‹ Contes du pays d'ArmorChapitre 33 sur 41 · II

II

Il y avait environ un an qu'Yvonne était mariée. Ses parents, grâce aux libéralités du prince, vivaient dans une grande aisance, mais ils n'avaient eu aucune nouvelle de leur fille. Les cinq fils aînés, désireux de voir du pays et aussi de savoir si leur sœur était heureuse avec son mari, résolurent de partir à sa recherche. Ils se fournirent de tout ce qui leur était utile en habillements, armes et provisions, ils montèrent les meilleurs chevaux qu'ils purent se procurer et firent leurs adieux à la famille.

Yvon les avait en vain suppliés de l'emmener. La prospérité ne les avait pas rendus meilleurs, et le pauvre enfant fut repoussé brutalement. Il s'en alla pleurant, car il chérissait sa sœur Yvonne, et ne pouvait se consoler d'en être séparé.

Les cinq cavaliers partirent un beau matin. Leur bourse était bien garnie, leurs montures excellentes. On peut voyager longtemps dans de telles conditions, sans se lasser. Ils allaient donc toujours devant eux, du côté du soleil levant, demandant partout où se trouvait le Château de Cristal et recevant partout la même réponse: Plus loin! encore plus loin! Après avoir traversé bien des pays divers, ils arrivèrent sur la lisière d'une grande forêt qui avait au moins cinquante lieues de tour. Ils se consultèrent avant de s'y engager, car ils craignaient de s'y égarer ou même de s'y perdre sans retour, tant elle leur paraissait sombre et touffue. Un vieux bûcheron à barbe blanche vint à passer près d'eux.

«Bonjour, grand-père, dit Hervoan, savez-vous le chemin du Château de Cristal?

--Bonjour, mes fils, bonjour; je ne suis jamais allé dans l'endroit que vous dites, mais je sais que, dans la forêt, il y a une longue avenue qu'on appelle l'allée du Château de Cristal. Sans doute, c'est parce qu'elle y conduit.»

Les jeunes gens furent bien joyeux d'apprendre qu'ils approchaient enfin du but de leur voyage.

«Où trouverons-nous cette avenue? demandèrent-ils.

--Pas bien loin d'ici. Marchez encore pendant une demi-heure environ et, sur votre droite, vous en verrez l'entrée.»

Ils donnèrent un écu au vieux bûcheron et suivirent ses instructions. Ils trouvèrent en effet l'avenue; son nom était inscrit sur un poteau; ils ne pouvaient se tromper et s'y engagèrent sans hésitation. Ils n'avaient pas fait cent mètres qu'ils entendirent un grand bruit au-dessus de leurs têtes. On aurait dit d'un orage passant sur les cimes des arbres; le tonnerre roulait en grondements sourds et les éclairs se succédaient avec rapidité. Les chevaux, effrayés, refusaient d'avancer, ou menaçaient de s'emporter, et leurs cavaliers avaient toutes les peines du monde à les maintenir. Au bout d'une heure, l'orage se calma, mais la nuit était venue et l'inquiétude commença à saisir les cinq frères.

«Je ne sais trop où et comment nous allons passer la nuit, dit l'aîné en regardant autour de lui. Cette forêt doit être remplie de bêtes fauves. Nos chevaux seront dévorés et peut-être nous-mêmes aussi. Si nous n'étions pas trop loin du Château de Cristal, ce que nous aurions de mieux à faire serait de continuer notre route, en nous pressant un peu. Mais comment savoir où nous en sommes? le bois semble de plus en plus épais, à mesure que nous avançons.

--Je crois que j'ai trouvé un moyen de nous renseigner», dit le cadet qui était svelte et adroit.

Et il se mit à grimper avec agilité sur un grand chêne, près duquel ils s'étaient arrêtés.

«Que vois-tu? lui crièrent d'en bas ses frères.

--Je ne vois que des arbres, des arbres, à droite et à gauche, de tous les côtés, au loin,... au loin!»

Il descendit du chêne et tous se remirent en marche, mais la nuit devint si noire, qu'ils ne parvenaient plus à se diriger dans la forêt.

Une seconde fois le jeune homme grimpa sur un chêne.

«Vois-tu quelque chose cette fois? lui crièrent ses frères avec anxiété.

--Oui, je vois un grand feu! là-bas.

--De quel côté?

--Je ne puis pas vous le dire d'en haut, vous ne me comprendriez pas.

--Laisse tomber ton chapeau par terre dans la direction du feu et descends...»

Il obéit, retrouva son chapeau, et les voyageurs reprirent leur pénible course, dans l'espoir de trouver quelque habitation.

Au bout d'un quart d'heure environ, ils virent la lueur rougeâtre éclairer la forêt; cela leur donna du courage. Ils en avaient besoin, car de nouveau un formidable orage passa sur leur tête. Les arbres s'entre-choquaient et craquaient; des branches cassées et des éclats de bois tombaient de tous côtés;... vent, grêle, tonnerre, éclairs, tout faisait rage. Les malheureux voyageurs, éperdus, aveuglés, ne savaient plus où ils en étaient.

Tout à coup, la tempête cessa subitement, le silence se rétablit, les étoiles reparurent sur un ciel clair et la nuit redevint belle et sereine. Les chevaux qui, pendant l'orage, n'avaient cessé de trembler et avaient résisté à tous les efforts faits pour les entraîner, se mirent en marche d'un bon pas, et les cinq frères arrivèrent près du feu.

Une grande vieille, toute barbue, avec des dents longues et branlantes, y jetait force bois pour l'entretenir.

Hervoan s'avança vers elle et lui dit d'un air qu'il s'efforça de rendre aimable:

«Bonsoir, grand'mère! pouvez-vous nous enseigner le moyen d'arriver au Château de Cristal?

--Oui, vraiment, mes enfants, je puis vous montrer le chemin; mais faites mieux; attendez ici que mon fils aîné soit rentré; il vous donnera des nouvelles toutes fraîches du Château de Cristal, car il y va tous les jours. Il ne va pas tarder, peut-être même l'avez-vous vu dans la forêt.

--Nous n'avons vu personne, grand'mère.

--Si vous ne l'avez pas vu, vous l'avez entendu probablement, car il fait du bruit, là où il passe, celui-là. Écoutez! justement le voilà qui arrive.»

En effet, un vacarme pareil à celui qui les avait déjà épouvantés se faisait entendre. Il leur parut même encore plus terrible.

«Cachez-vous vite, là, sous les branches d'arbres, dit la vieille, et ne vous montrez pas, car mon fils, quand il rentre, a toujours grand faim; s'il vous voit, il voudra vous manger.»

Les cinq frères se blottirent sous un vaste amas de fagots, et, à la lueur du feu, ils virent descendre du ciel un géant d'une figure farouche. Il était vêtu de peaux de bêtes et couronné d'une branche de chêne ployée.

Aussitôt qu'il eut touché terre, il tourna la tête de droite et de gauche...

«Il y a de la viande fraîche ici! s'écria-t-il. Il faut que j'en mange tout de suite, car je meurs de faim!

--Vous voulez toujours tout manger, dit la vieille. Ne pourriez-vous attendre un peu que votre souper soit prêt?

--Il n'y a pas besoin de tant faire de cuisine; voilà cinq petits chrétiens dont je ferai mon affaire.»

La vieille le regarda avec des yeux menaçants et lui montrant un gros bâton qu'elle tenait:

«Gare à vous, dit-elle, si vous les touchez seulement du bout du doigt. Grand brutal que vous êtes! croyez-vous que je vais vous laisser faire du mal à vos propres cousins? les fils de ma sœur, des enfants si gentils, si sages, qui sont venus ici exprès pour me voir!»

Le géant se calma; il semblait d'ailleurs avoir grand'peur du bâton maternel.

«Si ce sont mes cousins, je ne leur ferai rien, dit-il. Du moment que j'ai à souper, je ne tiens pas à les manger. Faites-les sortir de là-bas, qu'on les voie.»

La vieille amena les cinq frères; le géant les regarda curieusement.

«C'est vrai qu'ils sont très gentils, s'écria-t-il, on dirait des joujoux. Mais comme ils sont petits, mes cousins, ma mère!

--C'est que ma sœur, qui était bien moins grande que moi, a épousé un homme ordinaire, et mon mari, votre père, était un géant comme vous.

--Ah! ah! ah! Ils sont vraiment drôles, ces petits bonshommes! je ne les mangerai pas, je vous le promets.

--C'est bon! je crois à votre promesse; mais ce n'est pas tout ce que vous pouvez faire pour des parents, que de ne pas les manger. Il faut aussi leur rendre service.

--Et quel service puis-je bien leur rendre?

--Les conduire au Château de Cristal, où ils veulent aller.

--Hem! vous m'en demandez beaucoup. Écoutez: je ne peux pas les conduire jusqu'au Château de Cristal, mais je puis les mettre sur la voie, et faire avec eux un bon bout de chemin.

--Merci, cousin, nous n'en demandons pas davantage, dirent les cinq frères.

--Bon! je suis bien aise que vous vous contentiez si facilement. Couchez-vous là près du feu, car il faut que nous partions demain matin de bonne heure. Je vous éveillerai quand le moment du départ sera venu.»

Les jeunes gens s'enveloppèrent de leurs manteaux, s'étendirent près du feu, la tête appuyée sur des fascines, et firent semblant de dormir, mais ils ne dormaient pas, car ils n'osaient pas trop se fier à leur cousin, le géant.

Celui-ci s'était mis à souper. A chaque bouchée, il avalait un mouton, et, de temps à autre, s'arrêtait pour boire un coup, d'une grande cruche de cidre, puis il poussait un grognement de satisfaction et recommençait. Son souper fini, il allongea son grand corps sur la mousse et ronfla bientôt comme un orgue.

A minuit juste, il se leva.

«Allons, debout! cousins! cria-t-il, il est temps de partir!»

Les cinq frères se levèrent. Il leur commanda de monter sur leurs chevaux et de venir ainsi se placer sur un grand drap noir qu'il avait étendu sur la terre près du foyer.

Ils obéirent sans mot dire, et virent avec étonnement le géant entrer dans le feu, que sa mère alimentait en y jetant de grandes brassées de bois sec. A mesure que la flamme augmentait, on entendait un bruit semblable à celui qui s'était fait dans la forêt; et peu à peu, le drap se soulevait de terre, enlevant avec lui hommes et chevaux.

Quand les habits du géant furent consumés, il prit la forme d'une énorme boule de feu et monta très haut. Le drap noir le suivit et les cinq frères voyagèrent ainsi pendant quelque temps. A l'aube du jour, ils se trouvaient au dessus d'une grande plaine. Le géant y fit descendre le drap et dit à ses cousins:

«Vous voilà sur le chemin du Château de Cristal. Tirez-vous d'affaire comme vous pourrez maintenant, car je ne puis vous conduire plus loin.»

Les voyageurs le remercièrent, et il continua sa route.

[Illustration: A CHAQUE BOUCHÉE IL AVALAIT UN MOUTON.]

Ils regardèrent autour d'eux et furent très étonnés de l'étrange pays où ils se trouvaient. A perte de vue, s'étendait une plaine, partagée en deux moitiés bien différentes l'une de l'autre. D'un côté, elle était aride et brûlée par le soleil; on n'y voyait que des pierres, des bruyères à demi desséchées et des ajoncs grisâtres; de l'autre, elle était couverte d'une herbe haute et grasse, et touffue et fraîche à plaisir. Mais,--chose encore plus étonnante,--sur la plaine aride, bondissaient des chevaux pleins d'ardeur; leur poil luisant, leur croupe rebondie, leurs yeux vifs et brillants: tout en eux annonçait le bien-être et la bonne santé; sur l'herbe fraîche, au contraire, des chevaux maigres, presque décharnés, se soutenant à peine sur leurs jambes, ne cessaient de se battre, et de chercher à se manger réciproquement, comme s'ils mouraient de faim.

Les cinq frères, cependant, étaient fort en peine, car leurs montures, en touchant le sol, étaient tombées sans vie: les cinq cadavres gisaient sur le drap noir.

«Il ne manque pas de chevaux ici, dit Hervoan, nous avons de quoi les harnacher, tâchons d'en attraper chacun un bon.»

Tous les efforts furent vains; les beaux chevaux ne voulaient pas se laisser prendre, pas même approcher. Harassés de fatigue et désespérant de réussir à s'en emparer, les jeunes gens se résignèrent à monter les chevaux maigres qui ne firent point de résistance. Mais à peine les cavaliers furent-ils en selle, que leurs horribles coursiers les emportèrent d'une course folle à travers les buissons, les broussailles, les épines et finirent par les jeter sur les pierres, parmi les ajoncs, meurtris, sanglants, à demi morts. Ils furent quelque temps avant de reprendre l'usage de leurs sens. L'aîné se remit le premier et, quand les autres furent aussi revenus à la vie, il tint conseil avec eux.

«Qu'allons-nous faire? dit-il, nous voilà sans chevaux, sans ressources; jamais nous ne viendrons à bout de trouver ce Château de Cristal. Peut-être en sommes-nous très loin encore, et, dans tous les cas, nous pouvons être sûrs que des obstacles imprévus se dresseront devant nous, à mesure que nous approcherons. Songez à tout ce qui vous est arrivé depuis deux jours! Il me paraît prouvé que notre beau-frère ne veut pas de notre visite. Qui sait à quoi nous nous exposons en nous obstinant à aller chez lui? Nous courons peut-être au-devant de dangers plus grands encore que ceux qui nous ont assaillis déjà. Pour moi, je suis d'avis que nous renoncions à cette folle entreprise et que nous retournions chez nous. En marchant toujours du côté où le soleil se couche, nous y arriverons sûrement, puisque, pour nous en éloigner, nous avons toujours été vers le point du ciel où le soleil se lève. Qu'en dites-vous, mes frères?

--Tu as raison, répondirent-ils tous en chœur. Nous avons eu assez de peines et de fatigues. Retournons chez nous.»