‹ Contes du pays d'ArmorChapitre 34 sur 41 · III

III

Après un long et pénible voyage, accompli au milieu de mille difficultés, Hervoan et ses quatre frères virent enfin le toit de la maison paternelle. Ils y furent reçus, avec des transports de joie, par leurs parents qui les croyaient perdus, et les soins qu'on leur prodigua, le repos, la bonne chère, les délassèrent promptement.

Le soir, à la veillée, ils racontaient leurs aventures; le père et la mère étaient tout oreilles et Yvon, assis sur son petit banc de pierre, au coin du foyer, écoutait silencieusement, mais sans en perdre un mot, ces récits émouvants.

Un soir, d'un ton tranquille, il dit:

«Moi, je veux aussi tenter l'aventure; je vais partir et je ne reviendrai pas à la maison sans avoir vu ma sœur Yvonne.

--Toi, petit imbécile! dit Hervoan.

--Oui, moi.

--Allons donc! et il haussa les épaules.

[Illustration: «MARCHEZ DROIT DEVANT VOUS ET QUE RIEN NE VOUS ARRÊTE.»]

--Pourquoi pas? J'aime mieux ma sœur qu'aucun de vous ne l'a jamais aimée et, en quelque endroit qu'elle soit, je réussirai à la trouver.»

Ses frères se moquèrent de lui, sa mère le gronda, mais son père, qui était un vieux bonhomme sans malice, lui fit signe de ne pas insister et, le lendemain matin, il lui donna un vieux cheval à demi fourbu, quelques écus et sa bénédiction.

Yvon partit, le cœur content; il suivit la même route que ses frères, arriva comme eux à la forêt, mais au moment où il allait s'engager dans l'avenue du Château de Cristal, il rencontra une vieille femme qui lui dit:

«Où allez-vous ainsi, mon enfant?

--Au Château de Cristal, pour voir ma sœur, grand'mère.

--Ce n'est pas là le bon chemin, mon petit ami; n'entrez pas dans la forêt; prenez ce sentier que voilà, jusqu'à ce que vous arriviez à une grande plaine; alors, vous suivrez la lisière de cette plaine et quand vous verrez une route dont la terre est noire, vous la prendrez. Quoi qu'il arrive, quoi que vous puissiez voir et entendre, ne vous effrayez de rien, marchez toujours droit devant vous; que rien ne vous arrête. Ne perdez pas courage, vous parviendrez au Château de Cristal et vous verrez votre sœur.

--Merci bien, grand'mère», dit Yvon.

Et il prit le petit sentier.

Il ne tarda pas à arriver à la plaine, puis à la route noire. Il allait y entrer, quand il vit qu'elle était remplie de serpents entrelacés. Son cœur fut glacé d'horreur en un moment. Mais se rappelant les paroles de la vieille: «Quoi que vous voyiez, ne vous effrayez pas», il poussa son cheval. L'animal tremblait de tous ses membres et refusait d'avancer. Yvon lui enfonça les éperons dans les flancs. Le cheval s'enleva des quatre pieds et vint retomber au milieu de la route. Les serpents se dressèrent de toutes parts en sifflant, s'enroulèrent autour de ses jambes; l'un d'eux le piqua au cou, et le pauvre animal s'abattit aussitôt,... il était mort!

Yvon se trouva donc seul, à pied, au milieu des hideux reptiles. Il ne perdit pas courage cependant, et continua d'avancer intrépidement. Il parvint sans blessure jusqu'au bout de la route noire.

«J'en suis quitte pour la peur, se dit-il, mais quelle aventure! que pourrait-il m'arriver qui fût pire que cela?»

Il regarda autour de lui: un grand étang lui barrait le passage. Point de barque pour le traverser.

«Va toujours droit devant toi», m'a dit la vieille, «quoi qu'il arrive!» Je ne veux pas retourner sur mes pas. Comment faire pourtant?... Si encore je savais nager!... Arrive que pourra! je vais essayer de passer.»

Il entra résolument dans l'eau; le terrain était en pente douce...

«Bon! se dit Yvon, ce n'est pas bien méchant.»

L'eau lui monta aux genoux,... à l'estomac,... aux aisselles,... au cou. Il avançait toujours!... Il sentit que le sol s'enfonçait,... il ferma les yeux... et continua de marcher, bien qu'il eût de l'eau par-dessus la tête.

Il ne pouvait plus respirer, un bourdonnement sinistre bruissait dans ses oreilles.

«Vais-je mourir noyé?» pensait-il... Et il marchait toujours!... Il suffoquait, ses idées se troublèrent... Il fit encore quelques pas;... le sol se relevait... Par un effort désespéré, Yvon avança encore,... sa tête sortit de l'eau,... il rouvrit les yeux,... l'air, la lumière l'entouraient! Il respira longuement et tomba évanoui sur le gazon au bord de l'étang.

Quand il revint à lui, il vit qu'à l'endroit où il était tombé, s'ouvrait un chemin étroit, profond et sombre, rempli d'épines et de ronces qui se croisaient dans tous les sens, et avaient pris racine en terre des deux bouts.

Il essaya de se frayer un passage avec son couteau, mais la lame s'ébrécha et il s'épuisa en efforts inutiles...

«Que rien ne vous arrête», a dit la bonne femme, pensa-t-il, je ne demande pas mieux que de lui obéir, mais, pour cette fois, c'est presque impossible!»

En examinant de plus près les ronces, il vit qu'au ras de terre, elles laissaient un petit espace libre. Il s'y glissa à quatre pattes, rampa comme une couleuvre et finit par passer, mais dans quel état, hélas! Il avait laissé des lambeaux de vêtements à toutes les épines, son corps était déchiré, sanglant, balafré de cent façons, et ses mains, qu'il avait presque toujours tenues devant son visage pour défendre ses yeux, n'étaient qu'une plaie.

Malgré tout, il avait passé!!

Il se trouvait maintenant dans un endroit désert et rocheux. Aucun chemin n'y était tracé.

«Que vais-je faire?» se dit-il. Un hennissement joyeux lui fit prêter l'oreille, et il vit accourir au galop un cheval maigre, au poil bourru, qui s'approcha de lui et sembla l'inviter à monter sur son dos. Il reconnut alors son pauvre vieux coursier qu'il croyait mort dans la route aux serpents. Cette vue lui causa une telle joie qu'il se mit à pleurer et à caresser la bonne bête, qui lui répondit à sa façon, par des petits cris d'amitié.

Il le monta alors et se remit en route. Vers le soir, ils arrivèrent à un rocher, placé en travers sur deux autres rochers[20]. Le cheval frappa du pied celui de dessus: il bascula aussitôt et laissa voir l'entrée d'un souterrain. Une voix qui en sortait dit:

[20] Un dolmen.

«Descends de cheval et entre!»

Yvon obéit à cet ordre et fit quelques pas dans un couloir obscur, étroit, infect, où il ne pouvait avancer qu'à tâtons. Les murs suintaient une humidité visqueuse, l'air était empesté, le jeune garçon étouffait... Derrière lui, il entendit bientôt un bruit infernal, des cris, des rires, des injures; il semblait qu'une légion de démons vînt fondre sur lui.

«Je ne veux pas mourir ici! se dit-il, avec un peu de courage j'en sortirai, comme je suis sorti de l'étang et du chemin des ronces; à quoi me servirait de m'arrêter ou de reculer? en avant!»

Il vit bientôt un petit point jaunâtre loin devant lui, et qui allait toujours grandissant. Cette vue renouvela ses forces. Il pressa le pas sans faire attention au vacarme toujours plus fort et plus assourdissant. Une bouffée d'air frais vint rafraîchir son front brûlant... et il arriva enfin sain et sauf au bout du souterrain, en rase campagne.

Il était dans un carrefour où six routes aboutissaient. Laquelle prendre?

«La vieille femme m'a dit: «Marche tout droit devant toi», pensa-t-il; je n'ai donc qu'à suivre le chemin qui s'ouvre devant l'entrée du souterrain. Il y a beaucoup de barrières, il est vrai, mais c'est peu de chose auprès de tout ce que j'ai eu à vaincre pour arriver jusqu'ici, et puis, peut-être pourrai-je les ouvrir.» Mais les barrières étaient hautes, lourdes, bien fermées, infranchissables, Yvon dut passer par-dessus en grimpant après les poteaux et en se laissant glisser de l'autre côté. Cet exercice violent ne s'exécutait pas sans lui causer une grande fatigue. A la dernière barrière, il était trempé de sueur, moulu, courbaturé, incapable de faire un mouvement de plus, lui semblait-il.

Il était alors arrivé au haut d'une longue pente, car la route, jusque-là, avait toujours été en montant. Mais, à partir de l'endroit où il se trouvait, elle commençait à descendre, et, tout au bout, sous un ciel de cristal, il vit un château de cristal immense, éblouissant, étincelant de mille feux...

«Dieu soit loué! me voilà au bout de mes peines!» s'écria-t-il, et, oubliant sa fatigue, il courut jusqu'à la grande entrée...

Une haute porte de cristal la fermait, sans qu'on vît ni gonds ni serrures. Yvon la poussa, elle résista.

«Peut-être, se dit-il, a-t-on fermé cette entrée-ci, et laissé une petite porte ouverte.»

Il fit vainement le tour des murs. Ils étaient de cristal, d'une seule pièce, et si hauts, si hauts qu'on ne pouvait songer à les escalader. On ne voyait personne sur les tours, il n'y avait ni cloche, ni marteau à la grande porte devant laquelle il était revenu. Aucun moyen d'entrer dans le château, ni d'appeler ceux qui l'habitaient. Le pauvre garçon se sentait prêt à désespérer. Être venu de si loin! avoir pris tant de peines! bravé tant de dangers! toucher au but et voir toutes ses espérances échouer devant porte close!

Son énergie et sa persévérance ne l'abandonnèrent pourtant pas cette fois encore. A force de chercher, il découvrit un soupirail juste assez grand pour qu'il pût y passer. Il s'y laissa glisser, retomba sur ses pieds et vit avec bonheur qu'il n'était pas dans une cave, mais dans une sorte de cellier, assez éclairé pour qu'on pût s'y diriger et s'ouvrant sur l'intérieur par une porte fermée au loquet. Il pénétra alors sans obstacle dans une grande cour pavée de cristal; il n'y vit personne, n'y entendit aucun bruit et, étonné de ce silence, il monta les marches d'un large perron de cristal taillé et entra dans le vestibule du château. C'était une vaste salle, somptueusement décorée de cristaux de toutes les couleurs; leurs facettes étincelaient sous une lumière éblouissante dont on ne pouvait deviner la source, car la nuit était venue et on ne voyait nulle part ni lampes, ni flambeaux, ni lustres, ni girandoles.

Six portes donnaient sur cette belle salle.

Yvon s'approcha de l'une d'elles, qui s'ouvrit d'elle-même sans qu'il la touchât seulement du bout du doigt.

Elle donnait sur une seconde salle qui semblait d'émeraude. Yvon la traversa et entra dans une troisième dont les murs, le pavé, les voûtes étaient de saphir. Après celle-ci, s'en trouvait une d'opale. Dans la dernière, toute en diamant, Yvon vit enfin sa sœur.

Elle était si belle, et si richement parée, qu'il eut peine à la reconnaître.

Mais elle courut au-devant de lui en s'écriant:

«Comment! mon frère chéri! c'est toi, oh! que je suis donc heureuse de te revoir!»

Et ils s'embrassèrent tendrement.

Alors Yvon demanda à sa sœur:

«Et ton mari, sœur chérie, où est-il?

--Il est parti en voyage, mon frère.

--Il y a longtemps?

--Non, oh! non. Il vient de me quitter il n'y a qu'un moment.

--Es-tu heureuse avec lui, ma petite sœur?

--Très heureuse, frère chéri.

--Vraiment? je suis bien content de l'apprendre. Et tu ne t'ennuies pas dans ce château?

--Pas le moins du monde!

--Est-ce qu'il n'y a que toi et ton mari qui l'habitent?

--Si, il y a beaucoup de gens, mais je ne les vois jamais.

--Pourquoi donc?

--Parce que, quand je suis arrivée ici, j'ai oublié la défense que m'avait faite mon mari de parler à qui que ce soit. J'ai dit quelques mots à la première personne que j'ai vue, et, depuis ce temps, je n'ai plus aperçu âme qui vive.

--Et cela ne te rend pas triste?

--Pas du tout, comme tu vois.

--En effet, tu sembles gaie et bien portante et tu es jolie à ravir.»

Yvonne sourit.

«Cela me fait plaisir que tu me trouves si bien, petit frère. Maintenant, parle-moi de mes parents et du pays, puis je te ferai voir mon château et les jardins qui l'entourent.»

La journée se passa ainsi en causeries, en promenades, en amusements paisibles; Yvon était tout étonné de ne sentir aucune fatigue, aucun malaise, après les terribles épreuves des jours précédents. Sa sœur lui avait fait revêtir de riches habits pour remplacer les lambeaux de vêtements qui le couvraient, et il avait tout à fait bon air.

Vers le soir, il dit à sa sœur:

«Est-ce qu'on ne sert pas le repas?

--Est-ce que ton appétit s'éveille? lui répondit-elle en riant.

--Non, pas du tout, et j'en suis très étonné car, avant d'arriver ici, j'étais prêt à tomber de faim.

--Depuis que je suis dans le Château de Cristal, mon frère chéri, je n'ai jamais éprouvé ni la faim, ni la soif, ni le froid, ni le chaud, ni aucun malaise, ni aucune contrariété.

--Comme c'est singulier! mais voilà ton mari qui rentre, comment va-t-il me recevoir?

--Très bien, tu peux en être sûr; il est très aimable, je t'assure, mon mari.»

En effet, le prince accueillit avec beaucoup de bonté son jeune beau-frère, et l'invita à rester quelques jours avec sa sœur. Il lui fit raconter son périlleux voyage, loua son courage et sa persévérance, et lui promit de le conduire par un meilleur chemin pour le retour.