13.1 Le « trial »
« Fatty » Bill, massif et majestueux dans son sweater blanc, une serviette sur l’épaule, arrêta un instant dans sa course l’éponge imbibée d’eau qu’il tenait à la main, et dit sentencieusement :
— Freddie, mon fils, si vous vous obstinez à tenir le coude en l’air comme si que vous offririez un bouquet de fleurs à une duchesse, vous allez attraper quelque chose de mauvais dans les côtes, présentement. C’est qu’il est chaud, le petit. Méfiez-vous !
L’éponge maniée avec art répandit sur le visage marbré une pluie bienfaisante, rafraîchit les lèvres fendues, effaça le minuscule filet rouge qui suintait d’une narine, transforma miraculeusement une fois de plus en un combattant suffisamment frais et d’aspect presque redoutable la personne terne et mélancolique du petit Fred Diggins, qui, les mains sur ses genoux, regardait droit devant lui d’un air ennuyé.
« Fatty » Bill s’accroupit devant lui et lui massa doucement les jambes en le regardant d’un air inquiet.
— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas, petiot ? demanda-t-il à voix basse. Voyons ! vous n’allez pas laisser ce petit gars-là vous tamponner tout autour du ring, et devant le patron, encore !
Fred tourna lentement la tête, et considéra l’un après l’autre le patron, qui se tenait à quelques pas de là, en bras de chemise, et son adversaire, qu’un autre soigneur éventait, épongeait et séchait avec tendresse, tout en lui prodiguant ses conseils. Après quoi, il répondit d’une voix blanche.
— Ça va bien, Bill !
Et il attendit le son du gong avec résignation.
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La patron, une main sur la corde du ring, tenait dans l’autre un peigne qu’il passait et repassait distraitement dans ses cheveux couleur de foin. Assez grand, et maigre, la poitrine creuse, il avait, dans un visage blême, des yeux décolorés, au regard indécis et comme étonné. Sa chemise mauve à rayures noires, ses vêtements dont l’élégance un peu bruyante ressortait encore davantage parmi les hardes verdies et râpées de ceux qui l’entouraient, ses boutons de manchette en or véritable, le fer à cheval clouté de rubis minuscules qui parait sa cravate, ne lui inspiraient apparemment aucune vanité. Il était là chez lui, dans un local loué par lui, au milieu de pauvres hères pour lesquels il représentait le pouvoir infini et les raffinements d’une aristocratie fabuleuse ; le jeune inconnu qui venait de poursuivre férocement d’un coin à l’autre du ring le mélancolique Fred le regardait à la dérobée par-dessus l’épaule de son soigneur, cherchant à deviner l’effet produit, caressant un rêve obscur de « side-stakes » énormes, de matches annoncés en grosses lettres sur des affiches multicolores, de ceintures de championnat, d’opulence et de gloire… Mais l’arbitre de sa destinée continuait à se peigner rêveusement, fixant dans le vide des yeux naïfs, stupéfaits, ruminant un autre rêve : quelque énigme insoluble qui devait le hanter depuis longtemps !
Le gong résonna et les deux hommes reprirent le centre du ring et se remirent à l’ouvrage. Fred feintait sans conviction, hors de portée, « rentrait » en traînant les pieds, baissait machinalement la tête pour esquiver des swings possibles, envoyait devant lui un direct du gauche, et s’accrochait en corps en corps. Quand il en était arrivé là, il s’appuyait languissamment sur l’épaule de son adversaire, les coudes en dedans pour protéger ses côtes, et prenait deux ou trois respirations profondes qui semblaient des soupirs de soulagement. Arc-boutés l’un contre l’autre, penchés en avant pour utiliser leur poids, les deux hommes tournaient lentement dans le ring pendant quelques secondes, se séparaient prudemment et comme à contre-cœur, méfiants, et recommençaient.
Un profane eût pensé qu’ils accomplissaient là un rite solennel, une pantomime réglée d’avance, quelque chose comme un « grand salut » d’escrime, sans fleurets, et compliqué d’enlacements ingénieux. Mais les spectateurs, le patron, les soigneurs et quelques adolescents mal vêtus qui s’effaçaient modestement contre les murs, les suivaient attentivement des yeux, et reconnaissaient à mesure, dans chaque phase de leur pantomime, un des secrets du culte ancien, un des gestes connus et catalogués du cérémonial sacré qu’on se transmet d’une génération à l’autre sans y rien changer, depuis les jours épiques de Jem Belcher et de Tom Cribb.
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Les quatre becs de gaz espacés au-dessus du ring couvraient d’une lueur crue les deux torses blêmes, les deux cous bruns de fumée et de hâle, les deux visages aux méplats meurtris, où les têtes baissées pour une esquive jetaient parfois des ombres grises.
Et entre les cordes tendues, la pantomime s’accélérait peu à peu, se faisait plus heurtée, plus violente, donnait enfin l’illusion d’un combat. Un moment, Fred, par-dessus l’épaule de son adversaire, dont il immobilisait les bras, levait vers la lumière du gaz des yeux indifférents et découragés ; et, l’instant d’après, il se dégageait lentement, sournois, et, sans reculer, cherchait sa mâchoire avec des crochets ennuyeux, qu’il fallait accomplir tant bien que mal, une ambition d’apprenti qu’il fallait démolir peu à peu pour conserver son gagne-pain. Et l’apprenti, pour qui cet essai représentait tant de choses, combattait ardemment, plein d’intérêt, lui tout entier à son ouvrage, et perdant la tête, à la fin, à force de se heurter chaque fois à des parades, des contres et des ficelles éventées qui avaient déjà servi pour tant d’autres !
Les cheveux bruns qui frisaient sur un front bas, le nez court et large, les dents fortes, espacées, les yeux brillants de bonne humeur et de sauvagerie ingénue, formaient un joli masque de combattant – avait déclaré Bill avec bienveillance – et le masque complétait à souhait un physique plein de promesses. Il avait conscience de tout cela, le novice, et s’enrageait à la longue, que sa force et sa bonne volonté vinssent s’émousser chaque fois sur l’à-propos languissant du triste Fred, qui, entre deux corps à corps, le considérait d’un air désabusé et plein de reproche affectueux, songeant sans doute aux innombrables novices qui étaient entrés avant celui-ci dans ce ring, débordant de confiance et d’espérances démesurées, et en étaient sortis dans les bras paternels de Bill, les yeux obstinément fermés sur le monde qui leur refusait la gloire.
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La dernière minute du round précipitait le rythme du combat ; la lumière crue faisait reluire les visages suintant de sueur et les torses où paraissaient, l’une après l’autre, de larges taches roses ; dans le silence de la salle au plafond bas, le crépitement du gaz et le halètement des combattants semblaient annoncer en chuchotant un dénouement proche. Et une fois de plus, la vieille histoire se répéta. Le novice avait abandonné toute prudence, et chargeait aveuglément : une rentrée rapide, un rejet du corps en arrière pour éviter le contre, et des swings des deux mains qui trouaient l’air comme des coups de fléau. Sans rien perdre de son air blasé et plein de dégoût profond, Fred se protégeait la mâchoire, recevait les swings sur ses coudes, et attendait patiemment. Quand l’occasion vint, il la saisit sans retard, mais sans hâte, comme si c’eût été, en vérité, son dû, un événement inévitable et arrêté longtemps d’avance par des puissances supérieures. Le dur crochet du gauche dont il arrêta son homme au milieu d’un élan, le swing du droit qui sembla venir de très loin, négligemment, paresseusement, pour compléter l’ouvrage, accrocha l’extrémité du menton et passa dans le vide, c’étaient encore des gestes consacrés, qu’il avait dû répéter tant de fois, tant de fois, qu’il n’en ressentait plus d’autre impression que la satisfaction du travail achevé et de la rétribution probable.
« Fatty » Bill empoigna sous les aisselles le novice évanoui, le hissa sur sa chaise, et lui pétrit l’abdomen avec sollicitude, pendant que l’autre soigneur faisait pleuvoir sur la tête ballottante une pluie d’eau rosâtre. Et quand leur homme rouvrit les yeux, ils le consolèrent à tour de rôle avec des paroles de sagesse fraternelle.
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À deux pas de là, Fred retirait ses gants, et le regardait revenir à lui avec un sourire blasé. Il s’avança ensuite en louvoyant vers le patron, qui contemplait le groupe de ses yeux indécis, son peigne à la main, avec des hochements de tête entendus. Fred reçut d’un air modeste ses félicitations un peu vagues, s’agita malaisément quelques secondes, et, les yeux sur l’épingle de cravate ornée de rubis, marmotta enfin une requête.
Le patron, la bouche entrouverte, regardait sans voir par-dessus son épaule et continuait à hocher la tête sans écouter. Fred attendit quelques instants, lui toucha le coude, et recommença humblement. Cette fois le patron sursauta, répondit hâtivement : « Bien sûr ! Bien sûr ! » et mit la main à son gousset.
Cinq minutes plus tard, Fred sortait dans Bethnal Green Road, suivait languissant le trottoir jusqu’au « Lockhart’s » le plus proche, et là commençait soudain de se gaver de saucisses et de purée de pommes de terre avec une énergie inattendue. Quand il s’en alla, repu et sa monnaie en poche, le monde était redevenu tolérable, et lui, Fred, étendait sa vaste bienveillance à tous ceux, connus et inconnus, qui le peuplaient. Le patron ? Un brave homme, et pas d’erreur ! « Fatty » Bill ? Un frère ! Et le novice ? Un garçon courageux devant qui s’ouvrait un glorieux avenir !
Car l’âme héroïque de Fred avait déjà tout pardonné : le travail rare, la malchance et la famine, et les coups pleuvant sur son estomac creux.