Vingtième partie Les loriots
L’hiver était très rigoureux ; Robert et Berthe, frère et sœur, avaient reçu chacun de leurs parents un petit sac de blé, pour aller le porter au moulin et en rapporter la farine nécessaire pour faire le pain de la famille. – Allez, mes enfants, leur avait dit la mère, et faites-vous bien rendre votre compte, car la farine est chère cette année. Je promets à celui de vous deux dont le sac sera le mieux rempli une petite galette que je ferai cuire en même temps que notre pain.
Berthe et Robert eurent grand soin de ne pas perdre de grains dans la route ; mais en arrivant au moulin, Berthe vit au pied de la haie dont était clos le jardin du meunier un grand nombre de petits oiseaux qui cherchaient de quoi manger et ne trouvaient rien : l’année avaient été mauvaise pour les animaux comme pour les hommes. En regardant ces oiseaux, Berthe laissait tomber à terre quelques grains ; ils vinrent se les disputer jusque sous ses pieds. – Ah ! mon frère, dit-elle, vois donc, ce sont les pauvres loriots qui nous amusaient tant par leur vivacité et leur ramage l’été dernier. En vérité, je ne puis les laisser mourir de faim ; et en parlant ainsi elle leur jeta deux ou trois poignées de blé ; les oiseaux se précipitèrent dessus comme des affamés.
— Tu viens de faire quelque chose de beau, répondit Robert. D’abord tu as perdu tout droit à la galette, car moi qui ai plus de blé, j’aurai certainement plus de farine ; ensuite, tu as donné trois poignées de grains, pourtant tu sais qu’il est très cher, et qu’à la maison nous n’en avons pas beaucoup. Va, nos parents te gronderont ; tu avais bien besoin de te laisser aller à cette sotte compassion ! – Mon cher frère, répliqua Berthe, je tâcherai que personne ne souffre du plaisir que j’ai eu à nourrir ces oiseaux. D’abord, toi tu y gagneras la galette, et quant à nos parents, pour les indemniser de ce que je leur ai enlevé, j’irai ce soir me coucher sans souper. Robert, en entendant cette réponse, se moqua de sa sœur, et ses plaisanteries ne cessèrent pas jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés au moulin.
On fit moudre aussitôt ce qu’ils apportaient ; lorsqu’on leur rendit leur farine, il arriva une chose étrange. Robert trouvait exactement son compte, et cependant Berthe avait plus de moitié en sus. On fut obligé de lui prêter un autre sac. – Bon Dieu ! dit Robert, d’où peut provenir cette augmentation ? n’est-ce point un miracle que Dieu a fait en faveur de ma sœur, parce qu’elle a secouru de pauvres créatures ! Oh ! je me repens de l’avoir blâmée, et de m’être moqué d’elle. Elle a bien fait, puisque Dieu l’a récompensée. Berthe, qui était fort pieuse, se montrait aussi disposée à concevoir la même idée ; mais le meunier leur dit : – Enfants, ce qui s’est passé n’a rien de surnaturel. J’étais derrière la haie de mon jardin quand vous êtes arrivés au moulin. J’ai entendu votre conversation ; j’ai pu juger de la bonté du cœur de Berthe, et j’ai voulu la récompenser. Cependant, vous devez conserver la même reconnaissance envers la Providence divine, puisque dans cette circonstance je ne suis que son instrument, et que c’est elle qui, pour vous encourage au bien, m’a inspiré la volonté et donné le pouvoir de récompenser la charité de Berthe.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.