‹ Contes du Pays GalloChapitre 58 sur 78 · 21.1

21.1

Il fut un temps où la forêt de Rennes était peuplée de brigands. Les voyageurs obligés de la traverser, pour se rendre à Fougères ou en Normandie, étaient armés jusqu’aux dents et, malgré cela, plus d’un y laissa ses os.

Au mois d’août, à l’époque des moissons, les paysans y vont la nuit, au clair de lune, afin d’éviter les gardes, pour couper des branches de bouleaux qui leur servent à faire des balais.

Or un soir qu’un habitant de Saint-Sulpice s’était aventuré dans les plus épais buissons, pour prendre le bois dont il avait besoin, il entendit le bruit d’une troupe de cavaliers. Jean Cheminet – c’était son nom – n’eut que le temps de grimper dans un chêne pour ne pas être aperçu.

Sa frayeur fut grande quand il vit quarante gaillards, le fusil sur l’épaule, le poignard à la ceinture, qui s’arrêtèrent juste sous l’arbre où il se trouvait. Ils descendirent de cheval, et l’un d’eux, qui semblait être le chef, frappa de la crosse de son fusil un rocher, en disant :

« Je suis le lièvre blanc,

« Ouvre-lui sans crainte. »

Le rocher se déplaça, comme mû par un ressort, et une ouverture apparut, qui permit aux brigands d’y entrer, et de déposer, dans un souterrain, le produit de leur vol qui semblait être considérable.

Ils ressortirent presque immédiatement, et enfourchèrent de nouveau leurs chevaux qu’ils avaient eu la précaution d’attacher aux arbres.

De son observatoire le paysan, ayant remarqué des valises pleines d’or, se rappela que la veille, la diligence transportant des fonds de l’État, de Fougères à Rennes, avait été arrêtée et pillée. Il se dit : « Si je pouvais m’emparer de cet argent, ma fortune serait faite. Ma foi tant pis, qui ne risque rien n’a rien. »

Il descendit du chêne et se dirigea vers le rocher qu’il frappa de son sarciau, sorte de couperet qu’il avait à la main pour abattre les bouleaux, et répéta ce qu’il avait entendu dire :

« Je suis le lièvre blanc,

« Ouvre-lui sans crainte. »

La pierre tourna sur elle-même, et il se précipita sur les sacs d’argent qu’il cacha sous les bruyères et les ronces. Il alla ensuite chercher son cheval pour emporter l’argent deux fois volé.

Le lendemain, il dit à sa femme :

— Va chez mon frère, le prier de te prêter un boisseau.

La femme y alla, et ne rencontra que sa belle-sœur qui lui demanda :

— Que ton homme veut-il faire d’un boisseau ?

— Je n’en sais rien, il ne me l’a pas dit ; mais il a un air mystérieux qui ne lui est pas habituel.

— Ah ! je saurai bien, moi, ce qu’il veut mesurer.

Et elle appliqua dessous le boisseau, de la poix de cordonnier qu’on appelle de la gemme à Saint-Sulpice-la-Forêt.

En effet, quand on lui rapporta le boisseau, deux louis d’or y étaient restés collés.

— Tu plains quelquefois ton frère de sa misère, dit la belle-sœur de Jean Cheminet, à son mari, eh bien ! sais-tu ce qu’il voulait faire de notre boisseau ? C’était pour mesurer de l’or, et elle montra les deux louis qu’elle avait trouvés.

L’homme étonné se rendit chez son frère, et, à force de questions, parvint à savoir la vérité.

Sans rien dire à personne, il alla à son tour dans la forêt, frappa le rocher, prononça les paroles magiques, et pénétra dans le souterrain.

Mais les brigands s’étaient aperçus du vol, et l’homme ne fut pas plus tôt entré chez eux, qu’ils s’emparèrent de lui et le fendirent en deux, d’un coup de sabre. Les deux parties du corps furent attachées à des branches d’arbres, de chaque côté du rocher, pour effrayer ceux qui auraient eu la velléité de leur rendre visite.

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