Chapitre 3
Quinze jours après cette soirée, nos quatre amis étaient dans la forêt, bûchant et équarrissant le bois, sous la conduite de William Lafarge.
L’ouvrage était rude et incessant ; mais le camp était bien pourvu ; la nourriture était bonne, et la gaieté, cette bonne gaieté canadienne, soutenait les courages et faisait prendre la fatigue en patience.
Le soir, après le repas, les travailleurs se réunissaient par groupes, dans la cabane, autour d’un feu réjouissant. Les pipes s’allumaient ; puis les chansons, les contes de fées et les histoires de revenants allaient leur train.
Il y avait les beaux conteux et les beaux chanteux ; on se les disputait dans les camps.
Notre ami Pitre, à part la réputation de fort-à-bras qu’il s’était acquise par sa victoire sur Béliveau, avait en outre, la renommée d’un brillant chanteur de complaintes. C’est-à-dire qu’il pouvait crier, de la voix la plus haute et la plus forte, le plus grand nombre de couplets.
Depuis la fameuse soirée de la rue Rideau il n’avait pas revu Michel, qui travaillait dans un camp plus éloigné. Il avait presque complètement, d’ailleurs, oublié les menaces de ce dernier.
Un soir, cependant, comme il s’étendait sur son lit, il sentit quelque chose de dur sous les branches de sapin qui lui servaient de matelas.
En cherchant avec sa main, il découvrit que c’était une hache.
— Diable ! se dit-il, qu’est-ce que ça veut dire ?
Il allait éveiller Grignon, pour l’interroger à ce sujet, lorsque la porte de la cabane s’ouvrit pour livrer passage à Lafarge, Michel et un autre homme.
— Nous le tenons ! s’écria Michel en sautant sur la hache et s’en emparant. Voilà le voleur ! c’est ma propre hache, vrai comme vous êtes tous là.
Pitre avait l’air tout décontenancé.
— Mon garçon, lui dit Lafarge, d’une voix sévère, je n’aurais pas cru cela de vous. Ça va faire du dommage à tout votre monde.
— Comment ! Qu’est-ce qu’il y a donc ! s’écria Grignon que le bruit avait éveillé.
— Il y a, dit Michel, que votre Pitre est un voleur.
— Voleur ! moi ! cria Pitre en pâlissant ; voleur de quoi ?
— Il est inutile de nier, mon pauvre garçon, dit Lafarge ; la hache de Béliveau a été volée hier au chantier voisin. Il a vu quelqu’un qui vous ressemblait se sauver hier soir derrière sa cabane, et aujourd’hui nous trouvons la hache entre vos mains.
— Il me semble que c’est assez clair, insinua Michel.
Pitre était véritablement hébété.
— Mais parle donc ! lui dit Grignon.
— Qu’est-ce que vous voulez que je dise, répond Pitre. Tout à l’heure en me couchant, j’ai trouvé cette hache sous les branches de sapin ; c’est tout.
— Oui, oui, dit Michel, des histoires ; la hache ne s’est pas transportée là toute seule. On connaît son homme ; et ce n’est pas la première fois que je trouve du louche. Moi, d’abord, si ce gars-là ne s’en va pas, je ne travaille plus ici. Il y a d’autres bourgeois, Dieu merci, qui emploient des honnêtes gens. J’en parlerai à M. Fusting.
Pitre dit tout ce qu’il put pour se défendre. Malheureusement, les circonstances étaient contre lui, et Michel jurait ses grands dieux qu’il parlerait au boss et qu’il s’en irait si le voleur n’était pas chassé.
Lafarge ne savait plus que faire.
À la fin, Grignon prit la parole :
— Il doit y avoir quelque vilain tour là-dessous, dit-il ; je suis sûr que Pitre est un honnête homme. Cela pourra s’expliquer plus tard, peut-être ; mais, pour le moment, les apparences sont contre lui. Nous ne voulons pas causer de troubles : puisque cela gêne, nous allons nous en aller.
Lafarge dressa l’oreille. Michel était un bon bûcheur ; mais les quatre autres, et Pitre surtout, le valaient bien.
— Ce n’est pas une raison, dit-il, pour que tout le monde s’en aille, et peut-être pourrions-nous arranger l’affaire…
— Non, dit Grignon ; on n’a pas coutume de nous prendre pour des voleurs ; et, après cela, on nous regarderait de travers ; ce n’est pas une vie : changeons de place.
Michel eut peut-être un remords. Peut-être, aussi, ce qui est plus probable, craignit-il que Lafarge ne le sacrifiât aux quatre autres :
— C’est bon, dit-il ; puisque ça va si loin, n’en parlons plus. Après tout c’est peut-être un tour. Mais que ça n’arrive plus !
Il fut entendu que l’affaire en resterait là et ne serait pas ébruitée.
Le lendemain l’ouvrage fut repris comme à l’ordinaire.
Personne ne souffla mot à Pitre de son aventure. Mais plusieurs fois il surprit des regards drôles, ou quelques allusions détournées qui lui firent croire que, si Michel n’avait pas conté la chose, il avait du moins fait quelques insinuations à ce sujet.
Pitre pensa toutefois, et ce fut aussi l’avis de Grignon, qu’il valait mieux n’y pas faire attention et laisser au temps le soin ou d’éclairer l’affaire ou de la faire oublier complètement.
Le temps des fêtes approchait. C’est l’époque où le voyageur, éloigné de sa femme, ressent plus vivement les ennuis de son exil. Il pense aux siens, que son absence attriste également, de leur côté ; il songe aux douceurs du foyer domestique, à ces bonnes veillées de familles et de voisins, que le caractère gai et sympathique du Canadien rend si pleines de charmes. La Noël, le jour de l’an, les Rois ! Voilà autant de fêtes que nos compatriotes chérissent et dont ils cultivent les bonnes traditions avec un soin religieux.
Aussi nos voyageurs, éloignés de leur hameau, tâchent-ils dans la forêt de se refaire les douces émotions du foyer.
On se réunit dans le chantier ; on organise des soirées, où les longues heures de l’hiver passent rapides sous le charme d’un chanteur de complaintes ou d’un conteur à l’imagination féconde et fantastique. Plusieurs de nos meilleures chansons canadiennes ont eu leur origine dans ces primitives réunions.
Quelquefois aussi, il se trouve, parmi les voyageurs, un jouar de violon ou de fifre. Alors la danse se met de la partie et le musicien racle son instrument ou souffle dans son fifre jusqu’à l’aurore, avec un tapage des pieds dont la vigueur et la durée sont un véritable mystère des muscles fécoraux (sic). Dans bien des cas même, à défaut d’instrument, le tambourinage des pieds seul conduit la danse, avec de temps en temps un étrange accompagnement de la voix qui rappelle les anciennes sérénades des sauvages. Il a, toutefois, un ton plus vif et plus léger. C’est ce qu’on appelle, dans le langage populaire, un bal à gueule. Il y a des hommes, et surtout des femmes qui peuvent ainsi turlutter, en sabotant le plancher, toute la nuit durant, sans apparence de fatigue. Souvent on turlutte à deux, et même à trois. C’est alors que le bal à gueule est le maximum de l’enivrement et touche presque au vertige. On a vu plusieurs fois, vers la fin de la soirée, ou plutôt vers le commencement de la matinée, toute une horde de danseurs enthousiasmés se mettre aussi à turlutter en battant à quatre, et les jouars, poussés comme par un ressort, entrer eux-mêmes en danse avec une énergie incroyable, c’est alors une ronde extravagante, fantastique, impossible dans son ensemble et dans ses détails. La poussière et la chaleur agissant, les habits tombent, les chapeaux et les bottes volent dans les coins, pendant que les danseurs, avec seulement leur chemise et leur pantalon décrivent les courbes et exécutent les sauts les plus ébouriffants qui ne se terminent que par l’épuisement complet des figurants.
Notre ami Pitre, à part sa réputation de chanteur, passait pour avoir un talent de turluteux très sortable.
Le veille de Noël, il y avait réunion dans la plus grande cabane de chaque chantier. Pitre avait été mis en réquisition pour trois endroits différents ; mais l’honneur de sa présence était naturellement réservé au chantier de Lafarge, où il travaillait et qui comptait quarante-cinq hommes tous alertes et pas du tout difficiles à mettre en jeu. À sept heures, tout le monde était réuni. Les pipes furent allumées, et une cruche de whisky, due à la munificence de Lafarge, fit le tour de l’assemblée en matière de préambule.
Puis, une complainte fut demandée à Pitre par l’unanimité des voix. Il ne se fit pas prier. C’est un détail sur lequel j’appelle l’attention de mes lectrices, si ce sexe charmant me fait l’honneur de me lire. Plusieurs de mes lecteurs en pourraient peut-être également faire leur compte.
Pitre entonna donc, sur un très haut ténor, la fameuse complainte :
Dans un jardin planté de fleurs
Dieu créa l’homme à son image
Le premier couplet s’acheva sans encombre, et reçut une salve d’applaudissements. Pitre, excité par ces bravos, prit le second sur un ton d’une élévation vertigineuse, qui fit frissonner les assistants. Il est présumable, néanmoins, vu la puissance de son gosier, qu’il serait arrivé à la fin sans fioler, lorsque, soudainement, au milieu du couplet, il lui prit un éternuement opiniâtre doublé d’une toux violente qui l’arrêta court. Le plus étrange est que toute l’assistance se mit à l’accompagner. La toux et l’éternuement devinrent universels. Il ne fut pas difficile d’en découvrir la cause, aux pétillements qui se firent entendre sur le poêle que l’on avait relégué, pour la circonstance, près d’une fenêtre, à l’extrémité de la cabane. Mais il fut impossible de trouver le plaisant qui avait joué ce tour pendable. Seulement, en approchant de la fenêtre on s’aperçut qu’elle était légèrement entr’ouverte, et l’on vit comme l’ombre d’un homme disparaître entre les souches, au bout du chantier.
Lafarge ôta immédiatement le poivre qui rôtissait encore sur le poêle et l’on fut obligé d’ouvrir partout pour renouveler l’air.
Pitre ne fut que médiocrement peiné de cet échec : il n’était pas vain du tout. Mais Grignon s’en montra vexé outre mesure, d’autant plus que, dans son esprit, il reportait sûrement le plan et l’exécution de ce tour à leur ennemi commun Michel Béliveau.
Au bout d’une demi-heure, néanmoins, l’incident était complètement oublié. Mais Pitre ne put pas recouvrer sa voix, même pour turlutter, et l’on fut obligé de danser avec la musique des pieds seulement. Ce qui n’empêcha pas la soirée de se prolonger jusqu’au grand jour.
Le lendemain de Noël, au matin, lorsque Pitre voulu mettre ses bottes, il s’aperçut qu’elles étaient pleines d’eau.
Décidément, l’ennemi s’affirmait. Jusqu’après les Rois, il y eut plusieurs veillées ; on se visitait d’un chantier à l’autre. Mais il est remarquable que partout où Pitre se trouvait, il se jouait quelque tour à ses dépens. La chose fut poussée à un tel point qu’il en fut véritablement affecté. On commençait d’ailleurs à éviter de le demander, car sa présence donnait invariablement lieu à des aventures désagréables pour tout le monde.
Grignon enrageait : mais que faire contre un ennemi qui, bien que connu, était véritablement introuvable ? Mieux valait se résigner : c’est ce que firent nos amis.
William Lafarge, d’ailleurs, était plein de complaisance pour eux, et tâchait, par ses bons traitements, de leur faire oublier ces petits déboires.
Enfin, la saison se passa.
Au printemps, dès que les rivières furent libres, les cageux commencèrent à descendre.
Nos quatre compagnons partirent sur une cage de bois, avec, chacun, une jolie somme en poche.
C’est une rude chose que la descente des bois, à travers les remous et les rapides de l’Ottawa et du Saint-Laurent. Dans les endroits difficiles tous les hommes sont mis en réquisition et les longues rames qui dirigent la cage battent l’eau sans relâche. Plus d’un voyageur, emporté par la vague, tombe dans un remous et y perd la vie. Nos quatre amis arrivèrent cependant sains et saufs à Montréal, où ils furent définitivement déchargés.
Après avoir passé une journée à visiter et à admirer cette grande métropole du commerce bas-canadien, ils reprirent en toute hâte le chemin de leurs foyers.
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