‹ Contes et nouvellesChapitre 7 sur 17 · Quatrième partie L’encan

Quatrième partie L’encan

C’était une belle matinée du mois de mai.
L’air était chaud, le soleil brillant, et il y avait quelque chose d’extraordinaire sur le calendrier, puisque, au lieu d’être enfermé dans le bureau, je me trouvais dehors à dix heures du matin. Ce n’était pourtant pas un dimanche, ni un jour férié, ni un jour de fête légale ; du reste, cela importe peu.

Je suivais donc tranquillement la principale rue de l’un de nos faubourgs, lorsqu’un chiffon rouge attira mon attention. Ce chiffon que, par respect pour tout ce qui touche à la justice de mon pays, j’appellerai du nom de pavillon, essayait de flotter au bout d’un bâton qui projetait hors de la fenêtre ouverte d’un entresol de pauvre apparence. Sur le trottoir, en face de la porte, sept ou huit personnes causaient d’un air ennuyé. Ceux qui avaient des montres les consultaient de temps à autre, puis se regardaient d’un œil intrigué, comme on fait au théâtre lorsque le lever du rideau est retardé plus que de raison, c’est-à-dire plus d’une demi-heure après l’heure de l’affiche.

La situation menaçait même de devenir grave ; car, en m’approchant, poussé par la curiosité, j’entendis des murmures, d’abord contenus et discrets, puis hauts et provocateurs, qui trouvaient des échos d’approbation dans cette petite foule. Heureusement, un homme s’approcha de la croisée ouverte, se pencha en dehors d’un air important, et fit tinter une sonnette qu’il tenait à la main.

Les sept ou huit personnes du trottoir se précipitèrent à l’intérieur, et je les suivis.

Si vous avez vécu quelque peu, vous avez déjà compris qu’il s’agissait d’une vente par autorité de justice.

L’appartement se composait de quatre pièces, tendues de vieux journaux, sur lesquels l’humidité s’était chargée de faire les dessins les plus bizarres. Le mobilier était vieux et maigre, mais luisant de propreté. Au fait, ce n’est pas le nombre ni la couleur des fauteuils qui fait le bonheur.

L’huissier, avec des bottes sales, monta sur une table et s’adressa à nous comme un candidat à ses électeurs :

— Messieurs, la vente va commencer tout de suite ; les conditions sont : cash, pas de crédit ; et dépêchez-vous de me donner des bids, car j’ai deux autres engagements c’te matinée ! Le premier article que nous allons offrir, Messieurs, est une huche, presque toute neuve. À combien la huche ?

Le mobilier était distribué dans les deux chambres de devant ; la troisième était vide ; quand à la quatrième, la mise à l’enchère du premier objet me permit de voir ce qu’elle contenait ; car aux dernières paroles de l’huissier, la porte s’entrebâilla doucement, et la tête pâle d’un enfant de cinq ou six ans se montra par l’ouverture.

D’abord, je ne vis que cela, car cette chambre était un cabinet noir ; mais peu à peu, la porte s’ouvrit davantage et je pus distinguer tout l’intérieur.

Je puis vous raconter cela aujourd’hui, car douze mois se sont déjà passés depuis ; et, dans douze mois, les larmes se sèchent et les sentiments s’émoussent. Mais je vous assure que, ce jour-là, j’aurais mieux aimé ne pas avoir vu.

Dans un coin du cabinet, sur un grabat, était étendu un homme jeune encore, mais brisé par la maladie et les privations. Près de lui, sa femme était assise sur une chaise de bois, et tenait un petit enfant sur ses genoux. Deux autres enfants, un peu plus âgés, dont l’un avait ouvert la porte, se tenaient près du lit, les yeux rouges. Tout ce monde avait pleuré et pleurait encore ; mais ce n’est pourtant pas cela qui me fit le plus de peine. Ce qui était le plus navrant, c’était de voir le petit s’amuser et rire en cherchant à prendre les larmes qui coulaient lentement sur les joues de sa mère. Ce rire de bébé, au milieu de l’affliction de toute cette famille, avait quelque chose de poignant. Pauvre chéri ! au moins, il ne comprenait pas ce qu’il faisait et jusqu’à quel point son rire était cruel ! Hélas ! combien de personnes raisonnables affichent ainsi une joie inconvenante en présence d’une douleur qui aurait droit à plus de sympathie ! Combien de dames riches vont, en grande toilette, et couvertes de bijoux, porter leur obole au pauvre qui meurt de faim dans sa mansarde !

La huche fut adjugée, pour une somme insignifiante, à un homme qui n’en avait aucun besoin, et qui ne l’achetait, disait-il, que pour rendre service.

C’était un premier déchirement dans la famille ; car cette humble huche, qui sait quels souvenirs elle renfermait ? Comme ses possesseurs, elle venait, sans doute, de quelque campagne voisine ; elle avait été la première pièce du ménage ; combien de bouches ses flancs généreux n’avaient-ils pas nourries, jusqu’au jour où, comme tout le reste, la famine l’avait atteinte ? De quels petits drames intimes n’avait-elle pas été témoin ? Quels pleurs n’avait-elle pas vus couler ? – Pleurs de joie ou de tristesse, car c’est dans les larmes que tous nos sentiments viennent se fondre et se mêler.

On mit successivement à l’enchère la table autour de laquelle la petite famille s’était si souvent réunie, après une journée laborieuse, pour le repas du soir ; les chaises de bois qui avaient guidé tour à tour les pas mal assurés de chacun des enfants ; les chaises, ces objets qui peuvent faire tant de choses, qui servent de tables, de maisons, de voitures et même de coursiers fringants ou rétifs !

On vendit encore une petite armoire vitrée à deux compartiments, dont l’un contenait le linge et l’autre la vaisselle ébréchée ; le tiroir du milieu renfermait un contrat de mariage et deux lettres précieusement conservées, feuilles légères qui avaient surnagé sur le gouffre où s’étaient englouties une à une les illusions d’autrefois.

Puis, passèrent tour à tour, sous les yeux profanes et indifférents de ce petit public, vingt autres objets dont chacun était lié intimement à cette vie intérieure que la main de la justice venait ainsi disséquer toute palpitante encore : un pauvre violon, criard, affreux, mais admirable aux oreilles des enfants qui avaient confiance en lui quand le père le faisait grincer ; un livre à gravures coloriées, qui ne s’ouvrait que dans les grandes occasions ; la pendule qui avait marqué toutes les phases de cette vie, courant rapidement sur les minutes joyeuses et lentement sur les heures tristes ; silencieuse maintenant, car elle ne sonnait plus depuis que la maladie et l’insomnie étaient venues s’asseoir au chevet du lit.

Enfin, la voix de l’huissier s’arrêta ; tout ce que la loi peut saisir avait été vendu, et, au chiffre que j’avais noté, le produit ne dut pas couvrir plus de la moitié des frais. Une voiture, qui stationnait à la porte, transporta les meubles les plus lourds ; quant au reste, chacun emporta sous son bras ce qu’il avait acheté.

Une demi-heure après, il ne restait plus, dans cette maison, naguère souriante et chaude, que l’horreur et le froid des murs et des planchers dégarnis et souillés. Je me trompe, il restait encore la maladie et le désespoir, qui sont peut-être allés, le lendemain, élire domicile dans la chambre somptueuse du propriétaire dont la cupidité venait, aujourd’hui, de commettre cette infamie. Car, il ne faut pas s’y tromper, après la justice des hommes, il y a encore, et heureusement, la justice de Dieu.

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