31.2
Au printemps suivant, Marie se souvint des dernières paroles de la morte. Souvent elle y songea, et enfin résolut de se rendre à la grotte d’Uzel, non pour y chercher la fortune qui ne la tentait guère, mais pour se conformer au désir de sa vieille amie.
Ce ne fut pas sans une certaine appréhension qu’elle se décida à entreprendre ce voyage, à aller seule vers cet endroit désert qui était un lieu d’effroi, à plus de sept lieues à la ronde.
On racontait sur cette grotte des récits effrayants. Les paysans ne passaient jamais devant sans se signer et, quand ils le pouvaient, faisaient de longs détours pour l’éviter.
Enfin, s’armant de courage, un matin, Marie se mit en route. Il n’y avait point de sentier tracé, elle s’égara plusieurs fois et n’arriva que dans l’après-midi près du rocher d’Uzel.
Son courage fut bien près de l’abandonner en voyant une campagne aride et sauvage, où croissaient des ronces et des épines qui l’empêchaient d’avancer. Les orties recouvraient la grotte entière qui semblait ainsi vouloir se dérober à tous les regards.
La jeune fille, presque effrayée, alla s’asseoir au pied d’un arbre où, sous les rayons d’un premier soleil d’avril, elle ne tarda pas à s’endormir.
Elle vit, en rêve, la vieille femme sur son lit de mort qui lui dit encore :
« Je te lègue un trésor qui m’appartient et qui te fera la plus riche héritière du village. Tu épouseras Louis, ton beau voisin qui t’aime. » Puis la dormeuse se trouva au milieu d’un atelier rempli d’ouvrières. Elle se vit, elle-même, vêtue d’une toilette simple mais presque élégante, distribuant la besogne, indiquant comment s’y prendre pour aller plus vite et mieux faire, recevant les clients, rédigeant les notes, comptant l’argent, etc. L’image de Louis lui apparut également. Il la conduisait à l’église et tous les habitants du hameau les complimentaient et les admiraient.
Au bout de quelques heures elle se réveilla. Se rappelant alors son rêve, elle murmura : « C’est la bonne vieille qui, du haut du ciel, veille sur moi et m’invite à accomplir ses dernières volontés. »
Surmontant ses terreurs, elle se dirigea vers la grotte et, une branche d’arbre à la main, frappa de toutes ses forces, les ronces et les orties pour se frayer un passage.
Elle entra résolument dans une espèce de souterrain. Peu à peu, ses yeux s’habituant à l’obscurité, elle aperçut une autre ouverture conduisant à une seconde pièce éclairée par quelques rayons de soleil qui filtraient à travers les fissures du rocher.
Marie hésitait à entrer, lorsqu’elle s’arrêta, surprise, en entendant un chant, d’une douceur ineffable, qui la rassura complètement et lui donna le courage d’avancer.
D’abord elle ne vit rien. Puis ayant fait le tour de la grotte, elle constata qu’elle était vide. Un vieux rouet seul, oublié dans un coin, paraissait avoir été abandonné à cause, sans doute, de son mauvais état.
L’ouvrière s’en approcha et remarqua qu’il était tout mirodé 3, et qu’il avait dû être, autrefois, un objet de valeur. À sa forme ancienne, elle supposa qu’il avait plus de cent ans d’existence.
Elle fureta dans tous les coins afin de découvrir le chanteur qui l’avait charmée : mais ses recherches furent vaines, et cependant il était impossible de fuir, puisqu’il n’y avait pas d’autre issue.
Marie, découragée, s’apprêtait à retourner sur ses pas, quand elle s’entendit appeler par son nom.
Les paroles semblaient sortir du rouet. La jeune fille regarda de son mieux et découvrit, juché sur la poignée du rouet, un petit nain si petit, si petit qu’il était à peine visible. Il fit tout à coup tourner la roue de l’instrument avec une adresse étonnante, et se mit à filer de la laine qui, passant par ses doigts agiles, devint plus fine que les fils de la Vierge que l’on voit sur les landes, après les premières gelées d’octobre.
Le nain, tout en travaillant, recommença sa chanson. Voici ce qu’il disait :
« Viens voir mon travail, Marie, et dis-moi si tu es contente.
« Si tu crois qu’on peut mieux faire, je tâcherai de te satisfaire, car je suis ton ouvrier.
« Le rouet et moi nous t’appartenons. Nous travaillerons jour et nuit, jusqu’à ce que tu sois riche, mariée et heureuse. J’en ai pris l’engagement envers la pauvre vieille qui a rendu son âme à Dieu et les lutins ne trahissent jamais leurs promesses. »
La jeune fille émerveillée du travail du nain et de la rapidité avec laquelle les fuseaux se succédaient, lui demanda ce qu’elle devait faire.
— Rien, répondit-il ; me permettre seulement de t’accompagner et d’envoyer le rouet chez toi.
— Je veux bien que tu m’accompagnes, joli chanteur et ouvrier sans égal : mais ce n’est pas toi qui es capable d’emporter le rouet, il est trop lourd pour ta petite taille.
— Rassure-toi ; je peux devenir aussi grand qu’un chêne et aussi fort qu’un lion, quand cela est nécessaire. Je puis encore, – et cela est un de mes plus beaux dons – me rendre invisible aux yeux des gens.
Et sans plus tarder, le nain devenant grand comme un homme, chargea le rouet sur ses épaules et invita la jeune fille à le suivre.
Il la conduisit, par un chemin de lui seul connu, à travers des prairies remplies de fleurs, le long de petits ruisselets gazouillant sur les galets. Les sentiers qu’ils parcouraient étaient tapissés de mousse que Marie foulait de ses pieds, sans se fatiguer et sans s’apercevoir de la longueur du chemin. D’ailleurs, le lutin, qui marchait le premier pour indiquer la route, chantait la chanson suivante que la fillette écoutait avec intérêt :
Tous les oiseaux du monde
La caill’, la tourterelle,
Et le rossignolet
Il chante pour les gars
Il ne chant’ point pour moi
Elle est dans la Hollande,
Je donn’rais ben tout Rennes
Je donn’rais ben tout Rennes,
Et la claire fontaine,
Par la force qu’elle a,
Y’en a un qui moud l’orge,
Le troisième la cannelle ;