‹ Contes et NouvellesChapitre 55 sur 88 · III

III

La femme de Sema avait achevé de bonne heure son travail quotidien. L’eau, le lait, étaient prêts pour le lendemain ; les enfants avaient eu leur repas du soir, elle-même venait de manger, et, maintenant, elle tenait conseil avec elle-même, fort embarrassée de décider s’il fallait faire ce jour-là encore une nouvelle cuisson de pain.

– Sema peut avoir dîné en route, se disait-elle ; dans ce cas, il ne prendra rien ce soir, et il reste assez de pain pour demain.

Elle tourna et retourna vingt fois le morceau qui restait ; elle prit enfin un parti :

– Voyons, décida-t-elle, il n’y a plus de farine que pour une fois, et il faut que nous allions avec cela jusqu’à vendredi.

Le pain soigneusement serré, Matréma prit son aiguille et se mit à rapiécer une chemise de son mari. Tandis que sa main se pressait, Matréma était en pensée avec son Sema, achetant la peau de mouton dont on ferait la fameuse pelisse.

– Mon Dieu, pourvu qu’il ne se laisse pas tromper, disait-elle en tirant nerveusement son aiguille. Le pauvre homme est sans malice aucune, un petit enfant le mènerait par le nez, et lui ne saurait même pas faire tort d’un cheveu. Certes, huit roubles d’argent ne sont pas une petite somme ; avec cela on a une riche pelisse, sans garnitures il est vrai, mais enfin une pelisse. Avons-nous assez souffert, l’hiver passé, sans pelisse ! Je ne pouvais aller nulle part, pas même jusqu’au ruisseau. Et il a tout pris en partant, tout, je n’ai plus rien de chaud à me mettre sur le corps. Il est parti de bonne heure ; que fait-il pour ne pas encore être rentré ? Ah çà ! mon petit trésor se serait-il peut-être arrêté au cabaret ?

Elle achevait son petit monologue quand des pas résonnèrent tout à coup sur l’escalier.

Matréma posa son ouvrage et se leva en hâte.

A sa grande surprise, elle voit que deux hommes sont entrés : l’un est son mari, l’autre une façon de paysan, en hautes bottes de feutre, sans bonnet, en somme, un singulier compère.

L’odorat de Matréma avait deviné aussitôt le parfum de l’eau-de-vie.

– Grand Dieu ! pensa-t-elle, quelque chose me l’avait bien dit, mon homme a bu.

Mais quand elle vit qu’il était sans kaftan, à peine vêtu du vieux mantelet, et qu’il se tenait là comme un coupable, sans rien dire, sans savoir où regarder, elle crut sentir son cœur se briser.

– Il s’est enivré, dit-elle avec une douloureuse amertume, il a bu notre pauvre argent avec cet ivrogne et voilà qu’il l’amène encore ici.

Les deux hommes entrèrent dans la chambre, Matréma les suivit, tout entière à dévisager l’inconnu. Elle remarque qu’il est fort jeune, qu’il a le teint hâve, le maintien timide et qu’il porte son propre kaftan, sur sa peau encore ! Pas trace de chemise, pas plus que de coiffure ! Il est entré et est resté fixé sur place, ne bougeant plus, n’osant lever les yeux.

– Ce ne peut être un homme de bien, se dit Matréma… Il me fait peur !

Elle recula et se colla au poêle, attendant, l’air mauvais, ce qui allait advenir.

Sema ôta sa casquette de cuir, s’assit sur le banc. Tout préoccupé d’héberger son hôte, il demanda à Matréma :

– Eh bien ! petite femme, qu’est-ce que tu donnes à souper ?

La ménagère, changée en statue devant son poêle, marmotta quelque chose entre ses dents. Elle regardait alternativement les deux hommes et secouait la tête de l’air le plus mécontent.

Sema fit comme s’il ne voyait rien, et, prenant la main de l’étranger, il lui dit d’un ton affectueux :

– Assieds-toi, frère, et prenons un morceau ensemble.

L’étranger s’assit timidement aux côtés de Sema.

Celui-ci reprit :

– Dis, petite femme, ne te reste-t-il rien de ta cuisine ?

Alors Matréma éclata :

– Bien sûr qu’il me reste quelque chose : mais te le donner ! Ah ! non, certes. Un homme qui a bu à ne plus savoir où est sa tête, qui s’en est allé pour acheter une pelisse et qui revient sans kaftan, amenant un vagabond chez lui ! Non, certes, je ne donnerai pas à souper à des fainéants et à des ivrognes de votre espèce.

– Cesse ton caquet, stupide femme, ta langue va trop vite. Tu devrais t’informer d’abord…

– D’abord je veux savoir ce que tu as fait de notre argent.

Sema porta sa main à sa poche et en retira le billet de trois roubles, qu’il tendit à sa femme.

– Voilà, dit-il. Trifouan ne m’a rien donné ; il m’a promis de payer demain.

Ces mots, loin de calmer la terrible femme, provoquèrent une nouvelle explosion de colère.

– Point de pelisse ! Mon kaftan sur le corps d’un va-nu-pieds ! Un vagabond au logis ! cria-t-elle en saisissant furieusement les billets, qu’elle serra aussitôt en lieu sûr, sa langue allant toujours. Non, il n’y a rien ici pour vous. J’aurais bien à faire s’il me fallait nourrir tes ivrognes, les amis de cabaret.

– Matréma ! tiens ta langue, femme stupide, et écoute ce que j’ai à te dire.

– Ce que tu as à me dire ! Voyez-vous ce grand nigaud qui voudrait m’apprendre quelque chose ! Ah ! je ne me trompais pas quand je ne voulais pas de toi pour mari. Tout le beau linge que j’ai reçu de ma mère, tu l’as vendu pour boire, et, aujourd’hui encore, tu vas au cabaret, au lieu d’acheter la pelisse.

Sema veut expliquer qu’il n’a bu que les vingt kopecks, il commence le récit de sa rencontre avec l’étranger ; mais Matréma l’interrompt coups sur coups et parle seule. Où prend-elle tout ce qu’elle dit ? Dieu, quel flux de paroles ! un mot n’attend pas l’autre. Sa mémoire rappelle des faits écoulés depuis dix ans ; elle s’excite toujours plus, elle jette les hauts cris et tombe enfin sur son mari, qu’elle saisit violemment par le bras.

– Et mon mantelet, le seul bon que j’aie, il te le fallait aussi. Rends-le-moi, ivrogne, et bien vite, ou gare le bâton !

Sema, sans répondre, se met en devoir d’obéir ; il ôte l’une des manches du mantelet ; sa femme tire violemment l’autre en faisant craquer toutes les coutures, puis se précipite vers la porte, avec le dessein de s’enfuir ; mais, soudain, elle s’arrête, une voix vient de parler en elle, lui disant de rentrer et de s’informer d’abord de ce qu’est l’étranger.

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