13.2 Le ballon
Tenant le ballon entre ses genoux, « Fatty » Bill pliait avec effort son corps épais, insérait l’extrémité du tube entre ses lèvres et soufflait puissamment. Après quoi il se redressait, la figure violacée, et faisait une longue pause, plaçant le tube entre ses doigts et promenant autour de lui le regard placide d’un travailleur consciencieux. Quand ses pesées méthodiques lui eurent révélé que la sphère de cuir avait atteint la dureté voulue, il replia le tube sur lui-même et le ligota avec soin : opération qui nécessita l’emploi simultané des genoux, des deux mains et des dents, et force soufflements plaintifs. Il ne restait plus qu’à suspendre le ballon au-dessus de sa plate-forme et régler la longueur de la corde. Lorsque tout fut prêt, Bill contempla le résultat de ses efforts d’un air satisfait, lui infligea quelques taloches délicates, esquissa un exercice compliqué des coudes, qu’il manqua, et se rassit sans insister.
Un mépris secret pour l’aberration incompréhensible qui amenait certaines gens à malmener ce ballon, par pur plaisir et sans aucun espoir de récompenses pécuniaires ; une curiosité amusée des motifs qui pouvaient pousser le patron à le soudoyer, lui Bill, et à payer le loyer de ce sous-sol, apparemment à seule fin d’y poursuivre un entraînement sans espoir, et d’offrir l’hospitalité à nombre de petits professionnels besogneux ; enfin, la reconnaissance indulgente que lui inspirait ce caprice inexplicable ; toutes ces choses flottaient dans le cerveau de Bill, à l’état de formes indistinctes, et se fondaient en une béatitude complaisante. Sans doute le Seigneur, dans sa sagesse, inspirait-il à certaines de ses créatures une folie douce, afin d’en faire profiter d’autres de ses enfants, par exemple certains pugilistes vieillis, un peu obèses, et qui s’étaient retirés du métier sans avoir jamais connu la richesse ni la gloire, sauf en doses éphémères.
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Ces songes indolents furent interrompus par l’arrivée du patron, qui sortait du sous-sol voisin, lequel servait de vestiaire, le torse nu, dégingandé et blême, assujettissant minutieusement les tampons qui lui protégeaient les phalanges. Il marcha droit sur le ballon, félin et sournois, sans un geste, et lui décocha en passant un crochet féroce ; puis il fit une volte-face brusque pour le rattraper au second balan, redoubla, fit donner sa droite, et sous le plafond bas ce fut un roulement de tonnerre, une suite de détonations serrées, la clameur d’un grand tam-tam de guerre résonnant sous des massues d’anthropophages.
L’homme s’avançait peu à peu jusqu’au centre de la plate-forme, se déplaçant pouce par pouce et frappant à chaque fois jusqu’à ce que, campé sous le pivot, il eût acculé le ballon dans un coin, où il le maintenait avec les directs du gauche, vites et sûrs, qui faisaient rendre à la plate-forme un tapotement monotone. Parfois, il retenait sa main une seconde, esquivait prestement de la tête pour éviter le choc du retour, et reprenait son martèlement.
Après cela, il laissait le ballon osciller dans le vide, et tournait autour avec une moue hostile. Il feintait d’une main : puis, de l’autre, menaçant, changeait brusquement d’avis et, se redressant, contemplait d’un air de défi la sphère impuissante. Puis il se jetait en avant avec une férocité inattendue, et faisait frémir les planches sous une série de swings terrifiants.
Son jeu de jambes méritait, également, d’être observé. Tantôt il s’avançait par glissades successives, le torse penché, bien couvert, prêt à tout, et l’on croyait voir un ennemi intimidé reculer à mesure. Et tantôt il déroutait son adversaire par des entrechats subtils, et se riait de ses efforts maladroits. Mais toutes ces phases du combat fictif se terminaient de la même manière, par un coup du droit qui venait à son heure, terrible, aussi inéluctable qu’un châtiment céleste, évoquant des images d’os fracassés et de loques humaines s’affaissant sur le sol.
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Toujours assis, Bill faisait entendre des grognements d’approbation et palpait des gants de huit onces. Quand le patron abandonna finalement le ballon et s’assit pour souffler, Bill prit une serviette et l’éventa avec sollicitude. Ensuite il l’aida à revêtir ses gants et enfila les siens.
Lorsqu’ils furent tous les deux dans le ring de seize pieds et qu’ils eurent échangé la poignée de mains préliminaire, Bill montra, par sa mine résolue et presque féroce, qu’il ne se proposait nullement de ménager son adversaire. Il n’avait pas affaire à un débutant inexpérimenté et fragile ! Non ! L’homme qui lui faisait face savait donner des coups et les recevoir, de sorte qu’il convenait de tirer serré et de rester sur ses gardes. Les bras de Bill, énormes sous le sweater blanc, oscillaient d’avant en arrière comme les pistons d’une machine gigantesque, et son torse gras semblait bourré de possibilités menaçantes. Mais ces démonstrations terrifiantes aboutissaient en tapes inoffensives, simples taloches de nourrice, horions furieux qui se transformaient en route et finissaient en bourrades indulgentes.
Le patron se trouvait tenu en conscience d’imiter cette modération, et se contentait donc d’esquisser ses coups, qui en d’autres circonstances eussent semé l’effroi et le carnage. Attentif, presque grave, il fronçait les sourcils, chargeait de défi et de menace ses yeux indécis, et appuyait tantôt un gant, tantôt l’autre, sur une des bajoues de Bill, ou bien au creux de sa vaste poitrine.
Après quelques minutes de ce simulacre, Bill dit d’un ton pénétré : « Time ! » retourna aussitôt dans son coin et s’appuya aux cordes, respirant avec fracas, comme s’il importait de faire provision de souffle et de force pour des épreuves nouvelles. Lorsqu’ils se rencontrèrent pour la seconde fois, le patron lui dit avec un sourire pâle :
— Allez-y donc, Bill ! Vous n’avez pas peur de me casser, voyons !
Bill secoua la tête et reprit son air naturel. L’homme qui paye est le maître, et ses ordres doivent être obéis. Celui-ci commandait à Bill « d’y aller », et Bill « y alla ». Il y alla avec modération, et soucieux de ne pas trop malmener la poule aux œufs d’or. Mais la chair est faible, et même les vieux pugilistes désabusés ne peuvent guère rentrer dans le ring sans y retrouver quelques vestiges de leur fougue passée, quelque trace de l’humeur combative qui survit à travers la vieillesse et l’obésité, et leur fait oublier, par moments, qu’il est d’infortunés mortels à qui de mauvaises fées ont donné, à leur naissance, la crainte instinctive et l’horreur des coups.
Pour Bill, le choc d’un poing ganté sur sa mâchoire ou sa tempe n’était qu’un événement naturel et aucunement troublant, un simple accident de contact. Comment aurait-il pu deviner qu’il est des hommes que la menace de deux mains impitoyables qui feintent, déconcertent, frappent et poursuivent, remplit de timidité affolée, écœure et démoralise ? Les yeux décolorés qui tout à l’heure défiaient le ballon dirent une gêne et une angoisse maladive. Chaque pas en avant de l’adversaire, qui amène à bonne portée un jeu de muscles hostiles, chaque feinte qui trompe et découvre, chacun des regards de brutalité placide qui annonce l’indifférence aux coups et le désir de les rendre, toutes ces choses, encore plus que le heurt des poings fermés, plongeaient dans une panique irraisonnée l’homme qui s’agitait dans le ring avec des gestes gauches ; et pendant qu’il poursuivait sa pantomime brave d’attaque et de défense, un frisson froid lui courait de la nuque aux reins : le frisson de ceux qui se noient ou qui tombent.
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Quand Bill appela « Times ! » pour la seconde fois, le patron dit négligemment :
— Ça suffira pour cette fois, Bill ! Je ne me sens pas en train ce soir.
Bill répondit sur-le-champ qu’il ne fallait jamais exagérer, et retira ses gants avec empressement. Le patron retira aussi les siens et sortit du ring.
Un instant il resta immobile, se caressant les bras, rêveur et mélancolique, pendant que Bill mettait tout en ordre. Puis il avisa de nouveau le ballon, et l’assaillit avec une violence haineuse.
Ses poings s’abattirent sur le cuir gonflé, furieux, impitoyables, firent vibrer la plate-forme massive, élevèrent de nouveau dans le sous-sol nu un grondement féroce de tam-tam. Les dents serrées, le frappeur épuisait toute la gamme des coups terribles, martelait sur la sphère une revanche implacable. Et quand un dernier swing eut rompu la corde et envoyé rebondir contre un mur le ballon dégonflé, son amertume s’apaisa, et il connut les joies du triomphe.