‹ Contes du pays d'ArmorChapitre 35 sur 41 · IV

IV

Yvon passa une semaine fort agréable au Château de Cristal. Seulement il ne pouvait s'expliquer l'existence bizarre de son beau-frère qui, tous les matins, partait au lever du soleil, et ne revenait qu'à la nuit tombante. Il se décida à questionner sa sœur à ce sujet.

«Est-ce que ton mari, depuis que tu es ici, sort ainsi tous les jours pour ne rentrer que le soir?

--Oui, mon frère chéri, tous les jours.

--Et où va-t-il?

--Je n'en sais rien.

--Tu ne lui as pas demandé?

--Non, je n'ai pas osé.

--Tu n'es guère curieuse! Moi, je veux en savoir plus long, et demain je lui demanderai de m'emmener avec lui.

--Fais comme tu voudras, frère chéri, mais prends bien garde de ne pas le fâcher.

--Oui, oui, sois tranquille, je lui parlerai de façon à ne le contrarier en rien.»

Le lendemain matin, au moment où le prince allait partir, Yvon s'approcha de lui.

«Me permettez-vous, beau-frère, de vous faire une petite demande? dit-il d'un air timide.

--Que désires-tu, beau-frère Yvon? parle sans crainte.

--Eh bien! si ce n'était pas trop exiger de vous, je vous prierais de vouloir bien m'accepter comme compagnon de route aujourd'hui. Je suis très bien et très content dans votre château, mais je voudrais voir un peu les environs et puis, ce serait un grand plaisir pour moi que de me promener avec vous.

--Je ne vois pas d'inconvénient à t'accorder ta demande, mon petit Yvon, mais je ne le fais qu'à une condition, c'est que tu m'obéiras en tout et partout.

--Oui, beau-frère, je vous obéirai en tout et partout, je le jure!

--C'est bien, viens avec moi alors, mais écoute-moi bien!... Quoi que tu voies, ou que tu entendes, tu ne toucheras à rien, et tu ne parleras qu'à moi seul!

--Je le promets», dit Yvon.

Ils partirent du Château de Cristal; le prince marchait devant, et Yvon le suivait de près, car ils étaient dans un sentier si étroit qu'on n'y pouvait marcher deux de front. D'un côté, s'élevait le roc abrupt; de l'autre, se creusait un profond abîme. Au bout d'une heure environ, ils arrivèrent à cette grande plaine que les frères d'Yvon avaient traversée. Il n'y avait plus de chevaux, mais, sur le sol aride et sablonneux, des bœufs et des vaches, gras, luisants, rebondis, ruminaient tranquillement et paraissaient très heureux de leur sort.

Yvon en fut fort étonné, il ne dit mot pourtant, car il avait un peu peur de son beau-frère.

Il fut encore bien plus surpris, quand, dans l'herbe fraîche et drue, il vit des vaches et des bœufs d'une maigreur de squelettes qui beuglaient d'une manière lamentable et se battaient à coups de cornes;--pour le coup, sa curiosité l'emporta sur sa crainte, et il dit:

«Pourriez-vous, beau-frère, m'expliquer une chose si extraordinaire? Comment! dans cette belle prairie, où ils sont dans l'herbe jusqu'au ventre, les bestiaux sont maigres à faire pitié; ils gémissent, ils se battent comme s'ils étaient les plus malheureux du monde, et là-bas, au milieu des pierres et du sable, j'en ai vu d'autres qui semblaient repus, satisfaits et dans un bien-être complet!

--Voici l'explication de ce mystère, dit le prince: ceux-là sont les pauvres qui, contents de leur sort et de la condition que Dieu leur a faite, ne convoitent pas le bien d'autrui, et vivent heureux avec peu de chose; mais ceux-ci, au contraire, ce sont les riches qui n'ont jamais assez, cherchent toujours à amasser du bien aux dépens du prochain, ont des procès, des querelles et pas un moment de repos.»

Yvon ne répondit rien, il cherchait à comprendre ce que venait de lui dire son beau-frère et marchait la tête basse. Un grand bruit la lui fit relever, et il vit alors, au bord d'une rivière, deux arbres qui s'entre-choquaient et se battaient, avec tant de force et de fureur, que des morceaux de branches, des éclats de bois abattus jonchaient le sol autour d'eux.--C'était un spectacle effrayant.

Yvon s'avança intrépidement entre eux et, les touchant de son bâton, il s'écria:

«Cessez de vous faire du mal, et vivez en paix!» A peine eut-il prononcé ces paroles, que les deux arbres reprirent la forme humaine et lui parlèrent ainsi:

«Que notre bénédiction soit sur vous! Voici trois cents ans passés que nous nous battions, personne encore n'avait eu pitié de nous et n'avait daigné nous dire un seul mot. Nous sommes deux époux qui nous disputions sans cesse quand nous étions sur la terre, et, pour nous punir, Dieu nous avait condamnés à continuer de nous battre encore ici, jusqu'à ce qu'une âme charitable eût compassion de notre misérable sort et nous adressât une bonne parole. Vous avez mis fin à notre supplice et nous allons au Paradis, où nous espérons vous revoir un jour...»

Et le mari et la femme disparurent.

Yvon rejoignit son beau-frère qui avait pris les devants, et il le retrouva près d'une caverne, d'où sortait un effroyable vacarme.--C'étaient des cris, des hurlements, des imprécations, des blasphèmes, des bruits de chaînes, des coups de fouet, des grincements de dents. Le sang se glaçait dans les veines, rien qu'à entendre tout cela.

Yvon s'arrêta effrayé.

«Que se passe-t-il là-dedans, beau-frère? dit-il.

--Des choses épouvantables, lui répondit le prince, car c'est l'entrée de l'enfer. Je vous l'aurais fait visiter avec moi, si vous ne m'aviez désobéi, mais je ne puis vous conduire plus loin maintenant.

--Comment donc vous ai-je désobéi? dit Yvon, qui avait déjà oublié les deux arbres.

--N'avez-vous pas touché et parlé à ces deux arbres qui se battaient au bord de la rivière?

--C'est vrai, balbutia Yvon tout confus, je vous en demande pardon.

--Je vous pardonne, car votre faute est légère, mais vous n'irez pas plus loin aujourd'hui. Retournez au château, auprès de votre sœur; moi je continue ma route. Demain matin, nous partirons encore ensemble, et je vous mettrai sur le chemin qui doit vous conduire chez vos parents.»

Yvon ne répliqua pas, il revint au château, seul et l'air un peu honteux.

Sa sœur en fut toute surprise.

«Te voilà déjà de retour, mon frère chéri? dit-elle.

--Oui, ma petite sœur, répondit-il d'un ton triste.

--Et tu reviens seul?

--Tout seul...

--Et mon mari? Qu'en as-tu fait?

--Il a continué sa route.

--Mais pourquoi n'as-tu pas continué avec lui?

--Parce que...

--Tu lui as désobéi?

--Oui, dit Yvon en baissant la tête; et il lui raconta l'étrange histoire des deux arbres qui se battaient avec un si cruel acharnement.

[Illustration: IL LISAIT LES NOMS DE TOUS SES PARENTS.]

--Je ne puis dire que tu aies mal fait, mais nous ne sommes pas plus avancés qu'hier et tu ne peux toujours pas me dire où va mon mari.

--Non, il ne m'en a pas parlé, et je n'ai rien deviné.»

Le soir, le prince rentra à l'heure ordinaire. Il ne fit point de reproches à Yvon, mais le jour suivant, tout au matin, il l'éveilla.

«Vous savez ce que je vous ai dit hier, beau-frère, je regrette de vous séparer de votre sœur, mais par votre désobéissance, vous avez perdu le bonheur de rester auprès d'elle. Cependant, consolez-vous, vous reviendrez sans tarder et ce sera alors pour toujours. Seulement il faut que vous passiez encore un peu de temps dans votre pays.»

Yvon fit ses adieux à sa sœur, et son beau-frère le conduisit jusqu'à un chemin large et facile.

«Allez toujours droit devant vous, lui dit-il, ne craignez rien, vous ferez un bon voyage, et, répéta-t-il d'un air affable, vous reviendrez sans tarder.»

Yvon se remit en marche, un peu triste, mais résigné et résolu. Il ne s'arrêtait ni jour ni nuit, car il n'avait ni faim, ni soif, ni besoin de dormir et de se reposer. Il ne pensait même plus à toutes ces misères de la vie humaine. Il allait, poussé par une force intérieure qui semblait le faire agir par une autre volonté que la sienne. Il arriva enfin dans son pays et fut stupéfait de n'y plus rien reconnaître...

A la place où s'élevait la maison de ses parents, il n'y avait plus qu'une ruine, couverte d'un épais manteau de lierre; leurs champs et leurs jardins étaient remplacés par une prairie avec des chênes et des hêtres très vieux.

«C'est pourtant bien ici qu'était notre maison, se dit-il; voilà la petite rivière et, là-bas, la forêt; et même le pont que j'ai vu construire et où j'ai passé tant de fois avec mon troupeau; mais comme il a pris un air de vétusté! Les pierres sont toutes rongées par la mousse et on le dirait prêt à crouler! Mais voici une chaumière que je ne connaissais pas; elle n'a pas l'air jeune non plus; peut-être y aurai-je l'explication de tout ce que je vois ici d'incompréhensible.

Il entra.

«Bonjour, bonjour, dit-il; pouvez-vous m'apprendre ce qui est arrivé à la famille et à la maison de mon père, Iouenn Dagorn?»

La femme à qui il parlait, le regarda tout ébahie.

«Iouenn Dagorn?... répéta-t-elle. Je ne connais pas cet homme-là.

--Moi non plus, dit son mari. Il n'y a pas de Iouenn Dagorn par ici.»

Un vieillard tout courbé, assis au foyer, dit d'une voix cassée, que l'âge faisait trembler:

«Quand j'étais tout jeune, j'ai entendu mon grand-père parler d'un Iouenn Dagorn que son grand-père avait connu dans son enfance. Mais il y a bien longtemps que ce Dagorn est mort et les enfants de ses enfants aussi; et il n'y a plus de Dagorn dans le pays...»

Le pauvre Yvon resta un moment atterré; puis il prit congé des bonnes gens et se rendit au cimetière.

Sur des pierres usées par le temps, se lisaient les noms de tous ses parents...

«Qu'ai-je à faire en ce monde? s'écria-t-il en levant les bras au ciel! Mon Dieu! retirez-moi d'ici!»

Il entra dans l'église, s'agenouilla dévotement sur les dalles... Du fond du cœur il adressa au ciel une fervente prière... et tomba raide mort!

Il est allé sans doute rejoindre sa sœur au Château de Cristal. Je voudrais bien être avec lui.

_Imité de F. M. Luzel, tome XXIV (p. 40) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_

[Illustration]

[Illustration: «AH! MON DIEU! LA PRINCESSE VIENT D'ÊTRE CHANGÉE EN SOURIS!»]

LA SOURIS