Deuxième partie Les vingt sous de Gabrielle
On était à la fin de juin. L’été dans sa beauté féconde régnait sur la nature et répandait dans les airs ses senteurs parfumées. Toutes les fenêtres de la maison étaient ouvertes et à travers les plantes grimpantes qui s’élevaient déjà presqu’à mi-hauteur, les bouffées d’air pur et les rayons du soleil se jouaient librement. Dans le jardin, tout à côté, les oiseaux chantaient ou poursuivaient les insectes que leur bruissement trahissait dans l’herbe et sous les feuilles. On sentait partout cette exubérance de vie, cette sève vigoureuse que le soleil répand sur son passage. À deux pas, le ruisseau murmurait doucement sur son lit de cailloux mousseux, jusqu’à l’endroit où un barrage formait un lac en miniature dans lequel les canards barbotaient en nasillant.
Dans la maison, la petite Gabrielle, assise sur un coussinet aux pieds de sa maman, dépliait gravement le linge de sa poupée pour voir si, quelque part, il y avait des reprises à faire. La poupée avait été bien soigneuse, car, après le plus minutieux examen, il fut constaté qu’il n’y avait pas le moindre petit accroc.
Le linge fut replacé dans les petits tiroirs, puis Gabrielle se mit en frais de compter l’argent de sa banque.
Il n’y avait pas bien longtemps qu’elle possédait cette mignonne boîte en fer, moins grande qu’un sucrier ; il y avait tout au plus cinq semaines. Et cependant, après avoir ouvert le couvercle et vidé le contenu de la banque sur le tapis, Gabrielle put compter jusqu’à vingt sous.
Vingt sous ! dont six tout neufs et presqu’aussi beaux que des pièces d’or !
— Petite mère, vois donc comme je suis riche ! Qu’est-ce que je pourrais bien faire avec vingt sous ?
— Bien des choses, mon enfant.
— Voyons ; je pourrais acheter un voile neuf ou des gants pour ma poupée, une corde à danser, un cerceau, un cerf-volant, du sucre, des pommes, et tant d’autres choses encore !… Mon Dieu que c’est ennuyeux de ne pas savoir quoi choisir !
— Il y a encore bien des choses, cependant, auxquelles tu n’as pas pensé et que tu pourrais acheter avec tes vingt sous. Tout à l’heure, quand le soleil aura baissé un peu, en faisant notre promenade, nous entrerons dans la ville, et tu verras combien de choses tu as oubliées.
— Pourquoi ne pas sortir de suite, petite mère ? Il ne fait pas très chaud.
— Tu ne ressens pas la chaleur ici, ma chérie, parce que tu es à l’ombre, et que les arbres du jardin et le ruisseau répandent une certaine fraîcheur ; mais si tu te trouvais sur la rue, exposée au soleil et à la poussière, tu verrais que j’ai raison.
Gabrielle ne manqua pas de laisser paraître sur sa figure une pointe de mécontentement ; cependant, comme elle avait bon cœur et qu’elle aimait bien sa maman, elle ne dit rien et se contenta de soupirer en regardant l’aiguille de la pendule qui n’en avança pas plus vite.
Je connais bien des petites filles de six ans qui ne se seraient pas montrées aussi réservées, et qui auraient témoigné leur impatience en frappant du pied ou en froissant leur mouchoir et leur tablier.
Car Gabrielle n’avait que six ans.
C’était une jolie petite fille, bien fraîche, bien rose, un peu bruyante, mais, en somme, pleine de bons sentiments. Elle faisait quelquefois, souvent même, des étourderies, – que les grandes personnes qui sont sans péché sous ce rapport lui jettent la première pierre, – mais elle revenait bien vite de sa faute et ne gardait pas rancune à ceux qui l’en corrigeaient.
Vous l’excuserez donc, n’est-ce pas ? même lorsque je vous aurai dit qu’elle regardait souvent à la pendule tentée d’aller pousser sur l’aiguille pour la forcer de marcher un peu plus vite.
Ses vingt sous lui trottaient par la tête en compagnie de toutes les belles choses qu’ils pouvaient lui procurer.
Il y avait très longtemps, à son avis du moins, qu’elle voyageait de la pendule à la croisée pour voir si le soleil ne baissait point, et de la croisée à la pendule, pour voir si l’aiguille avait fait beaucoup de chemin, lorsque sa maman regarda au dehors, roula son tricot et y piqua son aiguille à tricoter, mouvement qui signifie toujours la suspension du travail.
Gabrielle se leva en battant des mains, et un petit quart d’heure après, elle trottinait à côté de sa mère sur le chemin de la ville.
Il était cinq heures et on devait prendre papa à six heures en passant par son étude ; c’était donc toute une heure pour voir à dépenser les vingt sous que Gabrielle portait soigneusement empilés dans une jolie petite bourse pendue coquettement à son bras.
Je ne vous parlerai pas des incidents du voyage jusqu’à la ville qui n’était éloignée, au reste, que d’un demi-mille environ.
Gabrielle ne pensa pas à courir après les papillons et les insectes dorés, comme c’était son habitude ; elle ne voyait que ses emplettes et avait hâte de faire son choix.
Enfin on arrive devant la première boutique, tenue par une marchande de jouets.
Il y en avait de toutes sortes, dans la vitrine, sur le comptoir, au fond des tablettes et jusque sur la rue. Tout cela était fardé de couleurs brillantes. Il y avait des ânes, des moutons, des vaches couvertes de vrai poil, des toupies-caméléons, des poupées parlantes, des billes, des tambours et autres instruments de tapage ; enfin une foule de ces choses qui grisent les enfants et qui embarrassent tant, par leur nombre et leur variété, les acheteurs d’étrennes, la veille du jour de l’an.
Gabrielle ouvrait les yeux dans une proportion démesurée ; elle songeait au bonheur de la petite fille de la marchande, qui se tenait près du comptoir et qui pouvait jouir à la fois de toutes ces richesses merveilleuses.
La maman marchanda beaucoup d’objets ; mais Gabrielle ne pouvait parvenir à arrêter son choix. Elle commençait à s’apercevoir, d’ailleurs, que vingt sous ne sont pas une fortune aussi considérable qu’un petit peuple le pense. Un chat blanc, entre mille, avait presque gagné son cœur, mais resta néanmoins sur sa tablette : car il coûtait vingt-cinq sous et la maman aurait été obligée de suppléer les cinq sous qui manquaient.
Bref, on sortit de là les mains vides, mais la bourse encore intacte, pour essayer ailleurs.
Le marchand d’images et de livres enluminés, les petites échoppes établies sur la place du marché, les fruitiers, les fleuristes, tout cela fut visité, examiné ; cependant les vingt sous restaient encore au fond de leur bourse.
À la fin, Gabrielle émit une opinion qui lui parut très acceptable :
— Si nous allions, dit-elle, chez le confiseur ?
Elle rougit légèrement, néanmoins, en formulant cette demande. Cela sentait un peu la gourmandise : dépenser vingt sous en brioches et en sucre candi, ce n’est pas très recommandable pour une petite fille de six ans.
— Nous n’aurons pas besoin de dépenser les vingt sous jusqu’au dernier, ajouta-t-elle en forme de réparation.
La mère, sans le laisser trop paraître, fut heureuse de cette restriction.
— Comme tu voudras, dit-elle ; allons chez le confiseur.
En se rendant à ce dernier endroit, elles passèrent devant la boutique du boulanger.
En face de la vitrine, les coudes appuyés sur l’allège en pierre, deux petits enfants se tenaient les yeux avidement fixés sur les belles brioches toutes fraîches étalées sur les tablettes.
L’un des enfants paraissait avoir au plus six ans, l’autre en avait à peine trois. Ils étaient maigres, pâles, pieds-nus et portaient des vêtements rapiécetés au point de faire rire s’ils n’avaient pas de suite fait pleurer.
La mère de Gabrielle ne put s’empêcher de s’arrêter pour regarder ces deux petits infortunés.
Les gens qui n’ont point d’enfants passent peut-être indifférents à côté de l’enfance malheureuse. Mais un père et une mère peuvent rarement contempler d’un œil sec ce spectacle de la faiblesse en proie à la misère et au dénuement. Il leur fait faire un retour sur eux-mêmes et appelle dans leur esprit cette pensée que peut-être un jour, – il y en a tant d’exemples ! – leurs enfants seront, eux aussi, exposés sur la rue à la dureté des passants, souffriront la faim et la soif et, ce qui est encore plus triste, les éclaboussures du vice qui passe fièrement en carrosse à quatre chevaux.
La petite Gabrielle s’était aussi arrêtée avec sa maman. Elle regarda pendant quelque temps les petits infortunés.
— Vois donc, maman, dit-elle, tout-à-coup, le petit pleure, qu’est-ce qu’il peut avoir ?
La maman essuya une larme qui tremblait au bord de sa paupière.
— Il a faim, dit-elle, et il demande à son frère de lui acheter un morceau de pain.
— Eh ! bien, il est donc méchant, le frère ; pourquoi ne va-t-il pas lui chercher une brioche ?
— Ma chérie, il n’a peut-être pas d’argent ; allons voir.
Elles s’approchèrent toutes deux, et la mère de Gabrielle interrogea l’aîné des enfants.
C’était une de ces misères comme on en voit si souvent. La mère était veuve et malade ; les enfants n’avaient pas mangé depuis la veille et le pauvre petit qui ne comprenait que sa faim, pleurait parce que son frère ne lui donnait pas le morceau de pain que la boulangère avait déjà refusé.
Gabrielle n’attendit pas la fin de l’histoire. N’écoutant que son cœur elle prit sa petite bourse avec les vingt sous et la mit dans la main du petit garçon en lui disant à l’oreille :
— Va acheter les plus belles brioches, entends-tu ?
Elle avait à peine dit ces paroles qu’elle se sentit enlever par deux bras vigoureux et enlacée par quelqu’un qui la couvrit de baisers.
Six heures étaient passées, et son père, en revenant de son étude, avait été témoin muet de sa bonne action.
— Comme j’ai bien fait, dit-elle en revenant, de ne pas acheter le chat blanc de la marchande de joujoux ! Ces pauvres petits n’auraient peut-être pas soupé ! Et, d’ailleurs, je ne sais pas pourquoi, mais je me sens le cœur bien plus gai.
— C’est toujours comme cela, ma fille, quand on a fait une bonne action, dit le papa. Le bon Dieu donne le remords à ceux qui font mal et la satisfaction du cœur à ceux qui font bien, sans compter que souvent il les récompense encore d’une autre manière.
Et c’était bien vrai, puisque le lendemain, à son réveil, Gabrielle trouva le chat blanc à côté de son oreiller.
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