‹ Contes et NouvellesChapitre 56 sur 88 · IV

IV

Si c’était un homme de bien, dit-elle à Sema, il ne se promènerait pas tout nu, sans même avoir une chemise sur le corps : s’il était là pour quelque bonne action, il y a longtemps que tu m’aurais dit où tu l’as rencontré.

– Mais je ne demande qu’à le dire. Je suivais tranquillement ma route ; devant la chapelle, je vois cet homme couché au pied du mur ; il était nu comme l’enfant qui vient de naître ; le froid l’avait déjà roidi, car, par le temps qu’il fait, il n’est pas agréable d’être dehors sans un vêtement sur le dos. C’est Dieu qui m’a conduit vers lui, car, sans moi, il ne serait déjà plus en vie ! Que fallait-il faire ? On ne sait ce qui peut arriver en ce monde. Je n’hésitai pas : je partageai nos habits avec lui, et lui dis de venir avec moi. Ainsi donc, maîtresse, apaise ton cœur sauvage, et prends garde de pécher ; rappelle-toi qu’il nous faudra mourir.

L’esprit du mal dominait encore Matréma ; elle jeta sur l’étranger un regard soupçonneux, et demeura silencieuse. Quant à l’hôte inconnu, il restait sans bouger, assis à peine sur le bord du banc, les mains jointes sur les genoux, la tête inclinée sur la poitrine et les yeux constamment fermés. Son front était voilé d’une sombre mélancolie, et sa respiration paraissait oppressée. Matréma ne parlait plus. Sema l’interpella de nouveau :

– Matréma ! Dieu t’aurait-il donc abandonnée ?

Cet appel vibra étrangement à l’oreille de Matréma, qui jeta un nouveau regard sur l’étranger, et elle sentit aussitôt son cœur s’alléger d’un poids immense. Quittant la porte, elle s’approcha vivement du poêle, et en tira le repas du soir ; elle le plaça devant les deux hommes, elle apporta aussi la cruche de kwass, qu’elle posa sur la table après l’avoir remplie jusqu’au bord ; elle mit aussi le dernier morceau de pain et, d’une voix apaisée, dit à ses hôtes en posant les couteaux et les cuillers devant eux :

– Eh bien ! donc, mangez, voilà tout ce que je puis vous offrir.

– Allons, mon jeune ami, régale-toi, dit à son tour Sema, après avoir coupé une tranche de pain et trempé la soupe.

Et les cuillers d’aller et venir à la gamelle commune. Matréma, accoudée à l’un des angles de la table, ne détachait pas ses yeux de l’étranger, et son cœur s’émut. Alors les traits de l’inconnu s’illuminèrent d’un rayon de joie, la sérénité revint sur son front ; et levant les yeux sur Matréma, il eut un sourire plein de douceur.

Le repas fini et la table desservie, Matréma questionna l’étranger.

– Qui es-tu ? commença-t-elle.

– On ne me connaît pas ici.

– Mais comment t’es-tu trouvé sur le chemin de notre village ?

– Je ne dois rien dire.

– Qui donc t’a dépouillé ainsi ?

– Dieu me punit.

– C’est donc vrai, tu étais tout nu devant la chapelle ?

– Oui, c’est vrai. Il gelait, le froid m’avait déjà engourdi. Alors Sema m’a vu et il a eu pitié de moi. Il a ôté son kaftan pour m’en couvrir. Et comme Sema, tu as eu pitié de ma détresse, et m’as donné de quoi apaiser ma soif et ma faim. Que Dieu vous donne en récompense la félicité éternelle !

Matréma prit la chemise qu’elle venait de rapiécer, ainsi qu’un vieux pantalon, les donna à l’étranger en disant :

– Tiens, frère, mets cela ; tu ne peux pas rester sans chemise. Maintenant choisis l’endroit qui te conviendra pour la nuit. Tu peux prendre la soupente ou le coin du poêle.

L’étranger se coucha sur la soupente, après avoir rendu le kaftan. Matréma, de son côté, souffla la lumière et se coucha auprès de son mari, en se couvrant pauvrement de la moitié du kaftan. La pensée de l’hôte mystérieux ne la laissait point dormir ; elle se disait que le dernier pain était mangé, qu’il n’y en avait pas pour le lendemain, qu’elle avait donné jusqu’à la chemise de son mari, et son cœur se contractait douloureusement ; mais alors elle revoyait le sourire si doux et si affectueux qui avait répondu à ses bienfaits, et aussitôt la joie remplaçait l’amertume. Elle resta longtemps ainsi éveillée, s’apercevant bien que Sema ne dormait pas non plus, car il tiraillait le kaftan et le mettait tout entier sur lui.

– Sema ! dit-elle.

– Quoi donc ?

– Notre dernier reste de pain est mangé. Je n’en ai pas mis d’autre au four. Qu’allons-nous faire demain ? Faudra-t-il aller en emprunter chez Malouja, la voisine ?

– Pourvu que nous ayons la vie, nous trouverons bien de quoi manger.

Cette réponse fit taire Matréma, qui, cependant, reprit un moment après :

– On voit que cet homme n’est pas un méchant. Mais pourquoi ne veut-il pas se faire connaître ?

– Eh ! mais, parce qu’on le lui a défendu, sans doute.

– Ecoute donc, Sema.

– Quoi encore ?

– Nous autres, nous sommes toujours prêts à donner… pourquoi personne ne nous donne-t-il jamais rien ?

Sema ne savait trop que répondre. Il grogna, et d’un ton brusque :

– Assez bavardé comme cela. Dormons !

Et se tournant de l’autre côté, il s’endormit d’un profond sommeil.

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