13.4 Fraternité
Ils étaient tous là, « Fatty » Bill, Fred Diggins, Wally Keyes, Alf Plimmer… formant bloc au milieu du public, échangeant à voix basse des propos mystérieux, ou se penchant sur l’épaule de Bill pour consulter le programme qu’il tenait à la main.
Fred se hissa sur la pointe des pieds, appuya le menton sur l’encolure massive qui lui cachait la moitié du ring, et chuchota à l’oreille de Bill :
— Six rounds !… Vous croyez qu’il tiendra ?
Bill fit une lippe prodigieuse d’oracle, et répondit :
— Il tiendra… ou il ne tiendra pas. On ne peut pas savoir. C’est un drôle de garçon !
Alf Plimmer dit avec un geste de mépris écrasant :
— Ce type contre qui qu’il tire, Sid Brown… il ne vaut rien ! Je l’ai vu dans une compétition de novices, il n’y a pas six mois ; il a gagné sa série sans le faire exprès, parce que l’autre s’est trouvé là au moment où il faisait tourner ses bras… Le jour de la demi-finale celui qui devait boxer contre lui a oublié de venir ; et il a remporté la finale parce que son adversaire a été disqualifié. Un boxeur, ça ! Un bébé le démolirait sans s’arrêter de boire…
Pensif, Bill dit à demi-voix :
— Oui… oui… C’est tout ce que j’ai pu trouver de moins dangereux pour lui ; et, des fois, avec un peu de chance, et moi dans son coin… Pourquoi donc qu’il ne gagnerait pas ? Il devrait même gagner, voyez-vous, entraîné comme il l’est ; mais avec lui on ne sait jamais. Pourvu au moins qu’il n’ait pas peur pour sa figure, ce soir !
Ils hochèrent tous la tête, soucieux et regardèrent en connaisseurs les deux hommes qui entraient dans le ring à ce moment. Quand ils se furent malmenés et bousculés pendant quatre rounds, maladroits, essoufflés, l’un d’eux intercepta au passage un swing aventureux, et s’affaissa sur les planches, inanimé, au milieu d’applaudissements enthousiastes.
Bill se détourna avec un soupir.
— Ah ! Seigneur ! fit-il. Ça me fatigue rien que de les voir faire. Pourquoi donc qu’ils n’essaient pas d’apprendre quelque chose, avant de s’exhiber comme ça ?
Il consulta le programme, et s’en alla vers le vestiaire. Les autres se serrèrent pour rester ensemble, et se dirent l’un à l’autre :
— C’est pour après celui-ci !
†
Le patron allait combattre. Oui ! Combattre réellement, dans un vrai ring, avec de vrais gants et devant un vrai public, un homme qui ne saurait pas qui il était et qui le traiterait probablement sans aucuns égards. C’était lui qui l’avait voulu, et s’il s’en était remis à « Fatty » Bill du soin de trouver un adversaire et de fixer les conditions, ç’avait été sous défense solennelle de rien « arranger » d’avance. Bill avait bien fait les choses : un défi retentissant, appuyé d’un enjeu de dix livres, lancé au nom d’« Un inconnu », avait attiré d’innombrables bonnes volontés, et le résultat d’une sélection curieuse était le match qui mettait aux prises, en six rounds de deux minutes, avec gants de six onces, ledit « Inconnu » et le moins redoutable de ceux qui s’étaient offerts. Un obscur établissement de la rive sud, loin des quartiers où le patron était connu, avait été choisi comme lieu de la rencontre, et tous les habitués du sous-sol de Bethnal Green étaient là, loyaux, mais sceptiques, et profondément étonnés, comme des gens dont l’univers oscille tout à coup.
Le patron ! Ils n’avaient jamais songé à lui que comme à un être inexplicable, mis sur leur chemin par une Providence complaisante pour leur fournir un local d’entraînement, et des demi-couronnes de temps en temps, dont il se laissait taper sans résistance. Quand par hasard il s’alignait dans le ring contre l’un d’eux, son adversaire s’efforçait avec une application touchante de combiner une courtoisie un peu empruntée avec un simulacre de pugilat, et d’ailleurs Bill était toujours là, second, chronométreur et arbitre, rappelant à l’ordre d’un froncement de sourcils féroce les frappeurs distraits…
Pourtant il avait eu, récemment, des crises de combativité inattendues, et il lui était arrivé d’abandonner tout à coup sa pantomime inoffensive et scientifique pour charger à vrais coups de poing, pêle-mêle, un comparse stupéfait. Et voici maintenant qu’il allait s’enfermer dans un ring, en public, avec un garçon robuste et dépourvu de manières, qui ne se douterait pas de l’honneur qui lui était fait. Le patron ! Un homme qui, clairement, n’aimait pas qu’on lui fît du mal, et qui n’avait pas besoin de cela pour vivre ! Les habitués du Cadger’s Club secouaient rêveusement la tête et parlaient bas, comme en présence de quelque manifestation surnaturelle…
Ils l’acclamèrent pourtant bruyamment quand il fit son entrée ; et lorsque, emportant les dernières recommandations et une tape paternelle de Bill, il s’avança crânement et plaça d’autorité un joli direct à la figure, leur enthousiasme ne connut plus de bornes. Entre deux vociférations, ils échangèrent des signes de tête entendus. Hein ! Bon vieux patron ! Pas si mazette que ça, après tout ! Ce n’était pas pour rien qu’ils avaient tous mis la main à la pâte pour l’entraîner, là-bas, dans le sous-sol dont il payait le loyer, où il faisait sec et chaud, les soirs d’hiver ! Il se comportait très bien, ma foi ; vraiment bien… enfin… pas si mal ! En tous cas ils étaient tous avec lui de cœur, et quand un swing heureux de son adversaire l’eut jeté dans les cordes, ils furent tous debout en un instant, lui hurlant des encouragements :
— C’est un coup de chance !… Ce n’est rien !… Faites pas attention, patron, rentrez et tapez dedans !
Le placide Fred Diggins vociférait des conseils de carnage ; Wally Keyes suivait les combattants des yeux, avec des demi-esquives et des contractions d’épaules instinctives, par sympathie, et Alf Plimmer s’offrait à dépêcher sommairement un voisin qui protestait contre leur tumulte. Mais Bill, les bras appuyés sur la plate-forme surélevée du ring, surveillait son homme d’un air inquiet. Il semblait bien que le patron eût « peur pour sa figure », tout au moins pour le moment. Son jeu indécis, ses hésitations gauches, ses entrechats inutiles annonçaient à qui savait lire qu’il songeait au public, à lui-même, à l’humiliation possible, à tout sauf à la besogne simple à laquelle il aurait dû s’appliquer tout entier. Et quand une voix cria du fond de la salle : « Eh bien ! Allez-y donc, voyons ! Est-ce qu’il a peur ? » il tenta une rentrée maladroite et se fit descendre encore une fois.
Alf Plimmer s’était retourné vers l’endroit d’où la voix était partie, et distribuait des défis sauvages. Sur la plate-forme, Bill maniait l’éponge en virtuose, avec une sorte de mélopée de nourrice, calmante, consolante, farcie de sagesse. Et le patron, affalé sur sa chaise, les mains accrochées aux cordes, ses cheveux couleur de foin lui retombant sur la figure, semblait suivre des yeux quelque chose d’insaisissable, qui fuyait. Il tint pourtant toute la seconde reprise, et toute la suivante. Au quatrième round il fit jeu égal, nettement. Au cinquième, il eut une défaillance, flotta, s’accrocha, fut projeté deux fois à terre, au milieu des hurlements, et deux fois se releva à la neuvième seconde, blême, les yeux vagues, le cœur en déroute, et pourtant aiguillonné par quelque invincible désir… Et voici qu’au cours du dernier round il plaça un lourd crochet du droit au corps, comprit en une seconde que l’homme qui lui faisait face était encore plus fatigué que lui, tout aussi près de céder, et le poursuivit autour du ring toute une minute sauvage, fonçant comme un bélier, cognant, rompant les corps à corps avec des bourrades rageuses, et cognant encore…
†
Dans le « pub » où ils s’étaient rendus en sortant, le patron, lavé, peigné, la figure à peine tuméfiée, commanda du « scotch » pour tout le monde, et s’assit sur un tabouret, son verre à la main, avec un sourire mélancolique.
« Fatty » Bill lui mit une main sur l’épaule.
— Battu, patron ! dit-il, mais pas déshonoré ! pas déshonoré !
Alf Plimmer dit violemment :
— Aux points ! Ça ne compte pas… D’abord ç’aurait dû être un match nul. Au dernier round, il ne tenait plus, l’autre !
Fred se pencha, l’air effaré, les yeux ronds, et lui expliqua d’un ton mystérieux :
— Je vas vous dire… Vous êtes parti trop tard. Voilà ! La prochaine fois que vous le rencontrerez, cet homme-là, vous l’aurez facilement… facilement !
Ils le regardaient tous, sincères, fraternels, oubliant son élégance, son argent, oubliant qu’ils l’avaient longtemps considéré comme un simple d’esprit, hanté par une marotte inexplicable, un benêt qu’il fallait tondre… C’était maintenant un garçon comme eux, qui s’était aligné à son heure, et qui avait tenu jusqu’à la fin.
Le patron, toujours assis, son verre à la main, les regardait aussi l’un après l’autre. Il se sentait encore un peu étourdi, presque bouleversé, facile à émouvoir, comme si les coups l’avaient ébranlé jusqu’au cœur. Et soudain il baissa le nez sur son whisky et balbutia :
— Vous êtes de braves garçons… Je… je… vous êtes de braves garçons. Videz vos verres…