II
Le lendemain, à peine Arzur était-il levé, que la magicienne le fit appeler. Il arriva, un peu tremblant, sur la terrasse du château, où elle se tenait debout, l'air menaçant, une cognée de bois à la main.
«Te voilà, paresseux! dit-elle en l'apercevant; tu te lèves bien tard, pour un homme qui a tant de besogne à faire!
--Madame, dit Arzur, d'un air timide, en roulant son bonnet de velours dans ses petites mains blanches, je ne savais pas que vous aviez de l'ouvrage à me donner.
--Tu ne savais pas! belle excuse! tu devais savoir. Laisse là ton bonnet, idiot! tu m'agaces à le tourner ainsi! prends cette cognée de bois et... tu vois bien cette forêt de chênes?...»
Elle lui indiqua de la main un bois superbe, qui descendait du haut de la colline jusqu'au fond de la vallée.
«Oui, madame.
--Eh bien! va m'abattre tout ce bois-là; tout, entends-tu bien? Il ne faut pas qu'il y ait un arbre sur pied ce soir, et je veux, en outre, que tout le bois abattu soit employé à faire des cuillers, sans qu'il en reste ni billot, ni billette. Tout cela devra être terminé avant le coucher du soleil, ou il n'y a que la mort pour toi. Qu'as-tu encore à me regarder avec cet air ahuri? Allons, décampe!!!...»
[Illustration: «IL FAUT QUE LA FORÊT SOIT ABATTUE AVANT CE SOIR.»]
Arzur ne se le fit pas dire deux fois; il courut, de toute la vitesse de ses jambes, voir sa sœur, dans la tourelle, où il savait la trouver à coup sûr, penchée sur quelque grimoire.
«Ouvre, Azénor! ouvre vite, ma sœur, à ton pauvre Arzur! je suis perdu!»
Azénor ouvrit.
«Qu'y a-t-il?» s'écria-t-elle, en voyant son frère rouge, haletant, effaré, ses belles boucles blondes tout échevelées.
Arzur, d'une voix entrecoupée, lui raconta la scène qui venait de se passer.
«N'est-ce que cela? dit-elle avec son doux sourire. Nous en verrons bien d'autres! Allons, calme-toi, voici qui va travailler pour toi.»
Et elle tira de son corsage une petite baguette de coudrier, pas plus grosse qu'un tuyau de plume.
«J'avais prévu ce qui t'arrive, et j'ai trouvé, dans mes livres, le moyen de faire ce que commande la vilaine sorcière; elle ne sera que trop bien obéie!! Prends cette baguette, que j'ai cueillie et enchantée, et cache-la bien sur toi, pour que nul ne la voie; puis, va tout au bout de la grande avenue; il y a là un gros chêne, qui a plus de mille ans, tu en frapperas le tronc de ta baguette, en disant:
«_Par la vertu de ma baguette, vieux chêne, abats-toi!_»
--Est-ce là tout? dit Arzur.
--Tout, pour l'instant.»
Le jeune homme partit, assez peu rassuré, malgré la confiance qu'il avait dans le savoir de sa sœur. Il enfila l'avenue; elle était longue et superbe, et, à mesure qu'il voyait ces arbres majestueux se dresser comme d'immenses colonnes, il se disait:
«Non, jamais, jamais, il n'y aura de sortilège assez puissant pour renverser ces fiers géants. Ma sœur se flatte, et moi, je suis condamné à mourir!»
Il s'assit au pied du vieux chêne et, la tête dans les mains, se prit à sangloter.
Les oiseaux se poursuivaient en criant, les insectes bourdonnaient dans l'herbe haute, les fleurs des bois répandaient leurs parfums sauvages, les branches feuillues s'agitaient avec un doux murmure, et le ruisseau jaseur courait en chantant sur les cailloux de son lit. Arzur releva la tête, et ses yeux bleus, tout baignés de larmes, promenèrent un long regard autour de lui.
«Il fait bon vivre, pourtant! dit-il, et je suis trop jeune pour mourir. Essayons!»
Il tira la petite baguette de son sein.
«Qu'elle est menue! pensait-il; c'est un fétu, comparé à ce chêne immense. O Azénor! ta science est-elle donc si puissante?»
Il frappa le tronc du chêne d'un coup léger.
«_Par la vertu de ma baguette, vieux chêne, abats-toi!_» dit-il.
Un formidable craquement se fit entendre, l'arbre s'inclina; Arzur fit un saut de côté et courut, bien vite, en haut de l'éminence voisine. Quel spectacle grandiose de désolation s'étendait sous ses yeux! Le vieux chêne, en tombant, avait renversé les arbres voisins; ceux-ci avaient fait de même pour ceux qui les entouraient, de proche en proche; en moins de cinq minutes, tout le bois était à terre. Arzur, le cœur mis au large, reprit le chemin du château, les deux mains dans ses poches, en sifflotant une chanson de mer. Il rencontra la magicienne, qui fut fort étonnée de lui voir un air si dégagé.
«Que viens-tu faire ici? lui dit-elle. Et ta besogne, est-ce qu'elle se fera toute seule?
--Elle est faite, dit Arzur, tranquillement.
--Faite! ce n'est pas possible, tu mens!
--Ah! si vous ne me croyez pas, venez-y voir par vous-même.»
Elle le suivit, car, au fond, elle était un peu inquiète du sort de ses beaux arbres.
Quand elle les vit par terre, elle entra dans une violente colère.
«Quel malheur! s'écria-t-elle. De si beaux chênes! Il n'y avait pas leurs pareils dans toute la contrée! Ils étaient pour sûr du temps de Merlin l'enchanteur, et les voilà tous couchés sur le sol! Ah! je ne m'en consolerai pas!»
Puis, se tournant vers Arzur, qui riait sous cape:
«Dire que c'est toi, vaurien, qui me causes un pareil dommage! Mais tout n'est pas fini; tu sais que je t'avais commandé de mettre tout ce bois en cuillers; gare à toi si tu y manques!
--Vous m'avez donné jusqu'au coucher du soleil, dit Arzur; soyez tranquille, vous aurez vos cuillers pour manger la bouillie d'avoine à souper.»
La magicienne s'en alla en maugréant. Dès qu'elle fut partie, le jeune garçon toucha de sa baguette le tronc du vieux chêne, et dit:
«_Par la vertu de ma petite baguette, que tout le bois qui est par terre se convertisse en cuillers._»
Aussitôt, tout se mit en mouvement; les troncs se fendaient d'eux-mêmes, les morceaux de bois se taillaient, se rabotaient, avec une prodigieuse activité; une montagne de cuillers s'éleva bientôt jusqu'au ciel.
La magicienne l'aperçut de loin. Elle pensa étouffer de fureur, en voyant tant de beau bois de chêne ainsi gaspillé. Elle accourut vers Arzur, l'écume à la bouche.
«Ah! pendard! ah! brigand! ah! mauvais gars! qu'as-tu fait là? Que veux-tu que je fasse de cette montagne de cuillers?
--Je vous ai obéi, dit Arzur, d'un air un peu goguenard; vous m'aviez demandé des cuillers, en voilà pour toute votre vie.
--Méchant drôle, je crois que tu te mêles de railler encore! Tu te sens soutenu, je ne sais par qui, mais je suis en grande méfiance. Ce n'est pas un âne comme toi qui a trouvé, tout seul, le moyen de me jouer un tel tour! Tu as été aidé; et comment?--voilà ce que je ne puis deviner,--pour le moment, du moins. Mais, ne fais pas tant le fier; demain, je te donnerai une autre tâche, et nous verrons si tu la rempliras aussi facilement qu'aujourd'hui.»
Et elle s'éloigna, geignant et grondant:
«Ah! mon bois! mon bois! et mon vieux chêne de l'enchanteur Merlin!! Ah! si ce gars de malheur n'était pas protégé par mon imbécile de mari, je n'aurais pas tant de peine à m'en débarrasser!»