‹ Contes du pays d'ArmorChapitre 38 sur 41 · I

I

Il y avait une fois un magicien et une magicienne, riches et puissants.

La magicienne était savante et très habile dans son art de magie, mais dure et impérieuse; quant au magicien, son mari, c'était un pauvre bonhomme qui, n'ayant jamais eu beaucoup d'esprit, en avait maintenant un peu moins tous les jours. Ils vivaient assez heureux cependant et leur plus grande peine était de ne point avoir d'enfants.

Un matin, que le magicien chassait en forêt, il aperçut, au fond d'un fourré, une belle biche étendue sur la mousse et deux petits enfants attachés à ses mamelles. Il n'osa pas tirer sur elle, de peur de blesser ses nourrissons; il s'approcha tout doucement; mais aussitôt que la biche le vit, elle s'enfuit. Alors il prit les deux petits êtres et, les enveloppant dans son manteau, les emporta du mieux qu'il put à son château.

La magicienne, étonnée de le voir revenir de si bonne heure, alla au-devant de lui pour s'enquérir du motif de son retour.

Il lui montra les deux enfants, qui dormaient d'un paisible sommeil, et souriaient en dormant.

«Voyez, femme, dit-il, ce que je viens de trouver dans le bois!

--Oh! les charmants poupons! s'écria-t-elle, ils sont beaux comme les amours... Garçon et fille! La fille sera pour moi, le garçon pour vous. Chacun élèvera son enfant à sa guise.»

Et, prenant la petite fille dans ses bras, elle ajouta:

«Voilà ma mignonne! je l'appellerai _Azénor_ et je lui montrerai tous les secrets de la magie.

--Eh bien! dit le bonhomme, mon gars se nommera _Arzur_, et je tâcherai d'en faire aussi quelque chose de bien.»

Les années passèrent. Les enfants étaient bien traités au château, mais, à mesure qu'ils grandissaient, la magicienne s'attachait davantage à Azénor, qui était belle et spirituelle et apprenait facilement tout ce qu'on lui montrait. En revanche, la dame ne pouvait souffrir Arzur, quoiqu'il fût bon et gentil garçon; mais, d'une intelligence moins vive que sa sœur, il impatientait, par ses lenteurs, la redoutable sorcière.

Le bon naturel d'Azénor l'avait défendue contre les mauvais exemples et les mauvais conseils de la magicienne; elle n'avait pris de ses leçons que la science qu'elle en pouvait tirer et avait gardé un cœur aimant, tout plein d'affection pour son jeune frère.

Un beau soir, qu'elle et lui étaient allés se promener un peu loin du château, ils s'assirent sur les rochers, au bord de la mer, et se mirent à causer. Pour la centième fois, le pauvre Arzur se plaignit des rigueurs de sa marâtre. Azénor ne lui répondait pas, et regardait, d'un air pensif, les flots, que la lune argentait de mille paillettes mouvantes.

«Enfin, soupira Arzur, n'est-il pas bien triste qu'une mère soit si dure pour son enfant! Comment veux-tu que je l'aime, ainsi qu'un bon fils doit aimer sa mère? C'est au-dessus de mes forces; je ne puis pas aimer une femme qui ne cherche qu'à me rendre malheureux, de toutes les façons. Tu ne dis rien, Azénor?»

La jeune fille tourna vers son frère son beau visage et ses yeux inspirés. Le clair de lune, dans ses cheveux légers, faisait comme une sorte d'auréole et le cercle d'or qui retenait son voile brillait d'une lueur étrange.

«Mon cher Arzur, dit-elle, tu n'es pas obligé d'aimer cette femme cruelle, elle n'est pas ta mère ni la mienne. Nous sommes bien frère et sœur, mais le magicien n'est pas notre père. J'ai appris ce secret ce matin, et c'est pour te le révéler, sans crainte d'être entendue, que je t'ai amené dans cet endroit désert. Tu as raison de dire que la magicienne te déteste; elle te prépare de rudes épreuves, je n'en puis douter, mais ne t'effraye pas, ne crains rien. Tu sais combien je t'aime; je te protégerai, j'en ai la ferme volonté, et, je crois, le pouvoir. Depuis longtemps, j'ai étudié ses livres de magie; j'en sais aujourd'hui plus qu'elle. Ne t'inquiète donc de rien, je parviendrai toujours à te tirer d'embarras, mais à condition que tu feras tout ce que je te dirai de faire. As-tu confiance en moi?

--Oh! oui! ma sœur, ma belle petite sœur! ma chère Azénor! tu as bien plus d'esprit que moi, je le sais, et puis tu es bien plus instruite; je t'obéirai aveuglément.

--Allons, c'est bien, dit Azénor, calme-toi, nous viendrons bien à bout de sortir de peine. Rentrons, la lune touche au bord de l'horizon, c'est l'heure de regagner le logis.»