'embrasure d'une fenêtre, vint se joindre à leur groupe.

«Vous avez tous, dit-il, concouru à la délivrance de la princesse, et elle vous en est profondément reconnaissante; mais, vous ne pensez pas à un petit détail, c'est que vous ignoriez même son existence, il y a trois jours. Qui vous l'a révélée? Qui vous a engagés à tenter l'entreprise? Qui vous a appris ce qu'il fallait faire pour y réussir? Qui vous a guidés, soutenus, conseillés, encouragés? Et enfin, qui est allé chercher la princesse au fond de l'eau, où il était si difficile de la retrouver, à cause de la grande profondeur?»

Les cinq frères, ne sachant que répondre, se regardaient en silence, et le vieux seigneur était encore le plus embarrassé de tous. Enfin, une idée lumineuse lui vint. Il alla prendre la princesse par la main, l'amena devant ses fils et lui dit:

«Mon enfant, les six frères que voilà demandent à vous épouser... Comment faire pour les mettre d'accord? Je ne puis me prononcer en faveur d'aucun d'eux, car je les aime tous également, et je conviens qu'ils ont tous les six une part égale à votre délivrance. Choisissez donc pour vous-même.»

La princesse rougit très fort, puis elle tendit timidement sa main à Armel, ce qui ne doit étonner personne, car il était le plus instruit, le plus jeune et le plus joli garçon!

_Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 312) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_

[Illustration]

[Illustration: LE CHATEAU DE KÉRODERN, DANS LA PAROISSE DE LOUARGAT.]

LE LIÈVRE ARGENTÉ

On dit qu'autrefois, dans les temps anciens, quand les bêtes parlaient, et quand les poules avaient des dents, il y avait un beau château, là où se voit à présent la ferme de Kérodern, dans la paroisse de Louargat, près de la montagne de Bré.

Ce château appartenait à un seigneur riche et puissant, qui avait quatre enfants: un fils et trois filles d'une beauté remarquable.

A quelque distance de Kérodern, au milieu d'une vaste forêt, habitaient des géants laids et méchants. Chaque jour, ils causaient de grands dommages au vieux seigneur, lui prenant tantôt un bœuf, tantôt une vache, tantôt un cheval, et les moutons par douzaines.

Le pauvre homme ne savait comment se défendre contre de si redoutables voisins. Il avait grand'peur de voir enlever ses filles, aussi les surveillait-il de près. Il ne les laissait même sortir que très rarement hors du jardin, qui était entouré de hautes murailles. Son fils Malo, plus libre, allait presque tous les jours chasser dans la forêt.

Un soir, comme il s'en revenait, chargé de gibier, se réjouissant d'avance du plaisir qu'auraient ses sœurs à voir sa chasse, il fut surpris, en approchant du château, d'entendre des cris, des rumeurs, des lamentations. Inquiet, il pressa le pas... Hélas! quel spectacle de désolation l'attendait! Le vieux seigneur, ses parents, ses serviteurs, toute la famille au désespoir, lui apprit que la fille aînée avait été enlevée par les géants...

Malo fut d'abord atterré comme les autres, mais, résolu de retrouver les traces de sa sœur, il partit pour la forêt, dès l'aube du jour. Vain espoir! il chercha, il fouilla les buissons, il battit le bois, depuis l'aurore jusqu'à la nuit, et revint au château, harassé de fatigue, sans avoir même vu les traces de ceux qu'il cherchait.

Un nouveau malheur l'attendait,... sa seconde sœur avait disparu!... A peine un jour grisâtre éclairait l'horizon que déjà le jeune seigneur se préparait, le lendemain, à recommencer ses pénibles recherches. Avant de quitter son vieux père et sa plus jeune sœur il les embrassa.

«Veillez bien, mon cher père, dit-il, songez qu'il ne nous reste plus qu'elle, ne la perdez pas de vue un seul instant!

--Partez sans crainte, mon fils, dit le vieillard. Celle-là, on ne me l'enlèvera qu'avec la vie!!»

Il avait dit vrai, le pauvre seigneur de Kérodern! Quand Malo revint, le soir, épuisé de fatigue et découragé de ses inutiles efforts pour retrouver ses deux sœurs aînées, la troisième aussi avait été enlevée, et le corps inanimé de son père gisait étendu en travers du seuil...

La douleur du jeune homme fut immense. Pendant bien des jours, il resta enfermé dans sa chambre, ne voulant voir personne et pleurant toutes ses larmes.

[Illustration: IL APERÇUT LE PLUS BEAU LIÈVRE QU'IL EUT JAMAIS VU.]

Cependant, le temps, sans diminuer son chagrin, en adoucit l'amertume. Il était jeune, brave, actif, audacieux; l'oisiveté et la solitude ne pouvaient le retenir longtemps captif. Il reprit son fusil, et retourna dans cette forêt fatale, cause de tous ses malheurs.

Mais, la chasse, qu'il avait si passionnément aimée, n'avait plus guère d'attraits pour lui maintenant. A qui raconter les beaux coups qu'il avait faits?... Le vieux seigneur dormait du lourd sommeil des morts, sous la dalle grise, sculptée aux armes des Kérodern. A qui montrer les belles pièces qu'il rapportait?... Les trois jolies sœurs dont les lèvres roses savaient si bien sourire à l'heureux chasseur étaient, Dieu sait où? mortes aussi peut-être! ou, sort encore plus affreux, prisonnières des géants.

Un jour que, livré à ses tristes pensées, il suivait un sentier sous bois, il aperçut, à l'entrée d'une clairière, sous un gai rayon de soleil, le plus beau lièvre qu'il eût jamais vu de sa vie. Son poil, doux et fin, semblait d'argent, et ses grands yeux, d'un brun velouté, brillaient d'un éclat extraordinaire. Assis sur son derrière, les oreilles dressées, tantôt il s'amusait à frotter son museau avec ses pattes de devant, tantôt il regardait fixement Malo, d'un air malin et provoquant.

«Je ne veux pas tuer une si jolie bête, pensa Malo. Je vais essayer de l'attraper. Puisqu'il ne bouge pas, il a peut-être une patte cassée; je le soignerai, je le guérirai et je tenterai de l'apprivoiser. Ce sera un petit ami qui égayera mon isolement.» Et il s'approcha bien doucement, bien doucement, la main tendue vers le lièvre, qui semblait l'attendre. Mais, au moment où il allait le saisir, l'animal s'enfuit, s'arrêta un peu plus loin et recommença à regarder Malo, comme pour le narguer. Ce manège dura longtemps; l'animal paraissait toujours disposé à se laisser attraper et s'échappait juste au moment où le chasseur se croyait sûr de le tenir, si bien que le soir arriva, et Malo s'en retourna chez lui, dépité d'avoir manqué le lièvre, et pourtant n'ayant pu se résoudre à tirer sur lui. Le lendemain matin, il courut à la forêt et prit, impatient, le chemin de la clairière. Le lièvre argenté y était à la même place que la veille, toujours charmant, toujours moqueur et plus séduisant que jamais.

La poursuite recommença... Le jour baissait, Malo était exaspéré de dépit et de fatigue.

«Ah! baste, s'écria-t-il, je suis bien bon de me donner tant de mal pour un lièvre!»

Il coucha l'animal en joue et fit feu.--Le lièvre ne bougea pas.

«Je l'ai manqué!» pensa-t-il.

Il tira une seconde fois.--Le lièvre ne bougea toujours pas.

«Il faut que je l'aie tué raide du premier coup, se dit Malo; comment se fait-il qu'il reste assis?» Et il s'avança pour le prendre. Mais, au moment où il allait mettre la main dessus, le lièvre s'enfuit à cinquante pas plus loin.

Vexé de sa maladresse, Malo fit alors pleuvoir une grêle de plomb sur le petit animal, qui, bien tranquillement, continuait à regarder le chasseur furieux. Celui-ci s'aperçut alors que les grains de plomb s'aplatissaient en touchant le pelage argenté du lièvre, et tombaient à terre autour de lui, sans lui faire de mal.

«Tu es un lièvre enchanté! s'écria-t-il. Je perds là mon temps et mes peines à essayer de te prendre; je n'y réussirai jamais. Je n'ai plus qu'à retourner chez moi, et tu m'as conduit si loin que je n'y arriverai jamais. Je crains fort qu'il ne me faille aujourd'hui coucher sous les linceuls[11] de l'alouette.

[11] Les feuilles des arbres.

--Non, si vous voulez, dit le lièvre, dans le langage des hommes.

--Comment cela? demanda Malo, stupéfait.

--Descendez, tout le long, cette avenue de vieux chênes, vous trouverez à l'extrémité un château où vous pourrez passer la nuit et voir votre sœur aînée.»

Le jeune homme réfléchit un moment.

«Où peut bien être ma sœur? pensa-t-il. Chez les géants, probablement. N'importe! je veux la revoir et tenter de la ramener; je vais suivre le conseil du Lièvre argenté.»

Et il s'engagea dans l'avenue de vieux chênes. Elle le conduisit jusqu'à la porte extérieure d'un sombre château, entouré de hautes murailles. Il s'arrêta un moment à le considérer, puis, voyant qu'aucune entrée, grande ou petite, n'y donnait librement accès, il frappa avec la crosse de son fusil à la porte principale. Elle était en fer, et résonnait sous les coups de Malo, vigoureusement appliqués. Le bruit attira, à la fenêtre d'une tour, sa sœur aînée.

«Qui est là? demanda-t-elle.

--C'est moi, Malo, le seigneur de Kérodern, qui viens te voir; ouvre vite, ma sœur!

--Ah! mon frère chéri! que je suis heureuse! je croyais ne jamais te revoir!»

Elle descendit en toute hâte, ouvrit la porte, et le frère et la sœur se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, s'embrassant avec tendresse.

Malo pénétra alors dans le château, conduit par sa sœur, qui le mena dans une grande salle voûtée, d'un aspect sombre et inquiétant; elle le fit asseoir devant une longue table, couverte de lourdes pièces d'argenterie, d'une forme barbare, et lui servit elle-même un repas frugal, mais suffisant.

Tandis qu'il mangeait, elle le regardait avec des yeux baignés de larmes, et ne se lassait pas de l'interroger sur tout ce qui s'était passé au château de Kérodern, depuis son départ. La mort de son vieux père, la disparition de ses sœurs l'affligèrent fort.

«Hélas! je ne les reverrai plus! dit-elle. Et toi-même, mon frère chéri, je n'ose pas te prier de passer quelque temps ici avec moi; cela m'eût pourtant rendue bien heureuse, mais ta vie serait en trop grand péril. Le géant, mon mari, est parti, depuis le matin, comme tous les jours, pour aller faire la chasse aux hommes...»

Malo fit un soubresaut et laissa tomber le morceau de viande qu'il portait à sa bouche.

«Rassure-toi, dit sa sœur; c'est la seule nourriture dont il mange, mais pour moi, on prépare celle des chrétiens; je t'ai servi des reliefs de ma table.

--Est-ce qu'il rentrera ce soir?...

--Oui, et, si sa chasse n'a pas été bonne, j'ai grand'peur qu'il ne veuille s'en dédommager à tes dépens.»

Malo était intrépide et ne craignait pas les aventures.

«Ah! ton mari mange les hommes?... Je suis curieux de savoir comment il est fait. Cache-moi quelque part où je puisse le voir, sans être vu. Derrière ces tonneaux, par exemple...»

Il y avait, au bas de la salle, une rangée de grands tonneaux; le jeune homme se glissa en rampant dans l'espace vide qu'ils laissaient entre eux;... il était temps! Les pas lourds et réguliers d'un homme pesamment chargé retentirent sur les dalles du vestibule; la porte s'ouvrit, et le géant entra.

Il posa quatre ou cinq hommes morts sur la table, en disant:

«Voilà pour mon souper!»

Puis, ôtant de dessus ses épaules son manteau, qui pesait cinq cents livres, il le jeta sur les tonneaux, qui rendirent un son sourd et plaintif, une sorte de gémissement étouffé.

Le géant tomba assis sur un grand fauteuil de bois de chêne, que son poids fit craquer, puis, s'épongeant le front sur sa manche, il dit:

«Je suis bien fatigué!

--Pourquoi, aussi, tant courir et vous donner tant de mal, tous les jours? dit sa femme.

--Il le faut bien!... répondit-il. Donnez-moi à boire, j'ai soif.»

La sœur de Malo prit un hanap d'argent; à peine pouvait-elle le porter, tant il était grand et lourd. Elle l'approcha d'un tonneau en perce, le remplit de vin et le posa sur la table, devant le géant.

Celui-ci le porta à ses lèvres, mais, au lieu de boire, il fit une grimace et, flairant le vin:

«Que signifie ceci? s'écria-t-il. Ce vin sent le chrétien! Il y a un chrétien ici!! Où est-il? Je veux le voir! à l'instant!»

Il s'était levé, et sa voix roulait comme le tonnerre, sous les voûtes de granit.

«Je vous en prie, ne vous mettez pas en colère, dit sa femme; je vais vous dire toute la vérité. C'est mon frère Malo, le seigneur de Kérodern, qui, je ne sais comment, a découvert que j'étais dans ce château. Il est venu me voir; ne lui faites pas de mal, si vous m'aimez, car j'en mourrais de chagrin!»

Le géant se calma tout de suite, se rassit et, prenant un ton plus doux:

«Si c'est votre frère, je ne lui ferai pas de mal. Vous voyez bien d'ailleurs que j'ai de quoi manger, ainsi ne craignez rien, mais allez le chercher et présentez-le-moi; je veux faire sa connaissance.»

La jeune femme, encore un peu tremblante, fit sortir Malo de sa cachette, et, le prenant par la main, elle l'amena devant le géant. Celui-ci le considéra un instant, en clignant les yeux d'un air de bonne humeur, puis, se tournant vers sa femme:

«Il est fort gentil, votre frère, dit-il, c'est un joli garçon, et il a un air résolu qui me va tout à fait! Assieds-toi là, beau-frère, bois un coup de bon vin, et causons ensemble, pendant que ta sœur s'occupera de préparer notre souper. As-tu fait bonne chasse, toi aussi? Pas trop, il me semble; tous ces jours-ci, tu as perdu ton temps à courir dans la forêt, après le Lièvre argenté.

[Illustration: «C'EST MON FRÈRE MALO, LE SEIGNEUR DE KÉRODERN.»]

--C'est vrai, dit Malo; il m'a fait faire terriblement de chemin; je voudrais pourtant bien le prendre!»

Le géant partit d'un grand éclat de rire, que les voûtes de la salle répercutèrent, en cent échos fantastiques.

«Ah! ah! ah! ah! Mon pauvre ami! tu me fais rire!! ah! ah! ah!»

Et il donna, sur la table, un grand coup de poing qui fit trembler les hanaps et les écuelles d'argent.

«Ah! ah! ah! un petit bout d'homme comme toi, attraper le Lièvre argenté, quand moi, avec mes longues jambes,--il les étendit devant lui,--je cours depuis cinq cents ans après cette bête ensorcelée, et je n'ai pas même pu savoir encore où il se retire, quand je perds sa trace.

--N'importe, dit Malo, je veux le poursuivre encore, pour voir.

--Tu n'es qu'un enfant obstiné! Est-ce que tu ne ferais pas mieux de rester ici, avec ta sœur? Tu lui tiendrais compagnie, pendant que je m'absente; tu chasserais un peu dans la forêt pour lui rapporter des petites douceurs: un sanglier ou un cerf, par exemple; il y en a tant qu'on veut. Et puis, le soir, après souper, j'ai du fameux vin! nous boirions un bon coup, et nous ferions une petite partie de dés. Hein! qu'en dis-tu? Est-ce que cela ne vaudrait pas mieux que de t'essouffler à courir après le Lièvre argenté?

--Je vous remercie bien de votre bonne hospitalité, dit Malo, mais vous savez ce que c'est qu'un chasseur qui tient à son gibier; je veux essayer encore d'attraper le Lièvre argenté. Qui sait si, à force de patience, je ne finirai pas par réussir?»

Le géant le regarda, d'un air demi-content, demi-fâché.

«Eh bien! quoique tu refuses mes politesses, je ne peux pas t'en vouloir, reprit-il. Après tout, tu as raison, un bon chasseur ne se décourage pas si aisément. J'avais bien vu tout de suite que tu étais un gentil garçon; je me connais en hommes, moi!...»

Et il rit, d'un rire féroce, qui laissait voir ses grandes dents blanches et aiguës.

«C'est de bon cœur que je t'ai offert la niche et la pâtée, tu n'en veux pas, n'en parlons plus; mais tu me plais, je veux faire quelque chose pour toi.»

Il décrocha de la muraille un cor d'ivoire...

«Prends ce petit joujou, emporte-le à la chasse, et, quand tu auras besoin de secours, souffle dedans: je t'entendrai et je te viendrai en aide. Maintenant, soupons.»

Malo remercia son terrible beau-frère, trouva moyen de le divertir et de le maintenir de bonne humeur, pendant le souper, en contant des histoires de chasse, que l'autre écoutait, sans perdre un coup de dent, ne s'arrêtant que pour boire de copieuses rasades ou pour pousser de bruyants éclats de rire.

La soirée s'acheva ainsi; Malo fut conduit dans une grande pièce, tendue de tapisseries grossières, où, pour tout lit, il trouva un monceau de fourrures, sur lesquelles il dormit, tout d'un somme, jusqu'au lendemain matin.

De bonne heure, le géant le réveilla:

«Embrasse ta sœur, et partons pour la chasse, lui dit-il. Moi, je vais chercher mon gibier ordinaire. Ah! ah! ah! Toi, tâche d'attraper le Lièvre argenté, si tu peux; ah! ah! ah! Adieu, beau-frère!»

Malo, resté seul, dans la forêt, ne pensa d'abord qu'à l'étrange aventure dont il venait de sortir d'une façon si inespérée, puis ses pensées reprirent leur pente accoutumée.

«Ah! ce lièvre argenté, se disait-il, comment faire pour le prendre? Mon fusil m'est inutile. Un arc, une arbalète ne vaudront pas mieux; flèches ou viretons s'émousseront sur son pelage. Des lacets?... oui, des lacets, peut-être,... avec de la glu?... Mais, il est si malin!»

[Illustration: MALO ALLA FRAPPER CHEZ SA SŒUR CADETTE.]

Comme il levait les yeux, en cet instant, il aperçut, à deux pas de lui, l'objet de ses préoccupations, assis au bord du chemin, et broutant tranquillement une touffe de serpolet. Malo, saisi d'une inspiration soudaine, défit en un clin d'œil le manteau qu'il portait agrafé au cou, suivant la mode du temps, et le jeta sur le lièvre...

Rien ne remua...

«Cette fois, je le tiens!» pensa-t-il. Et il se baissa, pour tâter le manteau... Il était tout plat sur l'herbe, et, à dix pas, le Lièvre argenté broutait une autre touffe de serpolet...

Et tout le jour se passa de même, en ruses, en efforts, en essais de toutes sortes, tous plus inutiles les uns que les autres.

Le soleil disparut derrière les collines, et Malo se laissa tomber sur l'herbe, n'en pouvant plus de fatigue.

«Je n'ai pas couché, hier, sous les linceuls de l'alouette, mais j'y coucherai aujourd'hui, dit-il tout haut.

--Non, pas plus qu'hier, si vous m'obéissez, dit la petite voix moqueuse du Lièvre.

--Vas-tu encore me jouer quelque tour de ta façon, maudit animal? s'écria Malo.

--Essayez, et vous verrez, reprit le Lièvre. Au bout de cette avenue de hêtres, se trouve un beau château, où réside votre seconde sœur. Vous y recevrez encore l'hospitalité pour cette nuit, si vous savez vous y prendre.»

Instruit par l'expérience de la veille, et poussé par le désir de revoir sa sœur, Malo suivit de nouveau le conseil du Lièvre, il alla frapper à la porte du château. Il y entra sans aucune difficulté, et, à son grand étonnement, tout se passa chez la sœur cadette comme chez l'aînée.

Elle aussi était la femme d'un géant, mais celui-ci était plus grand et plus gros que le premier. Son manteau pesait sept cents livres! Il était plus âgé aussi, car il y avait sept cents ans qu'il poursuivait le Lièvre argenté.

Du reste, il fit aussi bon accueil à son jeune beau-frère, l'invita à passer la nuit au château, et, le lendemain matin, en se séparant de lui, lui fit présent d'un bec d'oiseau arrangé en sifflet.

«Souffle dedans, si tu as besoin d'aide, lui dit-il, et tu peux être sûr que j'accourrai à ton secours.»

[Illustration: IL S'AMUSA A FAIRE CAUSER SON BEAU-FRÈRE.]

Et Malo, dès l'aurore, recommença à poursuivre le Lièvre argenté, qu'il avait retrouvé au même endroit que la veille. La journée tout entière s'écoula encore dans cette chasse opiniâtre. Le soleil se coucha, la nuit vint, les premières étoiles s'allumèrent dans le ciel. Le jeune chasseur, à bout de forces et de courage, se coucha au pied d'un vieux chêne.

«Ce n'est pas le sommeil, c'est la mort que je vais attendre sous les linceuls de l'alouette, dit-il, car je n'en puis plus.

--Non, vous ne mourrez pas, si vous voulez», dit encore la petite voix du Lièvre argenté.

Malo le regarda, et crut voir un peu de sympathie dans ses jolis yeux bruns.

«Que puis-je faire? je suis brisé de fatigue...

--Prenez courage: tout près d'ici, habite votre troisième sœur, là, au bout de cette petite avenue de sapins. N'essayerez-vous pas de la revoir?»

Malo, à l'idée de retrouver sa plus jeune sœur, qu'il aimait tendrement, sentit ses forces renaître; il se leva et, clopin-clopant, il arriva devant le château. Il le trouva plus grand, plus haut, plus sombre que les deux autres, mais il commençait à n'être plus un novice, en fait d'aventures. Il frappa donc, de toutes ses forces, et put encore une fois jouir du bonheur d'embrasser une sœur. Celle-ci avait été enlevée par l'aîné des trois géants. Comme ses deux frères, il faisait la chasse aux hommes, mais, comme eux aussi, il était, ce soir-là, mis en bonne humeur par son butin de la journée. Quand il se fut débarrassé de son manteau, qui pesait mille livres, et qu'il eut bu la moitié d'un tonneau de vin, il déclara qu'il se sentait tout réconforté, et s'amusa à faire causer Malo, qu'il trouva un joli gars. Il le plaisanta sur son peu de chance avec le Lièvre argenté.

«Sais-tu, beau-frère, que voilà mille ans que je le poursuis? dit-il. Et toi, parce que tu as couru trois jours, tu n'en peux plus? Ah! les jeunes gens d'à présent sont de pauvres sires! Reste donc bien tranquillement dans mon château, avec ma petite femme, qui s'ennuie ici; tu la distrairas, tu lui chanteras des chansons; moi, je n'en sais pas, et puis, tu chasseras un peu, par-ci, par-là. Mais, crois-moi, laisse là ton Lièvre argenté...

--Non, dit Malo, j'aime mieux mourir à la peine que d'y renoncer!

--Ah! la jeunesse! dit le géant en haussant les épaules, toujours la même! présomptueuse et indocile. Mais, après tout, tu n'es pas pire qu'un autre; au contraire. J'aime à voir qu'un jeune homme s'attache avec suite à quelque chose. Tiens, je veux t'aider, voilà une boucle des cheveux blonds de ta sœur; emporte-la, et si tu es un jour dans l'embarras, tu n'auras qu'à la tenir ainsi, entre deux doigts, et à dire: _Par la vertu de ces cheveux dorés, je demande secours!_ Je viendrai aussitôt à ton aide. Bonsoir, beau-frère, je vais me coucher, car je suis bien las; toi aussi, je crois?... fais-en autant.»

[Illustration: LE LIÈVRE, D'UN ÉLAN PRODIGIEUX, SAUTA PAR-DESSUS LE BRAS DE MER.]

Le jour suivant, Malo partit de grand matin. Il rencontra le Lièvre argenté, presque à la porte du château. Mais le capricieux animal lui fit suivre une route bien différente de celle des jours précédents. Toujours sous bois, au travers des taillis, au milieu des fougères, des genêts aux fleurs d'or, des menthes sauvages, des rochers moussus, il entraîna à sa suite l'obstiné chasseur qui, remis des fatigues de la veille, poursuivait son gibier, sans trêve ni relâche.

Une bande claire s'étendit à l'horizon, du côté où le Lièvre dirigeait sa course folle; les arbres devenaient moins pressés, la végétation moins touffue. Vers midi, Malo s'arrêta au bord d'un bras de mer, qui pénétrait en forêt. Le Lièvre, assis sur un petit talus, les oreilles dressées, le nez au vent, semblait aspirer joyeusement la bonne odeur des vagues; il laissa même Malo approcher tout près de lui... Celui-ci posa la main sur la fourrure argentée, mais il n'eut pas le temps de la saisir: le Lièvre, d'un élan prodigieux, sauta par-dessus le bras de mer et s'enfonça dans le bois.

Malo était resté bien penaud, car il ne pouvait suivre le même chemin que le Lièvre. Il regarda autour de lui... point de barque, point de pont, aussi loin que la vue pût s'étendre; mais, adossée à un grand rocher, une pauvre hutte se trouvait près de là.

La porte était ouverte, il entra...

Tout d'abord, ses yeux, éblouis de l'éclat du grand jour et de ses reflets sur les flots, ne purent rien distinguer. Peu à peu, ils se firent à l'obscurité, et alors il aperçut, assis à côté d'une fenêtre basse, où la lumière ne pénétrait qu'avec peine, à travers les carreaux verdâtres, un vieux petit homme, penché sur son ouvrage.

«Dites-moi, mon brave homme, demanda Malo, n'avez-vous pas vu un Lièvre au poil d'argent passer par ici, il n'y a qu'un moment?»

Le bonhomme leva la tête, pour voir qui lui parlait, et regarda Malo par-dessus ses lunettes à branches...

La figure du jeune seigneur lui plut sans doute, car, au lieu de le prier de passer son chemin, il lui fit signe d'approcher, puis avec un signe mystérieux de la main:

[Illustration: LE VIEUX CORDONNIER RECOMMENÇA A PIQUER L'ALÊNE.]

«Chut! chut!! parlez plus bas, je vous prie, ou vous allez me faire perdre une bonne pratique. Écoutez un peu: Ce que vous prenez pour un Lièvre, c'est--(il baissa encore la voix),--c'est... une jeune et belle princesse, la fille du roi! Vous voyez ces jolis petits souliers de maroquin vert? Eh bien! c'est pour elle que je les fais. Tous les jours, je lui en fournis une paire pareille, et, tout vieux que je suis, je vais moi-même les porter au palais.

--Je voudrais y aller avec vous, dit Malo. Si vous vouliez m'y conduire, je vous donnerais plein un boisseau d'argent.

--Je veux bien, mon jeune ami, je veux bien, mais à condition que vous ne direz à personne que c'est moi qui vous aurai fait entrer là. Asseyez-vous un moment, en attendant que j'aie fini mes souliers. Tout à l'heure, nous partirons.» Et le vieux cordonnier, rajustant ses lunettes sur son grand nez, recommença à piquer l'alêne et à tirer le ligneul.

Au bout d'une heure environ, tout fut terminé. Alors, il prit dans une vieille armoire un manteau gris, d'une singulière apparence, et, le jetant sur les épaules de Malo:

«Je vous le prête, pour une quinzaine de jours, dit-il; tâchez d'en tirer bon parti, et puis vous me le rendrez, avec un boisseau d'argent, comme nous en sommes convenus. Il n'est pas beau, mon vieux manteau, mais il rend invisible et impalpable; c'est un bon serviteur! Allons! montez sur mon dos; vous ne pèserez pas plus qu'une mouche, et je vous ferai traverser le bras de mer, car j'ai le pouvoir de voyager par les airs, comme il me plaît.»

Malo obéit, et tous deux, s'envolant, légers comme des oiseaux, traversèrent le bras de mer en un clin d'oeil.

Ils descendirent dans la cour du château.

«Suivez-moi, dit le vieux cordonnier à Malo, et ne craignez rien, car personne ne peut vous voir, tant que vous aurez le manteau sur vos épaules; aussi, ayez bien soin de ne pas l'ôter.»

Ils entrèrent, par une porte de côté, dans le palais, traversèrent un grand vestibule, de longs couloirs, et arrivèrent à la chambre de la princesse...

Elle était absente.

Le vieillard déposa les souliers sur un guéridon d'argent et s'en alla. Malo, debout dans une embrasure de fenêtre, attendit.

Vers l'heure du souper, la princesse arriva sous sa forme naturelle. Elle était grande, mince, svelte, élégante, avec de jolis cheveux blond cendré, et de beaux yeux brun clair, pareils à ceux du Lièvre argenté. Son teint était rose, et sa respiration un peu pressée, comme il arrive aux personnes qui viennent de faire une longue course.

«J'ai bien couru par la forêt de Kérodern, dit-elle à sa suivante; j'ai bien fait courir mon ami Malo aussi, mais, au bord de l'eau, je l'ai dépisté et j'en suis bien fâchée maintenant, car je ne sais vraiment ce qu'il est devenu. Je suis en peine de lui, et bien fatiguée, dit-elle, en se laissant tomber sur une couche ornée de draperies. Déchaussez-moi», ajouta-t-elle, en tendant son pied mignon à sa suivante.

Celle-ci s'empressa de délacer les fins souliers verts, tout usés par la marche.

«Consolez-vous, madame, dit-elle; demain, vous le reverrez, sans doute. Mangez et buvez pour réparer vos forces, vous en avez grand besoin.

--Et pourtant je n'en ai guère envie», dit la princesse.

Elle ne toucha que du bout des dents aux friandises qu'on lui apporta, sur un grand plateau de vermeil, et trempa à peine ses lèvres dans un verre de vin d'Espagne; puis, se renversant sur son siège, elle se mit à rêver un moment.

Malo la contemplait avec ravissement; mais, comme depuis le matin il n'avait rien pris, la faim et la soif le tourmentaient. Il se hasarda donc à dire, d'une voix enjouée:

«Vous ne mangez ni ne buvez guère, princesse! On voit bien que vous n'avez pas, comme moi, subi un jeûne de vingt-quatre heures. Ah! si j'étais à votre place, je ferais plus d'honneur que vous à ces mets délicieux!»

La princesse se releva en sursaut, effrayée d'entendre une voix étrangère et de ne voir personne.

«Qui est là? Qui a parlé? s'écria-t-elle.

--Malo, le jeune seigneur de Kérodern; mais, ne craignez rien, rassurez-vous, je vous en supplie!

--Le seigneur de Kérodern! Est-ce possible?... Où êtes-vous?... Montrez-vous à moi...»

Malo s'avança de quelques pas, jeta à bas le manteau qui le rendait invisible et apparut à la princesse, dans tout l'éclat de sa jeunesse, de sa bonne mine et de sa belle figure. Elle lui fit de grandes amitiés, lui témoigna toute sa joie de le revoir, et, tandis qu'il soupait, elle le servit gaîment, s'excusant un peu de toutes les fatigues, qu'elle lui avait causées en fuyant sa poursuite, sous la forme du Lièvre argenté.

«Je voulais éprouver votre constance, dit-elle, et m'assurer que vous étiez digne de devenir mon époux. Je voulais aussi vous donner le plaisir de revoir vos trois sœurs. Maintenant, je vois que vous avez une patience et un courage peu ordinaires. Comme ce sont deux qualités que je tenais par-dessus tout à rencontrer dans celui à qui j'accorderai ma main, je deviendrais volontiers votre femme, si toutefois cette union vous agrée.»

On devine la réponse de Malo; elle fut telle que la souhaitait la princesse. Ils passèrent une soirée charmante, à causer et à se répéter mille protestations de leur attachement réciproque, puis Malo remit le manteau qui le rendait invisible, et alla, sans que personne s'en doutât, habiter pour la nuit une chambre située au haut d'une tourelle, dont la princesse lui donna la clef.

[Illustration: MALO JETA A BAS LE MANTEAU QUI LE RENDAIT INVISIBLE ET APPARUT A LA PRINCESSE.]

Le lendemain au matin, elle alla trouver le roi.

«Ne pensez-vous pas qu'il est temps de me marier, mon père? dit-elle.

--Oui, vraiment, ma fille, mais à qui puis-je te marier? aucun prince ne m'a encore demandé ta main.

--C'est que j'ai moi-même choisi mon mari, mon père.

--Tu as choisi ton mari! C'est un peu hardi de ta part. Qui est-ce donc?

--C'est le beau Malo, le fils du seigneur de Kérodern, qui mourut l'an passé.

--Je ne le connais pas. Où est-il? je veux le voir.

--Il n'est pas bien loin; il sera ici dans un moment; attendez-moi là, je reviens bientôt.»

Elle courut en hâte à sa tourelle, appela Malo et le prit par la main pour le présenter à son père.

«Voici celui que je désire pour époux; voulez-vous me donner à lui?» demanda-t-elle.

Le vieux roi y consentit sans aucune peine la fière tournure, l'air intelligent et gracieux de son futur gendre lui ayant plu tout d'abord; les noces furent célébrées peu de jours après, en grande pompe. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un jour que Malo parcourait avec sa femme le château royal et en admirait les merveilles, son attention fut attirée par une grande clef rouillée, qui était restée dans la serrure d'une petite porte, à peine visible, dans les boiseries d'une des salles. La princesse enleva promptement la clef, la rapporta dans sa chambre et la rangea avec grand soin: son mari l'avait regardée faire, fort étonné.

«Qu'y a-t-il donc derrière cette porte, que vous semblez si désireuse d'en cacher la clef? lui demanda-t-il.

--Un cabinet qui doit toujours rester fermé, répondit-elle. Ne m'en demandez pas davantage, je ne puis vous en apprendre plus long.

--Une femme ne doit point avoir de secrets pour son mari, reprit Malo.

--Aussi, n'en ai-je point, puisque j'ai mis cette clef à un endroit où vous pourrez toujours la prendre, si vous voulez. Mais, sachez-le bien, le jour où la porte du cabinet sera ouverte, de grands malheurs tomberont sur nous.»

Le seigneur de Kérodern ne répliqua point, mais, au fond du cœur, se glissa une certaine défiance des agissements de sa femme.

«Qui sait, pensa-t-il, si ce n'est pas là qu'elle pratique ses enchantements, pour aller ensuite courir les bois, sous la fourrure d'un lièvre argenté?»

Et il se mit à la surveiller de près. Un jour qu'il l'avait cherchée en vain, dans les jardins du château, dans les chambres, sur les tours:

«Il faut qu'elle soit enfermée dans ce maudit cabinet, où l'on peut sans doute pénétrer par quelque entrée intérieure, se dit-il. Mais, j'ai la clef, elle ne me l'a laissée que pour mieux tromper ma surveillance, j'imagine; je veux savoir ce qu'il en est.»

Et il se dirigea vers la porte boisée. Il introduisit la clef dans la serrure; l'une et l'autre étaient rouillées et se prêtaient mal à son désir. Il donna un tour de clef sec et violent, le pêne grinça, la porte s'ouvrit...

Un diable rouge s'élança hors du cabinet! Il fit trois ou quatre bonds prodigieux, accompagnés de formidables grimaces, pour exprimer sa satisfaction d'une délivrance si imprévue; puis, se tournant vers Malo terrifié:

«Voilà qui est bien! mon joli seigneur de Kérodern! très bien en vérité! ta femme est à moi, à présent, et je vais l'emporter!»

Malo avait déjà repris son audace.

«Vous ne ferez pas cela, dit-il au diable, vous me devez quelque chose, pour vous avoir tiré de prison.

[Illustration: UN DIABLE ROUGE S'ÉLANÇA HORS DU CABINET.]

--Je ne le nie pas, mais je veux ta femme!

--Vous serez un monstre d'ingratitude.

--Cela m'est bien égal! ne suis-je pas un diable? Mais, même parmi nous, il est d'usage qu'on accorde un don à celui qui vous délivre: demande-moi quelque chose.

--Laissez-moi ma femme!

--Non! si tu voulais la garder, il ne fallait pas lui désobéir.

--Laissez-la-moi, au moins un jour encore!

--Passe pour un jour. Mais, écoute-moi bien! Demain matin, à dix heures précises, je viendrai prendre ta femme!» Et il s'enfuit, par la fenêtre ouverte.

Quand la princesse rentra, elle trouva Malo accablé de tristesse.

«Je n'ai pas besoin de vous demander la cause de votre chagrin, dit-elle, sans colère. Je sais ce que vous avez fait; vous n'avez pas voulu me croire, vous avez ouvert cette porte fatale, et maintenant j'appartiens au diable.»

Le jeune seigneur se jeta aux pieds de sa femme.

«Pardonnez-moi, ma chère princesse, j'ai commis une grande faute, je le reconnais, et j'en suis au désespoir, mais quant à ses suites, ne craignez rien! je saurai vous disputer au diable et l'emporter sur lui, je vous le jure!»

La princesse secoua la tête, d'un air qui disait qu'elle avait peu de confiance dans le secours promis, mais elle accorda à Malo un généreux pardon, et les deux époux, réconciliés, attendirent ensemble, le cœur plein d'angoisses, le matin du jour suivant.

Il arriva, tout rose et tout radieux, car on était au mois de juin. Les heures succédèrent aux heures, avec une effrayante rapidité, et dix heures sonnèrent à la grosse cloche du château...

Le dernier coup avait à peine fini de tinter, que le diable arriva et, se présentant devant Malo:

«Où est ta femme? dit-il, je viens la chercher. Tu sais que je ne plaisante pas!

--Ni moi non plus; je vais vous la livrer, puisqu'il le faut, mais pas ici. Allez au milieu de la plaine de gazon,--devant le château,--à l'endroit où il y a trois grosses pierres:--c'est là que je vous l'amènerai, sans faute.

--Gare à toi, si tu y manques!» gronda le diable entre ses dents.

Et il alla se percher au sommet de la plus haute pierre.

[Illustration: UNE NUÉE D'OISEAUX VINRENT S'ABATTRE SUR LE DIABLE.]

Bientôt, il vit apparaître Malo et la princesse, sa femme, plus pâle que la neige fraîchement tombée.

Il grinça des dents de joie, sauta à terre et courut au-devant de sa proie.

Le seigneur de Kérodern porta le cor d'ivoire à ses lèvres; il en tira des sons d'une étrange puissance. A cet appel, toutes les bêtes à cornes du pays, de dix lieues à la ronde, arrivèrent, rapides comme le vent, pour courir sus au diable. Il aurait bien voulu s'échapper; mais, de toutes parts, il se heurtait à des pointes aiguës, qui le harcelaient sans cesse. Tout diable qu'il était, il n'était pas sorcier, et ne savait comment se tirer de là. Harassé, déchiré, éborgné de l'œil gauche, n'en pouvant plus, il demanda quartier.

«Abandonnes-tu la partie? cria Malo.

--Non, mais je demande trêve jusqu'à demain matin, à dix heures.

--Soit, je te l'accorde.»

Le lendemain, à l'heure dite, le diable apparaissait, plus menaçant que jamais.

«Je veux la princesse! vociférait-il; je la veux! elle m'appartient, tu n'as pas le droit de la retenir!

--Soit, dit Malo, mais viens la prendre.»

Et il souffla dans le bec d'oiseau que lui avait donné son beau-frère le géant. Aussitôt, comme une nuée gigantesque, un vol d'oiseaux, venus de tous les côtés, vinrent s'abattre sur le diable, lui enlever l'œil qui lui restait et le déchiqueter en lambeaux.

«Quartier! quartier! hurlait-il.

--Renonces-tu à la princesse?

--Non, mais tu dois m'accorder quartier, tu ne peux le refuser.

--Soit.--A demain, à pareille heure.»

A dix heures juste, le lendemain, le diable apparut encore et, pour la dernière fois, réclama impérieusement sa captive.

Alors Malo, tirant de son sein la mèche de cheveux d'or, l'éleva en l'air:

«Fais ton devoir!» lui dit-il.

On entendit immédiatement un grand bruit, où se mêlaient des rugissements, des miaulements, des aboiements. C'étaient tous les animaux à poil du pays qui accouraient sur le diable. Les chiens le mordaient, les chats le griffaient, renards et loups aidaient à la besogne. Le combat fut terrible, car le diable se défendait énergiquement en poussant des cris effroyables.

[Illustration: IL S'AVOUA VAINCU ET FUT ENCHAINÉ. ON DRESSA A LA HATE UN GRAND BUCHER.]

Enfin, cédant au nombre et à la férocité des assaillants, aveuglé, abattu, foulé aux pieds, il s'avoua vaincu et fut enchaîné.

On dressa à la hâte un grand bûcher, au milieu de la plaine, on y mit le feu, et le diable y fut jeté: mais il était habitué au feu de l'enfer et il n'y mourait pas. Il essayait même, à tous moments, de s'échapper. Il y eût réussi, sans les animaux qui faisaient cercle autour du bûcher et l'y repoussaient.

Il prit alors son parti et cria que si on le laissait partir, il renoncerait à tous ses droits sur la princesse.

«Signeras-tu ta renonciation avec ton sang? lui répondit Malo.

--Oui, je signerai tout ce que tu voudras.»

Alors, on lui tendit, au bout d'une fourche, un parchemin où on avait écrit l'acte qu'il fallait. Il le signa de sa griffe teintée de sang et les animaux, sur l'ordre du seigneur de Kérodern, le laissèrent partir.

Et voilà pourquoi il vit encore, et fait tant de mal sur la terre. Si on avait pu en venir à bout, pendant qu'on le tenait, on serait sans doute plus heureux en ce monde.

Quant à Malo et à la princesse, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, en se voyant tirés d'une si terrible aventure, et célébrèrent leur délivrance par des fêtes magnifiques, des jeux et des festins pendant quinze jours, sans arrêter.

_Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 181) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_

[Illustration: «SI TU NE L'AS PAS TUÉ AVANT LE DOUZIÈME COUP DE MIDI,