Chapitre 2
Quinze jours après, Joseph Jean et Grignon, accompagnés de Pitre et d’Horace, les deux fils de Michel à Pierre, après avoir fait leurs adieux à leurs familles, laissaient Roxton Pond et descendaient, à travers les bois, par la route de pied qui conduisait au Grand-Maska (Saint-Hyacinthe).
Il était neuf heures du matin.
Le temps était froid et sec, et une légère couche de neige, tombée durant la nuit, couvrait partout le sentier.
Les quatre hommes, portant chacun ses hardes et ses provisions de voyage sur l’épaule, dans un petit sac passé au bout d’un bâton, marchaient allègrement, en causant des chances de leur expédition.
À cause des détours qu’ils devaient faire, ils avaient au moins huit lieues pour se rendre au Grand-Maska, où ils comptaient arriver sur les six heures du soir.
À deux heures ils atteignirent le village de Saint-Pie, qui se trouvait sur leur route.
Ils entrèrent dans une petite auberge pour se reposer un peu et manger un morceau.
Pendant qu’ils prenaient tranquillement leur repas sur un banc, près de l’immense poêle à deux ponts qui occupait le centre de la salle, la porte s’ouvrit brusquement pour livrer passage à un nouvel arrivant.
C’était un homme de six pieds, gros et carré en proportion.
Il portait un habillement complet en étoffe du pays, et ses reins étaient serrés par la traditionnelle ceinture fléchée du voyageur canadien. Sa barbe noire, à tous crins et ses cheveux de même couleur, plantés dru et un peu crépus, donnaient à sa physionomie un air dur et même féroce.
Il entra sans cérémonie, déposa son sac et son bâton dans un coin et demanda un verre de rhum, avec l’accent d’un homme accoutumé à se faire obéir.
— Ah ! ah ! du monde des hauts, dit-il en avisant nos quatre voyageurs ; bonjour ces m’sieus ! Ma’m Friquet ! cinq verres de rhum, puisqu’il y a des amis ; c’est moi qui régale ; et vous, mes vieux, j’espère que vous ne me ferez pas celle de me brûler la politesse.
— Ça n’est pas de refus, dit Grignon, qui avait déjà voyagé et qui connaissait les usages ; d’autant plus que le pain n’est pas mou comme du pain bénit.
— Et où donc que vous allez, comme ça, mes vieux ? dit l’homme après que les verres furent vides.
— Dam ! pas mal loin ; on se rend à Bytown.
— Pas possible ! Dans ce cas-là, nous allons faire route ensemble. Avez-vous un bourgeois ?
— Pas encore ; mais il paraît que l’ouvrage ne manque pas.
— C’est égal ; c’est toujours mieux d’avoir son homme d’avance. Voulez-vous travailler pour mon boss ?
— Qui ça ? vot’boss.
— Un homme propre, je vous en réponds, aussi vrai que je m’appelle William Lafarge ; ça n’est pas trop dur au pauvre monde, et ça paye comme un Anglais. Tel que vous me voyez, je suis un de ses foreman ; et les bons hommes sont bien traités. M’am Friquet me connaît pour un homme qui ne ment pas.
— Je ne dis pas non, dit Grignon ; seulement, il faut que j’en parle avec mes amis et qu’on voye les prix. Et puis, si nous faisons la route ensemble, il y aura toujours moyen de s’arranger.
— À votre aise, dit Lafarge ; pensez-y ; j’aime les gens qui soignent leurs affaires et qui ne brodent pas leur nom sur un papier, sans voir ce qu’il y a au-dessus.
Une demi-heure après, les cinq hommes reprirent ensemble le chemin du Grand-Maska, où ils arrivèrent sur les sept heures et où ils se couchèrent.
Bref, huit jours après, nos quatre amis entraient dans la petite ville de Bytown, toujours sous la conduite de Lafarge, lequel, en route, les avaient bien et dûment engagés au service de son bourgeois, Jeremiah-John-James Fusting, à raison de douze piastres par mois ; ce qui faisait dire à Grignon qu’il n’y a rien comme un marché fait en marchant.
Que voulez-vous, Grignon passait pour un homme spirituel ; il fallait bien qu’il fît honneur à sa réputation.
Du reste, Lafarge avait été parfait à l’égard de ses recrues ; et, pendant le voyage, sa présence leur avait souvent épargné de sérieux embarras.
Lafarge les conduisit dans une auberge de la rue Rideau, où, à leur entrée, ils trouvèrent une nombreuse compagnie.
Il était sept heures du soir, et nos gens avaient faim.
Lafarge, après avoir salué l’honnête assistance, s’approcha de l’hôte qu’il semblait connaître depuis longtemps, et demanda à souper pour cinq.
— Le souper n’est pas encore fini, dit l’hôte, passez dans la salle, vous trouverez tout ce qu’il faut.
Lafarge et ses quatre compagnons pénétrèrent dans la salle à manger, qui n’était séparée de la chambre d’entrée que par une porte vitrée, ornée d’un rideau rouge un peu fané.
Après le souper, qui ne fut pas long, mais consciencieusement englouti, nos cinq amis revinrent dans la chambre d’entrée où ils s’établirent sur les bancs, au milieu des groupes pour fumer leurs pipes.
Une épaisse fumée de tabac qui remplissait toute la salle, et la chaleur d’un gros poêle auraient suffi pour semer une profonde perturbation dans des estomacs moins robustes et moins aguerris que ceux de nos voyageurs.
Sur deux ou trois tables des groupes bruyants jouaient aux cartes, aux dés et à d’autres jeux de hasard.
L’enjeu de la partie, dans tous les cas, était une traite, payée par le perdant.
Dans un coin, à cheval sur un banc en chêne, deux voyageurs tiraient au poignet. Immobiles depuis cinq minutes, les deux lutteurs faisaient, chacun de son côté, des efforts surhumains, pour se renverser. Les nerfs violemment tendus craquaient, pendant que deux groupes faisaient des gageures sur le résultat impatiemment attendu.
À la fin, l’un des hommes donna un léger coup de faiblesse. Ceux qui avaient parié pour lui devinrent pâles ; un murmure approbateur partit de l’autre groupe :
— Tiens bon, Michel tu l’as !
— Force, force ; disait-on de l’autre côté, il ne l’a pas encore.
Michel fit un suprême effort. Le poignet de son adversaire craqua et vint s’abattre avec un bruit sec sur la planche du banc. On respira d’un côté ; de l’autre, on soupira. Puis, des hourrahs, poussés par vingt poitrines vigoureuses, proclamèrent le résultat de la lutte. Michel se leva tout radieux, pendant que son adversaire, l’oreille basse, conduisait les parieurs vers le comptoir où la traite fut bue avec enthousiasme.
Ce n’était pas la première : les esprits étaient échauffés.
Le nommé Michel, – un gaillard de six pieds, charpenté comme un hercule – ne se souciait pas de cacher la satisfaction que lui causait sa victoire. Les bras relevés au-dessus des coudres, montrant ses muscles durs et saillants, il promenait sur la foule un regard triomphant. Puis, dans un moment d’enthousiasme, après avoir vidé son verre, il asséna sur le comptoir un coup de poing formidable qui fit trembler et tinter toutes les verreries de la buvette.
— C’est moi qui suis le coq, s’écria-t-il ; et il n’y en a pas pour moi dans tout le chantier. S’il y en a un ici, qu’il se présente ! Il trouvera à qui parler.
Ce défi resta quelque temps sans réponse.
Cependant, dans le coin de la salle où s’étaient réunis nos amis, Grignon semblait activement engagé auprès de Pitre. Il le tirait par le bras.
— Viens donc, fou, lui disait-il ; je gage que tu es meilleur que lui. Essaye toujours ; pour une jeunesse, il n’y a pas d’affront, si on ne bat pas du premier coup.
Pitre se défendait de son mieux, et voulait s’éclipser. Mais déjà les regards avaient été attirés de ce côté, et un groupe se forma autour d’eux. – De quoi, de quoi ? disait-on de toutes parts ; est-ce un tireur ?
— Ce n’est pas une mauvaise jeunesse, dit Grignon, et s’il voulait, mes amis, je crois qu’il pourrait donner du fil à retordre à l’autre.
— Ça ! dit Michel qui s’était approché à son tour, ça ! Est-ce que vous croyez que je tire avec les enfants ? Plus souvent il tourna le dos d’un air dédaigneux, et allait s’éloigner majestueusement, lorsque des récriminations unanimes se firent entendre.
— Essayez ! essayez ! Avance, le nouveau ; il faut que tu tires avec Michel. Attendez ! ça ne peut pas finir comme ça !
— Puisque vous y tenez, dit Michel, ce sera vite fait ; avance jeunesse, que je te sèvre, une fois pour toutes ; mais, par exemple, le perdant paiera une ronde double à tout le monde ; ça y est-il ?
— Je la tiens pour Pitre, dit Grignon.
Aux yeux de tous, la lutte était évidemment disproportionnée. Pitre n’avait que dix-neuf ans. Il était loin d’être grand et ses membres étaient plutôt grêles que robustes. Aussi, Michel s’assit-il avec un sourire narquois sur le banc qui venait d’être le théâtre de son premier triomphe.
— Préparez les verres, dit-il, ça va être fait dans un crac !
Cependant, Pitre, poussé par Grignon, s’était rapproché du banc et avait pris place en face de Michel.
Les deux mains s’étreignirent. Celle de Pitre était presque complètement perdue dans la patte velue de Michel et l’avant bras de ce dernier avait au moins trois bons pouces de plus que son adversaire.
— Y êtes-vous ? dit Grignon ; alors, je compte ; un, deux, trois !
Les muscles se tendirent, les os craquèrent ; mais Pitre demeura immobile. Un frisson parcourut la foule et Michel sentit une chaleur lui passer sous les cheveux.
Les deux lutteurs s’étreignirent en silence, pendant une douzaine de secondes qui parurent autant d’heures.
Personne ne soufflait ; on aurait entendu voler une mouche.
À la fin, un léger mouvement se fit, et le poignet de Michel se mit à incliner sensiblement vers la droite.
Ses yeux devinrent blancs.
Pas un muscle de la figure de Pitre n’avait bronché.
Tout à coup, cependant, on le vit rougir un peu, comme s’il eût fait un effort. Au même moment, le robuste poing de Michel vint s’abattre avec un bruit sourd sur le banc de chêne. Pitre était vainqueur.
Il y eut un immense cri dans toute la salle :
— Hourrah ! pour le nouveau ; Michel a perdu !
Ce dernier était atterré.
— Attendez un peu, dit-il ; j’ai ce bras-là fatigué. Ce n’est pas du peu ; prenons l’autre main.
— C’est juste, dit un des amis de Michel, prenez la main gauche.
Pitre ne dit pas un mot. Il se mit en position et présenta sa main gauche. Au moment où Michel allait l’étreindre, cependant, il retira sa main :
— Ce n’est pas juste, dit-il.
— Comment ! cria Michel, il a peur, il refuse ! Et tous les assistants de crier la même chose.
— Ce n’est pas cela, dit-il, mais je suis gaucher.
Pitre était aussi honnête que robuste. Mais Michel s’était trop avancé pour pouvoir reculer.
— Ça ne fait rien, dit-il, je n’ai pas peur d’un gaucher.
Il eut tort : car, cette fois, le résultat ne se fit pas longtemps attendre.
À peine les deux mains s’étaient-elles empoignées que le poing de Michel descendit sur le banc comme s’il y avait été poussé par un ressort.
Cette fois, l’enthousiasme n’eut plus de bornes. On porta Pitre en triomphe jusqu’au comptoir.
Michel se sentit perdu ; cependant, comme il était rusé, il alla tendre la main à Pitre :
— Jeune homme, dit-il, celui qui renverse Michel Béliveau n’est pas un petit garçon ; je ne dis que ça ! Je ne t’en veux pas, d’autant plus que tu m’avais averti, comme une honnête jeunesse. C’est moi qui paye, les amis ; deux rondes pour le nouveau venu !
Ces paroles furent accueillies par un tonnerre d’applaudissements.
Lorsque les verres furent vides, l’hôte annonça que l’heure du coucher était venue et qu’il allait éteindre les lumières.
La cérémonie ne fut pas longue : chacun s’étendit tout vêtu sur le plancher, dans le meilleur endroit qu’il put trouver.
Au moment où Pitre allait s’endormir, il se sentit tirer pas la manche.
— Mon gars, lui dit une voix qu’il reconnut pour celle de Michel, tu te souviendras de moi, je ne te dis que ça.
Pitre venait de se faire, sans le vouloir, un ennemi mortel.
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