31.1
Il existait au temps jadis une pauvre femme, vieille et infirme, qui habitait une masure délabrée. Cette malheureuse avait la réputation d’être sorcière, et était, à cause de cela, abandonnée de tout le monde. Ceux qui croyaient qu’elle leur avait jeté des sorts ne passaient jamais devant sa porte sans lui dire des injures ou des méchancetés. Les autres la fuyaient.
Des histoires absurdes étaient débitées sur son compte :
Les uns l’avaient vue, le samedi soir, se rendre au sabbat, à cheval sur un balai.
D’autres l’avaient entendue, la nuit, battre son linge au bord du doué 1.
Le père Bouilleau s’était donné une entorse à la jambe, parce qu’il avait refusé d’occuper la sorcière pendant la moisson.
La mère Guenoche avait eu la fièvre parce que la sorcière avait marmotté des paroles incompréhensibles en passant devant sa maison.
L’infortunée bonne femme serait certainement morte de faim et de besoin, si une jeune ouvrière n’avait eu pitié d’elle. Marie n’était cependant pas riche, et n’avait pour vivre, que le produit de son travail de couturière ; mais elle avait bon cœur, et était indignée de la conduite de ses voisins envers la pauvre vieille.
Le propriétaire de la masure habitée par la chouette – comme l’appelaient encore les villageois – ennuyé de loger celle-ci gratis, la mit un jour à la porte.
La malheureuse, étendue comme Job sur un fumier, gémissait de sa misère et priait tous les saints du paradis de lui venir en aide.
Marie, informée de la triste situation de sa protégée, accourut à son secours. Elle la releva, l’aida à marcher, la conduisit dans sa propre demeure.
L’ouvrière offrit son lit à la sorcière, se réservant seulement une mauvaise paillasse qu’elle jeta dans un coin, disant qu’à son âge c’était suffisant et qu’on dormait bien partout.
Non seulement elle logea la vieille, mais elle l’entretint du mieux qu’elle put.
Des mois s’écoulèrent ainsi, et l’état de la bonne femme ne fit qu’empirer. Bientôt l’hiver vint, les dépenses augmentèrent car il fallait du feu, de la lumière, et les ressources de l’ouvrière allaient s’amoindrissant.
Les personnes qui lui donnaient du travail, contrariées de voir qu’elle avait recueilli la mendiante, se vengèrent en l’empêchant de gagner sa vie.
La pauvre enfant fut obligée de vendre, pour deux écus, une petite croix qui lui venait de sa mère et à laquelle elle tenait beaucoup. Cet argent lui servit à acheter des remèdes pour la malade.
Une autre fois elle vendit son linge et ses hardes, parce qu’il n’y avait plus de pain à la maison, et ne conserva qu’une simple petite robe d’indienne, bien insuffisante pour la préserver du froid.
La vieille la remerciait avec effusion et lui répétait sans cesse : « Courage, courage, fille vaillante, un jour viendra où tu auras jupon et corset, ainsi que de la laine pour te faire des chausses 2. »
Une nuit que Marie ne dormait pas, tourmentée par la crainte de ne plus pouvoir suffire aux besoins de son petit ménage, elle entendit la voix affaiblie de la malade l’appeler près d’elle. Elle courut au chevet de la vieille qui, rassemblant toutes ses forces, lui dit :
« Ma chère enfant, je sens que je vais mourir, mais avant de te quitter je veux te faire une confidence, et te récompenser de l’attachement que tu m’as toujours témoigné. Écoute-moi bien : j’aurais pu être riche si j’avais voulu ; mais j’ai préféré endurer la misère afin de racheter mes vieux péchés.
« Il n’en est pas de même pour toi, la conscience est pure et tu n’as rien à te faire pardonner.
« Je sais aussi que tu aimes le fils du meunier ton voisin et que tu en es aimée. Seulement le père de ce jeune homme, riche et avare, ne consentira jamais à votre mariage parce que tu ne possèdes rien. Or, je veux te léguer un trésor qui te fera avant peu, sois-en certaine, la plus riche héritière de la contrée. »
Marie se mit à pleurer, croyant que la moribonde avait le délire et ne savait plus ce qu’elle disait.
La malade ne vit pas les larmes de la jeune fille et continua :
« Lorsque je ne serai plus, tu t’en iras dans la grotte du rocher d’Uzel. Là se trouve l’objet qui doit faire ton bonheur.
« Il faudra t’armer de courage, car il y a loin d’ici cette grotte, et l’entrée en est difficile. Tu auras bien des obstacles à vaincre ; mais avec de la persévérance tu parviendras à surmonter toutes les difficultés. »
La voix de la mourante allait s’affaiblissant. Bientôt il ne lui fut plus possible de parler. Sa main chercha celle de Marie pour la porter à ses lèvres. De grosses larmes roulèrent le long de ses joues creuses. Ses yeux déjà ternes et morts s’élevèrent une dernière fois vers le ciel. Elle sembla marmotter une prière, puis son âme s’envola dans un soupir.
La pauvre vieille avait cessé de vivre.
L’ouvrière pleura la bonne femme comme elle avait pleuré sa mère, morte depuis longtemps. Elle lui rendit les derniers devoirs, lui ferma les yeux et l’ensevelit elle-même.