‹ Contes et historiettesChapitre 19 sur 20 · Dix-neuvième partie La mendiante

Dix-neuvième partie La mendiante

Une dame hérita d’un de ses parents, qui laissait une grande fortune. Ce parent était le seigneur d’un village, où il possédait un beau château. Avant de mourir, il recommanda à la dame de faire sur ses biens une pension de cent écus à la famille la plus charitable du village.

Au bout de quelque temps, la dame fit annoncer qu’elle allait venir prendre possession du château ; et deux jours avant celui qu’elle avait fixée, l’on vit dans le village une pauvresse étrangère qui allait de porte en porte demander l’aumône. Dans la plupart des maisons, on lui répondait durement que le pain était cher, et qu’il n’y en avait pas de trop. Dans d’autres, tout en la rudoyant, on lui donnait quelque liard ou quelque morceau de pain moisi, quelques pommes à moitié gâtées. Enfin, elle arriva près d’une cabane habitée par un paysan, sa femme et leur petit enfant. Comme la pauvresse grelottait de froid, et qu’elle avait la figure et les mains toutes violettes, tant elle souffrait de la rigueur de la saison, le paysan, sitôt qu’il la vit à sa porte, lui dit d’entrer et de se chauffer à son feu. Puis il lui versa un verre de vin, sa femme lui coupa un morceau du peu de pain qu’elle avait chez elle, et le lui donna, avec une tranche de jambon. Le petit enfant aussi se montra charitable et lui offrit la moitié d’un morceau de galette que sa mère venait de lui donner. La pauvresse s’en alla en les bénissant.

Le surlendemain, l’on apprit que la dame du château venait d’arriver et les habitants du village furent invités par elle à dîner. On les introduisit tous dans une salle à manger, où il y avait une grande et une petite table. Celle-ci était couverte des mets les plus exquis ; sur la grande il y avait beaucoup d’assiettes couvertes.

La dame fit placer à cette table tous les gens du village, à l’exception de la famille qui avait secouru la mendiante, puis elle dit :

— Mon parent, qui m’a laissé ce château, m’a ordonné de faire une rente de cent écus au plus charitable d’entre vous. Pour pouvoir remplir ses volontés, j’ai voulu vous éprouver. C’est moi qui avant-hier ai parcouru le village sous l’habit d’une pauvresse. Chacun de vous peut se rendre justice, et se dire s’il m’a bien accueillie. Je n’ai trouvé de charitable que ce pauvre homme, sa femme et son fils ; aussi auront-ils la rente de cent écus tant que l’un d’eux vivra. Je leur dois aussi un dîner ; qu’ils se mettent avec moi à cette petite table je vais le leur rendre le mieux qu’il me sera possible. Quant à vous autres, vous trouverez sur vos assiettes la juste récompense de ce que vous m’avez donné ; vous pouvez lever les couvercles.

Les paysans n’étaient pas fort satisfaits de ce discours, ils le furent encore moins de ce qu’ils trouvèrent devant eux ; ceux qui n’avaient rien donné virent leurs assiettes absolument vides ; les autres trouvèrent l’objet même qu’ils avaient remis à la pauvresse ; l’un une croûte de pain, l’autre une pomme pourrie, l’autre un mauvais liard. Enfin un méchant petit garçon qui avait jeté à la pauvresse l’os qu’il rongeait, trouva cet os qu’elle avait ramassé. La dame, après s’être amusée de leur surprise, ajouta : – N’oubliez pas que vous serez ainsi récompensés dans l’autre monde.

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