Chapitre 12 Jimmy
Ce matin-là de veille de Noël, quand la police força la porte d’une certaine maison de la rue Sainte-Élisabeth, un spectacle terrifiant s’offrit à tous les regards. Sur un grabat sordide une femme gisait, le crâne fracassé, et tout près un homme achevait de râler, en tenant un revolver dans sa main crispée. Aux côtés du cadavre de leur mère, deux tout petits enfants avaient dû pleurer toutes les larmes de leur corps, et un autre enfant, un petit garçon de six ans, écrasé derrière le poêle, regardait d’un œil stupide la tragédie qui venait de se dérouler.
Pendant que la police procédait aux constatations d’usage, un reporter, accouru en toute hâte, embrassait d’un coup d’œil accoutumé toute la scène du drame. Il nota la saleté repoussante de l’endroit, puis aussi que le poêle était complètement éteint, et qu’il n’y avait nulle part le moindre vestige de nourriture. Cela fait, il vit qu’il avait son affaire sur le bout des doigts, et s’étant approché d’une fenêtre pour y mieux voir il jeta sur son calepin quelques notes hâtives sous l’en-tête habituel : « Horrible drame de l’ivrognerie. »
Déjà des voisines compatissantes s’emparaient des enfants, en attendant qu’on pût décider de leur sort. Les deux qui étaient près du cadavre de la femme, furent enlevés le temps de le dire, puis on chercha le troisième, qui était derrière le poêle il n’y avait encore qu’un instant. Et les voix s’entrecroisaient :
— Eh mais, où est donc Jimmy ? Avez-vous pas vu Jimmy ?
Mais pas plus de Jimmy que sur la main. Jimmy aurait été escamoté par un magicien qu’il n’aurait pas disparu plus vite.
On chercha autour de la maison. Rien, toujours rien. Pour tout dire, Jimmy courait en ce moment même, de toute la vitesse de ses petites jambes, vers la rue Sainte-Catherine, et il était déjà loin. Sans doute, il serait resté là, derrière son poêle, des heures durant, à regarder d’un œil stupide ce qui venait de se passer, car il était bien trop épouvanté pour bouger le moindrement. Mais l’apparition soudaine de la police l’avait soulevé d’un coup de fouet. Que voulez vous ? Ainsi que nombre de gamins lâchés précocement dans la rue, ce petit bonhomme avait grandi dans la peur et la méfiance de la police. En voyant tous ces sinistres visages, il avait couru d’instinct à la porte et, profitant de la confusion, il s’était glissé au dehors.
Sur les registres de l’église ruthène, l’enfant avait été inscrit sous les noms sonores de Stanislas Wladimir Puliaski. Mais ses petits camarades des rues et cours avoisinantes avaient trouvé plus simple de l’appeler Jimmy. Et Jimmy il était resté pour tout le monde.
Arrivé rue Sainte-Catherine, Jimmy s’arrêta un instant pour souffler. Puis étonné et quelque peu ahuri du mouvement de la rue, il s’avança timidement, frôlant les maisons. Mais était-il Dieu possible ! accoutré comme il était, qu’il pût aller bien loin sans être appréhendé et conduit en lieu sûr. Vêtu d’une défroque ne ressemblant que très vaguement à un paletot, et les pieds chaussés de savates innommables maintenues aux jambes par des ficelles, il eût certes offert un aspect véritablement minable, n’eût été la lumineuse beauté de la figure, que rendaient encore plus frappante l’éclat de deux profonds yeux noirs et l’épaisse toison poussant haute et toute bouclée et qui lui faisait tout autour de la tête comme une auréole. Une véritable figure d’Enfant-Jésus, à ce qu’assuraient, du reste, tous ceux qui connaissaient l’enfant.
Et pourtant, oui, personne ne portait trop attention à ce petit bonhomme trottinant ainsi nu-tête, en pleine fin de décembre. Tant il est vrai de dire que dans le Montréal d’aujourd’hui, où toutes les races du monde sont en train de se coudoyer, ce n’est pas le spectacle d’un pauvre enfant en haillons, passant nu-tête dans les rues, et bien que cet enfant pût ressembler à quelque Enfant-Jésus subitement descendu de son cadre, qui nous exposerait à manquer le tramway qu’on s’apprête à prendre au plus prochain coin.
Jimmy continuait à s’avancer, et l’émerveillement prenait maintenant peu à peu chez lui le dessus de la timidité. Pensez donc, aussi, c’était la première fois qu’il se trouvait si loin de chez lui, et jeté tout seul dans le tourbillon du vaste monde. Et quel tourbillon ! Rue Sainte-Catherine, pas moins, et une veille de Noël par-dessus le marché.
Et il avançait, il avançait toujours à pas menus. Le temps, heureusement, était exceptionnellement doux pour la saison, avec apparence de pluie ; et, du reste, tout entier à l’admiration des étalages de Noël, le froid ne pouvait avoir aucune prise sur lui.
Arrivé rue Saint-Laurent, ce fut toute une affaire que de passer de l’autre côté. Il y réussit cependant, voulant coûte que coûte atteindre le grand magasin du coin, où se voyait tout un amoncellement de merveilles, qu’il resta bien ensuite à admirer une bonne heure durant. Il fut tiré de sa contemplation par une voix lui criant aux oreilles : « Allô ! Jimmy ! »
C’était l’un de ses petits camarades de la rue Sainte-Élisabeth, de deux ans plus âgé que lui, qui cherchait à se faire quelques sous en vendant des journaux, afin d’aller aux « vues » du temps de Noël. Il demanda à Jimmy s’il voulait lui aussi se mettre de la partie, puis tout aussitôt, lui fourrant sous le bras un Canadaet une Gazette, il lui dit :
— Tu vas voir si on en a, un plaisir. Et après ça, on ira aux « vues », là-bas. Tiens, regarde, où que tu vois tout le monde regarder les belles images.
Il y eut un remous dans la foule, devenue soudain très dense. Un agent de police avait fait son apparition, et ordonnait de circuler. Bousculé de-ci de-là, Jimmy se trouva séparé de son compagnon. Un instant, il le vit, qui offrait ses journaux à un passant, puis il disparut, comme mangé par cette foule. Ses deux journaux sous le bras, et sans se laisser le moins du monde décontenancer, Jimmy n’en poursuivit pas moins tranquillement son chemin.
D’un geste mécanique, il offrait ses deux feuilles à tous ceux qu’il rencontrait. La plupart passaient outre, sans même le regarder. Une fois, cependant, des gamins lui lancèrent des quolibets et des huées. Imperturbable et tout à sa besogne, Jimmy continuait à piquer droit devant lui. Il avait vu d’autres petits garçons guère plus grands que lui qui réussissaient à en vendre, des journaux, et ce serait bien le diable s’il n’y arriverait pas, lui aussi. Enfin, comme il venait à peine de dépasser le coin de la rue Bleury, un gros monsieur affairé lui prit son numéro de la Gazette et lui offrit un 5 c en paiement. Et comme Jimmy restait là, interdit, et regardait la pièce blanche dans la paume de sa main, le gros monsieur partit en grommelant quelque chose qui pouvait bien vouloir dire : « Eh bien, quoi, garde tout, mon petit. Je n’en mourrai toujours pas, pour une rare fois où il m’arrive de faire un peu de charité. »
Jimmy, subitement devenu riche, sentit tout à coup, par une association naturelle d’idées, qu’il se mettrait volontiers quelque chose dans le ventre, d’autant plus qu’il n’avait rien mangé depuis la veille, alors que sa maman avait encore réussi à lui trouver quelques croûtes de pain. Avisant un marchand de fruits non loin de là, il demanda par gestes à acheter des pommes, tout en tenant sa monnaie bien en vue. Ce devait être la vertu du temps de Noël qui opérait, car le marchand lui laissa non seulement son 5 c, mais il lui donna, outre deux belles pommes, quelques biscuits et un peu de fromage. Les pieds sur une bouche de chaleur, Jimmy dévora son dîner, puis enfin, lesté et réchauffé, il reprit sa route, bien déterminé à vendre l’unique journal qui lui restait.
Mais on n’a pas que de la chance dans la vie, et Jimmy allait en faire la rude expérience. Il était arrivé chez Morgan, et il restait là bouche béante à admirer le spectacle des étalages, quand une bande d’enfants passa comme une trombe, attirée vers un personnage barbu et vêtu de rouge qui mimait Santa Claus. Sous la poussée, Jimmy trébucha et laissa tomber non seulement son Canada, mais en outre le 5 c qu’il tenait étroitement serré dans ses petits doigts. Quelque peine qu’il se donnât, il ne put jamais le retrouver, car vous devez penser si le pauvre petit rond d’argent avait vite disparu dans la neige piétinée. Seul, son Canada lui restait, mais dans quel état, grand Dieu ! Tout maculé et déchiré par endroits il n’était plus qu’une loque lamentable. Mais, n’importe, comme c’était le seul bien qu’il possédait, et comme aussi il pressentait maintenant que ce serait le seul moyen d’avoir à souper, Jimmy se mit bravement à l’œuvre pour réparer du mieux qu’il put les ravages de l’accident. Étendant son journal sur le rebord d’une vitrine, il le lissa et relissa avec soin, puis, satisfait sans doute de l’état où il avait remis sa marchandise, il se lança de nouveau à la conquête de la fortune.
L’après-midi touchait à sa fin et la rue, s’allumant pour la soirée, commençait à flamber un peu partout. Devant un pareil flot de splendeurs, l’enfant en oublia bien vite ses petites misères. De temps à autre, il offrait son journal, vous devinez avec quel succès. Pensez donc, un Canada vieux déjà de dix heures, et qui ne pouvait plus être pris qu’avec des pincettes. Un loustic lui cria, féroce : « Hé, petit ! tu ferais mieux d’aller renouveler ton stock. » Insensible à tout, Jimmy ne semblait plus avoir qu’une pensée en tête : écouler coûte que coûte sa marchandise, afin de jouir en paix plus tard du fruit de son négoce. On venait de l’improviser marchand, et il lui fallait vendre. C’était tout simple, et Jimmy devait sans doute tenir en ce moment de quelque lointaine ascendance sémitique le goût subit des affaires qu’il sentait germer et grandir en lui.
Un peu plus loin, il entra bravement dans un restaurant, à la suite de petits vendeurs se faufilant entre les tables, et offrant les journaux du soir. Ce fut un rire fou chez un bon nombre, quand on vit ce petit bonhomme à la chevelure hirsute persister à venir mettre son Canada sous le dîner des dîneurs. Quelques-uns crurent à une sorte de mascarade de veille de Noël, et Jimmy, poursuivi de huées et de lazzis, commençait à regretter ferme de s’être fourré en semblable taupinière, quand le maître d’hôtel, majestueux, vint mettre un terme à toute cette hilarité en reconduisant le petit jusqu’à la porte et en le mettant à la rue d’un preste coup de serviette appliqué derrière l’oreille.
Un peu déconfit par cette mésaventure, Jimmy, voyant la foule s’engouffrer dans un grand magasin, suivit le courant et pénétra à son tour à l’intérieur. Chacun, préoccupé de ses achats de Noël, ne prêta guère attention à ce marmot, et il put circuler tout à son aise et enfin, après bien des allées et venues, parvenir jusqu’au rayon des jouets, qui fut bien près de lui arracher un cri de ravissement. Ce fut là l’enchantement même de cette journée extraordinaire, enchantement encore accru par la douce chaleur qui le pénétrait tout entier, et où il sentait tout son petit être se reprendre à la vie, après tant de longues heures à errer dans la rue.
Mais tout a une fin. On annonça la fermeture, et Jimmy, bien qu’à son corps défendant, dut déguerpir. Sa contrariété fut d’autant plus vive qu’une petite pluie fine et froide, qui avait commencé de tomber, eût tôt fait de lui faire perdre le profit de la douce chaleur de tantôt. Rasant les maisons, il avançait cependant toujours, gagnant l’ouest de la ville. Puis, voyant que les flambées des étalages s’espaçaient de plus en plus, un instinct lui fit traverser la rue et revenir sur ses pas. À mesure que la soirée s’achevait et que la nuit allait venir pour tout de bon, une envie de dormir le prenait qui allait sans doute, d’un moment à l’autre, le jeter en quelque coin sombre où il resterait pelotonné comme une petite bête, quitte à ne plus jamais se réveiller. Mais, auparavant, quelque chose lui disait qu’il dévorerait bien l’une de ces bonnes soupes qu’on lui donnait parfois à manger à la maison, dans le temps déjà reculé où il avait un « chez lui », et cela l’aidait toujours à faire quelques pas en avant, des pas qui se faisaient de plus en plus tremblotants et fragiles. Notez qu’il avait encore son Canada sous le bras, et qu’il aurait bien voulu ne pas perdre une dernière occasion de le vendre.
Enfin, il s’arrêta net dans un grand flot de lumière, où des autos passaient et repassaient, déchargeaient au ras du trottoir de beaux messieurs et de belles dames à ne plus finir, et qui tout aussitôt s’engouffraient et disparaissaient à l’intérieur d’un édifice resplendissant de mille feux. Le front collé aux vitres, il regarda ce qui se passait, du moins autant que pouvait le lui permettre le rideau ajouré tombant jusqu’au bas de la fenêtre. Chaque fois que la porte s’ouvrait, des bouffées de rire et de musique fusaient dans la rue, et Jimmy jugea qu’il ferait bon se trouver, lui aussi, parmi ce joli monde. Il nota surtout les rangées de petites tables où l’on paraissait savourer de si bons petits plats, et alors l’envie lui prit en une poussée irrésistible de se glisser jusque-là, quand ce ne serait que pour quelques instants, afin d’échapper un moment à l’horreur de la nuit qui s’en venait, et qu’il pressentait devoir être toujours plus noire et plus envahissante.
En face de lui, et si près qu’il aurait pu, semble-t-il, la toucher du doigt, il voyait une dame, assise seule à l’une des premières tables, qui lui paraissait être particulièrement accueillante. Il pouvait arriver jusqu’à elle sans être aperçu du maître d’hôtel, et alors il lui suffirait sans doute de la regarder, de ses pauvres yeux de petit chien errant, pour qu’elle comprît ce qui se passait en lui et combien sa petite âme avait besoin de secours. Et alors, qui sait ! oui, peut-être, après lui avoir acheté son journal, le retiendrait-elle un instant à ses côtés.
Jimmy ne se doutait certes pas que le sort lui réservait plus que tout cela, et que même il touchait à l’instant suprême où sa destinée allait se décider.
Dans la grande salle du Saint-Vital, Valentine X…, la jeune femme du financier bien connu de ce nom, restait insensible au tapage de l’endroit, tapage qui de plus en plus allait s’enflant démesurément, à mesure que s’avançait la nuit de Noël proprement dite, et que le flot des réveillonneurs se faisait plus dense et plus pressé.
Assise à l’écart, près d’une fenêtre, la jeune femme attendait son mari qui lui avait donné rendez-vous en ce restaurant fashionable, pour réveillonner, et qui d’un instant à l’autre allait arriver.
Quand elle le vit qui se dirigeait de son côté, l’indifférence qui se dégageait de ses moindres gestes ne parut en rien se modifier, et ce fut d’un air tranquille qu’elle l’écouta lui expliquer qu’il avait été retenu à son bureau bien plus tard qu’il n’aurait cru ; à tel point que cela allait le priver pour la première fois du gros plaisir qu’il se donnait toujours, à chaque Noël, de lui faire un petit cadeau de circonstance. Et il lui expliqua :
— Tu sais, je me disais : Bon, je finis ma besogne, et je cours chez Birks acheter ce qu’il faut. Et puis, de là, je ne fais qu’un saut jusqu’au Saint-Vital, et j’offre mon cadeau à une petite Valentine que je connais bien, et qui ouvre des yeux grands comme ça de plaisir. Mais, bernique ! je ne sors qu’à onze heures, et je trouve tout fermé. C’est ça qui s’appelle une guigne ! Eh bien, j’en serai quitte pour t’offrir les bouchées doubles au Jour de l’An, n’est-ce pas ?
Et il riait de toutes ses dents, et redoublait d’efforts pour la faire rire à son tour.
Puis voyant qu’elle ne répondait guère à ses invites, il reprit d’un air jovial :
— Allons, faites un peu de risette, madame. Que diable, nous sommes au Saint-Vital et à la Noël. Alors, n’est-ce pas ? Il faut bien se dérider un peu.
Elle lui répondit, tranquillement ;
— Oui, je sais. Mais, que veux-tu, c’est plus fort que moi. Tu as voulu que je vienne, ce soir, au Saint-Vital, et j’y suis venue pour te faire plaisir. Quand je pense qu’aujourd’hui même notre pauvre petit Frédéric aurait eu cinq ans, comment peux-tu t’étonner que j’aie le cœur si gros à chaque retour de cette date ? Je te le répète, c’est plus fort que moi.
— Je comprends bien. Mais, enfin, voyons, et ce n’est pas la première fois que je te le dis, il faut se faire une raison. Il y a aura tantôt trois ans que notre cher petit nous a été enlevé, et…
Il venait de sursauter et il criait : « Holà, hé ! qu’est-ce que cela ? »
Se tournant vers une sorte de diablotin jailli à ses côtés, et qui s’agrippait à la table de toute la force de ses petites menottes, il n’eut que le temps de le saisir par un pan de son vêtement pour l’empêcher de tomber. C’était Jimmy qui, parvenu jusque-là, sentait la tête lui tourner sous le poids des misères accumulées depuis le matin. Des réveillonneurs accouraient, faisant cercle, et le maître d’hôtel s’empressait d’aller téléphoner à la police.
L’enfant allait rouler par terre, quand la femme du financier se dressa, et dit simplement à son mari, quelque peu abasourdi : « Donne, c’est mon affaire. »
Elle prit alors le petit, et, refaisant le geste immémorial de toutes les mères, elle l’assit sur ses genoux et l’entoura de ses bras. Ce que voyant, et se jugeant tout à fait bien en ce doux nid, Jimmy décida de perdre connaissance pour tout de bon.
Entre-temps, comme on pense, les langues n’étaient pas restées immobiles, et allaient bon train. Parmi les premiers accourus se trouvait le journaliste rencontré le matin même rue Sainte-Élisabeth, et qui terminait sa journée en partie finie. Dévisageant l’enfant, il s’écria tout à coup :
— Mais, Dieu me pardonne ! si ce n’est pas là le Jimmy qui nous a tant fait courir ce matin.
Et il raconta la tragédie à laquelle il avait assisté, et comme quoi le pauvre petit était maintenant seul sur terre. En entendant ces derniers mots, une flamme subite s’était allumée dans les yeux de la femme tenant l’enfant. Quand l’homme de police qu’on était allé quérir se présenta, ce fut d’un ton à la fois farouche et résolu qu’elle dit, en accentuant encore le geste protecteur de ses bras : « Inutile, je le garde, et il est à moi. »
Et comme son mari, qui n’en revenait pas, lui faisait remarquer : « Mais, voyons, ma chère, tu ne comprends donc pas. On vient le chercher, cet enfant, pour le mettre en lieu sûr », elle se contenta de répondre :
— Je comprends que cet enfant, qui a à peu près l’âge que le nôtre devrait avoir et qui est beau comme un ange du Bon Dieu, n’a plus ni père ni mère. Eh bien, nous lui en servirons.
Un médecin qui se trouvait là, et qui voyait bien que Jimmy se mourait d’inanition, avait demandé un peu de potage, et en faisait avaler de temps à autre quelques cuillerées à l’enfant toujours évanoui. Sous cette coulée bienfaisante, il ouvrit les yeux, et regardant sa bienfaitrice il lui sourit.
Le mari redoublait d’instances auprès de sa femme, et lui disait :
— Enfin, ma bonne, tu ne vas pas ainsi, j’imagine, t’offrir encore bien longtemps en spectacle. C’est parfaitement ridicule, tu sais. Un enfant venu on ne sait d’où, et ramassé pour ainsi dire dans la rue, et que tu parles, comme ça, d’adopter ! Voyons, cela a-t-il du sens commun ?
— Mais tu ne vois donc pas, répondait-elle, comme il est beau, et comme ce serait un crime de l’abandonner. Tiens, tu parlais tout à l’heure du cadeau de Noël. Eh bien, je l’ai, mon cadeau, et je n’en veux pas d’autre.
Se tournant vers les assistants, elle demanda :
— N’est-ce pas qu’il est vraiment beau ?
Le journaliste, se faisant l’interprète de tous, répondit :
— Ma foi, madame, à vrai dire, oui, je crois qu’après un bon savonnage et après lui avoir passé des vêtements propres, Jimmy sera tout à fait présentable.
Il ajouta :
— Vous n’ignorez pas, sans doute, que, pour l’adoption, il y a certaines formalités à remplir. Si vous voulez bien, je m’en chargerai. Ne me remerciez pas, car tout cela va me donner pour mon journal la matière d’un article superbe.
Le mari, réduit à l’impuissance, ne protestait plus que pour la forme. De temps à autre, aussi, il haussait les épaules, d’un air de dire :
— Oh, les femmes, vous savez, quand elles ont une chose en tête…
— Et maintenant que tout est réglé, faisait l’heureuse mère adoptive, vite mon auto, et rentrons chez nous.
Sur ces entrefaites, Jimmy s’était endormi, jugeant sans doute que, dans le moment, c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Le médecin s’était approché et, lui tapotant les joues, lui disait : « Tu peux te flatter d’être bien tombé, mon petit gaillard, pour ton Christmas, et tu auras de quoi te rappeler cette bonne date, toute ta vie durant. »
Dans la grande salle du Saint-Vital, les bouchons de champagne volaient un peu partout, et les habitués de l’endroit, mis en bonne gaieté par « leur » bonne action, buvaient rasades sur rasades à la santé de Wladimir Stanislas. Ce fut une belle nuit dont on gardera longtemps le souvenir.
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