‹ Contes et nouvellesChapitre 17 sur 18 · 13.5 Fin d’idylle

13.5 Fin d’idylle

Dehors, c’était l’horreur du premier brouillard de l’hiver : un brouillard précoce mais épais à souhait, une de ces « pea soups » qui abattent sur Londres, de Mile End à Kew, comme une couche de l’atmosphère d’un autre monde, faite de vapeurs épaisses, de fumée et de suie. Dans les rues, les becs de gaz, restés allumés toute la journée, n’avaient fait que peupler les ténèbres d’astres piteux, joncher les rues de petites oasis de clarté que séparaient des espaces pleins de mystère.

En l’absence du patron, « Fatty » Bill régnait en maître dans le sous-sol de Bethnal Green. Ses gestes larges invitaient les arrivants à se mettre à leur aise. Ceux qu’une insatiable ambition ou la perspective d’un match prochain poussait à s’entraîner quand même entraient dans le ring deux par deux, et se bousculaient l’un l’autre courtoisement, avides de montrer leur science, mais pleins d’égards pour un collègue qui serait probablement quelque jour un adversaire. Les plus sages s’asseyaient autour de Bill et prêtaient respectueusement l’oreille à ses discours.

— Oui ! disait-il, il y a des matches de championnat, des matches à grand orchestre, avec de gros enjeux et des bourses de cinq cents livres, qui ne sont que du chiqué à faire pleurer. Et à côté de ça il y a des exhibitions, des affaires à l’eau de rose, truquées et répétées à l’avance, qui tournent mal à moitié chemin et finissent par des dégâts sérieux. Et je ne parle pas seulement des amateurs : des petites poires qui veulent faire les malins et qui vous font suer pour rien ! Même des garçons sensés comme vous et moi perdent la tête, des fois, et en donnent au public pour bien plus que son argent. Ah ! Seigneur ! Ce que c’est que d’être jeune !

Rêveur, il contempla les deux novices qui occupaient le ring, esquissant hors de portée des coups ingénieux, et sembla regretter ses erreurs passées.

« Moi qui vous parle, reprit-il, quand je n’étais pas plus vieux que ces gosses-là, j’ai eu mon nom dans tous les journaux ; et pas dans le SportingLife ; dans les grands journaux politiques, s’il vous plaît ! « Scène de désordre à Hampstead » qu’ils ont appelé ça ! Même que ça m’a valu quinze shillings d’amende, ou huit jours de tôle, au choix, et j’ai choisi la tôle, pour cause !

« Il faut vous dire qu’à cette époque-là j’étais amoureux d’une petite fille à cheveux jaunes – Sal, qu’elle s’appelait – qui travaillait dans une fabrique de confitures, et on avait arrangé de se marier tous les deux, un jour ou l’autre. Alors elle m’embêtait tout le temps pour que je gagne des tas d’argent, et moi j’allais embêter les organisateurs des réunions de boxe pour qu’ils me donnent un match de temps en temps. Pour un demi « quid » je me serais aligné contre n’importe quel poids lourd, et bien content, encore ! Après tout, ce n’était qu’un petit moment à passer !

« Et, comme on approchait de la Pentecôte, voilà que je tombe sur un vieux copain à moi, Harry Webster, qui me dit comme ça qu’il venait d’être engagé à l’arène de Hampstead Heath, pour le lundi de la Pentecôte, et que peut-être je pourrais aussi avoir un engagement, si seulement je voulais faire le nègre. N’est-ce pas, une troupe n’est pas complète sans un nègre, et il se trouvait que cette année-là les vrais nègres étaient hors de prix. Alors Sid Delaney, qui organisait l’affaire, cherchait un garçon discret et consciencieux pour faire le nègre. Quand j’ai été le trouver, il m’a regardé un bon moment, et m’a déclaré que j’étais juste ce qu’il lui fallait. Je ne me sentais pas flatté, flatté ! Mais j’ai accepté tout de même.

« Tout le dimanche de la Pentecôte, pendant que les copains se payaient du bon temps, il a fallu préparer les toiles de la baraque et tout arrimer sur la voiture, et le soir ç’a été un demi-gallon de teinture de choix à me coller sur la peau : un vilain mélange de brou de noix, de cirage et de je ne sais quoi encore, dont Sid me badigeonnait toutes les demi-heures. Il m’avait aussi recommandé de rouler mes cheveux sur des papillotes ; mais je n’ai pas voulu. Après tout, on a sa dignité !

« Le lundi, jusqu’à cinq heures du soir, ça a bien marché. Vous savez tous comment c’est : la parade devant la baraque, et Sid Delaney dégoisant des balivernes pour attirer les badauds. Naturellement on était tous champions de quelque chose ; ça impressionnait le public et ça rendait les amateurs prudents. Des vrais amateurs, il n’y en avait guère et on était obligé de se rabattre sur le groupe de purotins qui stationnaient toute la journée devant la baraque pour lancer des défis sensationnels, tirer le chiqué et faire leur petite quête. Moi, j’étais le « Champion de couleur de l’Afrique du Sud » et à l’heure du déjeuner Sid m’a encore donné une bonne couche de peinture, parce qu’à force de suer et de recevoir des coups sur la figure, je commençais à devenir créole.

« On était sur le devant de la baraque, carrant les épaules pour avoir l’air plus imposant, et Sid Delaney racontant toutes nos victoires et invitant les amateurs à venir se faire massacrer, quand j’entends une voix qui dit : « Eh là ! Envoyez les gants par ici ! Je prends le nègre ! »

« Je regarde, et le diable m’emporte si ce n’était pas Tom, mon copain, mon poteau, Tom, avec qui j’avais tout partagé, le manger, le boire et le tabac… Et voilà qu’il fallait encore que je partage Sal avec lui ! Car c’était Sal qui l’accompagnait, splendide, avec une robe de velours vert et un grand chapeau à plumes jaunes, comme pour l’empêcher d’aller se battre avec ces vilaines gens… Je n’avais pas voulu lui dire ce que je faisais ce jour-là, parce que ç’a m’aurait humilié qu’elle me voie en nègre, et elle en avait profité pour se faire emmener à la fête par Tom ! Naturellement ils ne m’avaient pas reconnu, et moi, sur mon estrade, je dansais de rage, tellement que Delaney m’a rappelé à la fin que j’étais là pour boxer et pas pour faire l’avaleur de poulets vivants.

« Alors je me suis calmé tout d’un coup, et j’ai été choisir mes gants. C’étaient des gants qui avaient bien dix ans de service, avec tout le crin ramassé en boulettes, durs comme le fer, des gants qu’on n’offrait jamais aux amateurs, naturellement. Je les avais déjà enfilés quand Tom est entré dans la baraque, et je lui ai fait donner de beaux gants neufs, bien épais, qui n’auraient pas fait mal à un bébé.

« Le public n’avait jamais rien vu de pareil dans une baraque foraine, et quand à Sid Delaney, il s’arrachait les cheveux, tout simplement, de voir qu’on faisait de la vraie bourre dans son établissement sans qu’il ait augmenté le prix des places. Mais le plus étonné de tous c’était Tom, qui était venu là pour cinq minutes de chiqué, à la rigolade, et sa petite quête, et qui se faisait gâcher la figure sans comprendre pourquoi. Il cognait de son mieux, mais ses gants bien rembourrés ne faisaient que caresser mon brou de noix et chaque fois que je le touchais, moi, ça faisait comme un rond dans l’eau, un beau petit rond qui lui marquait la figure en rose pâle, et qui devait tourner successivement au bleu, violet, vert et jaune tous les jours de la semaine suivante. Le chronométreur se doutait bien qu’il y avait quelque chose là-dessous, et il nous faisait des rounds de cinq minutes, sauf quand j’étais en mauvaise posture, et alors ça finissait de suite.

« Ce qui m’enrageait, c’est que je boxais depuis dix heures du matin, moi, et que je me sentais trop fatigué pour l’arranger comme j’aurais voulu. Même à la fin, je me sentais vidé, et j’ai perdu la tête. Quand on est tombé tous les deux, dans un corps à corps, je me suis mis à genoux sur lui, et j’ai commencé à retirer mes gants pour mieux le marquer.

« On nous a séparés, naturellement, et voilà Sal qui me tombe dessus à coups d’ongles en m’appelant « Sale nègre » ! Alors j’ai encore perdu la tête, et j’ai commencé à taper dedans.

« Deux jours plus tard, quand le magistrat m’a octroyé huit jours de « quod », Tom était là ; et, moi, j’étais encore brun clair ; mais lui ! Une vraie peinture ! Ça m’a fait plaisir à voir ; et comme on m’emmenait à Wormwood Scrubs, voilà qu’il se met à me raconter des boniments au passage, à me dire que c’était un malentendu, qu’il allait m’expliquer…

« Je lui ai répondu comme ça, très digne, qu’il pouvait garder pour lui ses explications, son œil violet, et Sal.

« Les explications et l’œil, il aurait pu s’en consoler. Mais Sal ! Il ne me l’a jamais pardonné. »

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