‹ Contes du pays d'ArmorChapitre 29 sur 41 · IL TE FERA PÉRIR.»] - I

IL TE FERA PÉRIR.»] - I

LA PRINCESSE ENCHANTÉE

Autrefois, il y a bien longtemps, on voyait, près de la Roche Derrien, un vieux manoir où habitaient une veuve et ses trois fils. Or, depuis la mort du père, on entendait toutes les nuits un grand bruit, dans la chambre où il avait trépassé. Le sommeil de tous les gens de la maison était troublé, et cela rendait leur vie si pénible que la veuve se décida à abandonner le manoir. Mais avant de s'y résoudre tout à fait, elle fit venir près d'elle ses fils et leur parla ainsi:

«Nous ne sommes pas riches, mes enfants, nos revenus suffisent à grand'peine pour nous faire vivre et ce serait un grand dommage pour nous, s'il nous fallait quitter cette maison pour aller habiter ailleurs. Je voudrais, auparavant, qu'un de vous allât passer une nuit dans la chambre où on entend du bruit, afin de savoir ce qui le cause.»

Les trois frères restèrent un moment silencieux, puis Fanch[12] prit la parole:

[12] François.

«Je suis l'aîné, ma mère, c'est à moi qu'il appartient de tenter l'épreuve le premier.

--C'est bien, mon fils», dit sa mère. Après souper, on dit, comme de coutume, les prières en commun, puis Fanch se rendit à la chambre de son père. C'était au mois de décembre, il faisait froid; il alluma un bon feu dans la vaste cheminée, roula auprès un grand fauteuil, s'y installa confortablement, fumant sa pipe et buvant de temps en temps un verre de cidre.

Dix heures sonnèrent... Il n'avait encore rien entendu, si ce n'est quelques rats trottant dans le grenier.

Onze heures sonnèrent,... toujours rien...

Las d'écouter, Fanch s'endormit lourdement, et ne se réveilla que le matin, au lever du soleil. Mais, vers minuit, sa mère et ses frères avaient entendu, d'en bas, le vacarme ordinaire.

Tous trois accoururent au-devant de lui, quand son pas résonna dans l'escalier.

«Dieu soit loué! tu es encore en vie, mon cher enfant! s'écria la veuve en l'embrassant.

--Mais oui, ma mère, comme vous voyez. Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que, vers minuit, il y a eu tant de bruit là-haut, que nous avions grand'peur pour toi, tes frères et moi.

--Je n'ai rien vu, ni rien entendu...

--Est-ce possible! Nous n'avons pas fermé l'œil de la nuit.

--Ah! si, moi! par exemple! et j'ai même bien dormi!»

La nuit suivante, Pierre, le second fils, voulut, à son tour, tenter l'aventure. Il emporta aussi pipe et tabac, et une grande cruche de cidre. Il fuma ou but jusqu'à près de minuit, ne vit et n'entendit rien d'extraordinaire, et dormit à poings fermés jusqu'au chant du coq, tandis que sa mère et ses frères étaient tenus en éveil par un tapage infernal...

«Mère, c'est moi qui passerai la nuit là-haut, dit Alanik, le soir du troisième jour.

--Ah! mon enfant chéri, que Dieu te garde! et notre mère sainte Anne! et tous les saints du paradis! On va monter de quoi faire un grand feu et je vais te donner deux bouteilles de cidre bouché.

--Non, ma mère, point de cidre, je n'en veux pas; pour du feu, je ne dis pas non, car il gèlera dur cette nuit.

--Prends donc une pipe et un sac de tabac, ça tient compagnie, dit Fanch.

--Merci bien, mais je n'aime pas à fumer. Et puis, je n'ai pas peur de m'ennuyer là-haut. Voici qui m'en empêchera», dit-il en montrant un gros livre.

Sa mère insista inutilement pour lui faire emporter quelques provisions; il l'embrassa, ainsi que ses frères, monta d'un pas leste le grand escalier de pierre grise, ouvrit d'une main ferme la porte massive et la referma derrière lui, tandis que la veuve, tout en pleurs, regagnait la salle basse, où elle passa la nuit en prières, à genoux sur la pierre du foyer, égrenant son chapelet de bois noir et récitant ses patenôtres, car son dernier fils était son préféré et son cœur saignait de le laisser seul en si grand péril.

Alanik avait approché le fauteuil d'une table sur laquelle son livre était ouvert tout grand, et, à la lueur d'une petite lampe, il lisait de belles histoires sur les temps anciens. On y racontait les malheurs d'Azénor la pâle, et la fuite du roi Gradlon, quand la ville d'Is fut submergée pour punir les crimes de la belle Dahut; et aussi, comment saint Derrien sauva Elorn de la rivière et emmena le dragon captif, en lui jetant sa ceinture autour du cou.

Il était si absorbé par sa lecture qu'il n'entendait pas les heures sonner et la soirée s'écoulait paisiblement.

Minuit commença à tinter lentement au clocher de la paroisse; Alanik ferma son livre et se rapprocha du feu qui s'éteignait, faute d'aliments. Il y remit du bois, une grande flamme s'en échappa tout à coup, éclairant d'une lueur rougeâtre tous les coins de la vaste chambre, puis elle baissa peu à peu et tout retomba dans l'obscurité. Le douzième coup sonna...

Un léger frisson courut dans les veines d'Alanik, sans qu'il sût bien pourquoi.

Il regarda autour de lui...

Tout son sang fut glacé... Son père, tel qu'il était durant sa vie, mais le visage empreint d'une profonde tristesse, se tenait à deux pas de lui...

Il fit le signe de la croix, et se sentit le cœur plus ferme. S'adressant alors au fantôme, il dit:

«C'est vous, mon cher père, qui êtes là?

--Oui, mon enfant, c'est moi.

--Puis-je vous servir en quelque chose, mon père? Parlez, je suis prêt, quoi que vous puissiez me demander.

--Hélas! mon enfant, quand j'étais encore sur la terre, pendant une grande maladie que je fis, je promis d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques de Galice[13], si je guérissais. Je recouvrai la santé promptement et n'accomplis pas mon vœu. Maintenant, je suis dans le purgatoire et je n'en puis sortir que lorsqu'un de mes enfants aura fait pour moi le pèlerinage promis.

[13] Saint-Jacques de Compostelle, pèlerinage célèbre au moyen âge.

--Je le ferai, mon père, et je partirai dès demain matin, dit Alanik.

--La bénédiction de Dieu soit sur toi, mon fils», répondit le fantôme, et il s'évanouit aussitôt.

Le lendemain, quand le jeune homme descendit, sa mère, toute pâle encore des angoisses de la nuit, courut à lui, le pressa sur son cœur, et lui dit:

«Dieu t'a préservé de tout mal, mon cher fils, que son nom soit béni! Est-ce que, comme tes frères, tu n'as rien vu, ni rien entendu?

--Si, ma mère, répondit-il d'un ton grave, j'ai vu et j'ai entendu...

--Quoi donc? dis vite!

--J'ai vu mon père, comme lorsqu'il était encore en vie... et il m'a parlé.

--Grand Dieu!... Et que t'a-t-il dit, mon enfant?

--Il m'a dit qu'il est dans le purgatoire, et n'en sortira que lorsqu'un de ses enfants aura fait pour lui le pèlerinage de Saint-Jacques en Galice, qu'il avait promis de faire, étant en danger de mort, dans une maladie, et qu'il ne fit point après sa guérison. C'est lui qui fait chaque nuit le bruit que nous entendons.

--Jésus, mon Dieu!... Et que lui as-tu répondu, mon fils?

--Je lui ai répondu, ma mère, que je ferai ce pèlerinage et qu'aujourd'hui même je partirai pour Saint-Jacques en Galice.

--Fais ton devoir, mon cher enfant, et que la bénédiction de tes parents soit sur toi, pour t'aider dans ton entreprise! dit la veuve en pleurant.

--Nous irons avec toi! s'écrièrent ses frères.

--Non, restez avec ma mère, elle a besoin de vous; d'ailleurs, je veux être seul. Adieu!... ne m'oubliez pas dans vos prières...»