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Cinquième partie Travail et talent

Oscar et Philippe étaient à la même école et dans la même classe.
Tout le monde reconnaissait à Oscar un talent extraordinaire. Sans peine aucune, et avec une rapidité merveilleuse, il apprenait ce qu’il voulait. Il ne s’embarrassait pas d’étudier ses leçons chez lui ; quelques minutes avant d’entrer en classe, il lisait une fois ou deux le morceau à réciter, puis allait le donner par cœur d’un bout à l’autre, sans en omettre une syllabe. Aussi, avait-il dans l’école une réputation dont sa vanité faisait un peu trop son profit.

Et, sur cette matière, le maître, il faut bien l’avouer, n’était peut-être pas complètement sans reproche. Charmé de la facilité dont Oscar faisait preuve, il cherchait toutes les occasions de le mettre en avant et de le faire briller, un peu aux dépens des autres élèves.

Philippe était loin d’avoir cette intelligence primesautière. Il n’apprenait et ne comprenait que lentement et par degrés. Sa mémoire était dure, et ses leçons, bien qu’étudiées consciencieusement, étaient rarement données sans faute. Il ne réussissait pas aussi bien qu’Oscar ; il s’en apercevait ; et, d’ailleurs, l’eût-il ignoré par lui-même que les autres l’eussent bien vite éclairé sur ce sujet. Il ne se décourageait pas, cependant, et travaillait sans relâche pour tâcher d’arriver à peu près en même temps qu’Oscar.

Les deux années précédentes, il avait obtenu le prix de diligence et celui de bonne conduite. À Oscar avait été décerné le prix d’excellence.

Le prix d’excellence est toujours celui qui flatte le plus la vanité de l’élève. Le prix de diligence ne vient qu’en second lieu ; souvent même, on va jusqu’à s’en moquer et à affecter une sorte de mépris à l’égard de celui qui le reçoit.

C’est pourtant, aux yeux des gens qui raisonnent, le prix le plus honorable de la classe et le prix d’excellence, sans celui-là, ne veut généralement pas dire grande chose.

Celui qui travaille finit toujours par réussir, et, une fois arrivé, il garde sa position et en profite ; pendant que celui qui ne travaille pas, eût-il d’abord tous les succès possibles, ne prolonge guères cette course triomphale, et il vient un moment où, le pied lui manquant, il fait une chute misérable dont il a rarement le courage de se relever.

Or, Philippe travaillait toujours, tandis qu’Oscar continuait à cueillir facilement des lauriers que personne ne songeait à lui disputer.

À la fin de l’année, cependant, Philippe eut encore le prix de diligence et celui de bonne conduite, mais Oscar n’eut pas à lui seul le prix d’excellence qu’il dut, cette fois, partager ex aequo avec son confrère plus laborieux.

Ce fut un grand émoi parmi les élèves. On commença à regarder un peu plus Philippe et un peu moins Oscar.

À l’école, comme plus tard dans le monde, on aime toujours à se tenir dans les bonnes grâces des gens que le succès couronne.

Oscar s’aperçut avec une certaine inquiétude que son étoile pâlissait. Il daigna penser à travailler.

— Après tout, se dit-il, c’est une affaire de quelques semaines ; un coup de cœur, et j’aurai bientôt repris le pas sur Philippe.

Il se trompait.

L’habitude du travail ne s’acquiert pas en quelques semaines, surtout quand on a passé plusieurs années dans une continuelle oisiveté.

Il eût fallu, d’ailleurs, à Oscar, recommencer tout ce qu’il n’avait étudié que superficiellement et pour le besoin du moment.

Les choses apprises trop vite s’effacent et disparaissent de même.

Oscar s’aperçut que la tâche était, sinon au-dessus de ses forces, du moins au-dessus de son courage.

— Au reste, se dit-il, pour se consoler, ou plutôt pour s’étourdir, j’ai fait mes preuves ; et l’on sait bien que, si je voulais, je reprendrais vite la première place.

Il avait raison jusqu’à un certain point. Si je voulais ! Que de gens prononcent ces trois mots ! Mais ce ne sont pas ceux-là qui parviennent. Les rares mortels qui réussissent sont ceux qui disent : Je veux !

Et cette volonté est comme la souplesse des muscles : on ne l’acquiert pas par un seul acte, par un seul effort ; il faut un exercice long et pénible. On fait, en matière de volonté, un apprentissage comme en toute autre chose.

Or, Oscar n’avait pas fait cet apprentissage par lequel Philippe avait passé, et il était trop tard pour le commencer.

De ce moment il se mit à tomber, pendant que son confrère s’élevait ; il fut définitivement relégué parmi la phalange des paresseux, qui n’a d’autre autorité que celle du nombre.

Plus tard, dans la vie, Philippe et Oscar se rencontrèrent.

Le premier, dont le talent solide avait été développé par le travail, était devenu un citoyen distingué et surtout considéré : il jouissait maintenant de son prix de diligence et de bonne conduite.

Quant à Oscar, il n’était pas de son âge et ne comptait pas parmi les hommes. C’était un grand enfant susceptible de savoir beaucoup, mais ne sachant presque rien.

Il ne se moquait plus de Philippe et s’apercevait, mais un peu tard, que le talent sans le travail est un bateau sans pilote ; il peut flotter agréablement et courir d’élégantes bordées, mais il n’arrive pas au port et va s’échouer sur quelque roche cachée.

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