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Chapitre 13 L’escarboucle

L’an dernier, nous avions été, plusieurs amis, prendre le dîner de Noël chez le docteur X…, de Montréal, que bon nombre reconnaîtront ici suffisamment quand nous aurons dit qu’il est marié depuis peu à une ravissante femme qui fut durant plusieurs années l’une des infirmières les plus en vue d’Ottawa, où elle avait fait son stage à l’Hôpital-Général.

Durant ce dîner, nos regards s’étaient portés à diverses reprises, avec une instance qui avait pu être jugée quelque peu offensante, sur notre hôtesse, dont la toilette se distinguait ce soir-là par quelque chose d’absolument anormal, et qui n’était rien moins qu’un ornement de proportions insolites et du plus vulgaire mauvais goût. Chez une femme d’une distinction aussi rare que Madame X…, la présence de cet ornement – une grosse escarboucle, sertie dans une dorure quelconque – avait de quoi confondre l’imagination ; et cela d’autant plus que l’énorme joyau rouge, dont le « bon marché » éclatait à tous les yeux, se pavanait insolemment et isolément au beau milieu d’un corsage de soie nuance tendre qui en accentuait encore le défi absolument ahurissant.

Notre hôte devait nous donner bientôt le mot de cette énigme. Le dîner terminé, au fumoir, il préluda en ces termes à l’histoire qu’il voulait nous raconter :

— Je vous ai vus, ce soir, nous dit-il, assez intrigués par le bijou dont ma femme avait cru bon de se parer. Vous n’êtes pas les premiers, du reste, car voilà déjà plusieurs années qu’à chaque Noël cette escarboucle fait son apparition. Ce jour-là, cette pierre revêt un caractère presque sacré et pour rien au monde ma femme ne se dispenserait de l’arborer. Tenez, je lui ai acheté, à mon dernier voyage en Italie, un merveilleux camée, du genre de ceux qu’on ne trouve encore qu’à Rome, chez quelques anciens joailliers, et tel qu’une reine, ce semble, aimerait à orner son corsage. Eh bien, Dieu me damne ! si elle ne lui préfère pas l’horreur que vous avez vue ce soir. Je vais vous raconter cette histoire, car vous vous doutez bien, n’est-ce pas ? qu’il y a là-dessus toute une histoire. Que dis-je, ce serait bien plutôt ce qu’on est convenu de qualifier maintenant de document humain. Mais vous allez en juger vous-mêmes.

Et c’est ainsi que nous connûmes, ce soir-là, l’histoire de l’escarboucle, que nous allons tâcher, au meilleur de notre souvenir, de reproduire en toute son intégrité, et en cherchant aussi, le plus possible, à y mettre un peu de la chaleur communicative de notre hôte.

Cela s’est passé à la Noël, il y a de cela cinq ou six ans. Cette année-là, qui était la dernière que Marguerite V…, la future Madame X…, devait passer à son hôpital, il était arrivé l’été précédent, dans son service, un enfant d’une douzaine d’années, atteint à une jambe d’une tuberculose des os qu’on disait inguérissable. C’était un pauvre petit émigré, ramassé sur le pavé de Londres par l’Armée du Salut et envoyé au Canada, où, sitôt débarqué, il avait été placé sur une ferme des environs d’Ottawa. Là, le dur travail auquel il avait été assujetti, et aussi, paraît-il, les mauvais traitements avaient eu vite raison de sa constitution, déjà émaciée par sa triste enfance, et un beau jour, ne pouvant plus servir à rien, il avait dû être transporté d’urgence à l’hôpital.

Au premier aspect, paraît-il, cet enfant rebutait tous ceux qui l’approchaient. N’ayant jamais connu ce que pouvait être une parole affectueuse, son visage, aux lignes naturellement sévères, se renfrognait encore davantage dès que quelqu’un faisait mine de vouloir nouer connaissance. Ses yeux, qu’il avait très noirs, et qu’ombrageaient d’épais sourcils, se faisaient alors encore plus durs que d’habitude, et une flamme presque méchante en jaillissait, comme celle qu’on remarque chez les gens aigris, qui ont beaucoup souffert et qui ne veulent pas pardonner.

Seule, à la longue, Marguerite V…, qui avait le soin spécial de cet enfant, avait eu le don de rendre sa présence agréable. La première semaine, le séjour au lit avait été obligatoire, et un pansement très long et très compliqué était fait chaque matin. La stupeur de ce pauvre petit misérable à se sentir, pour la première fois de sa vie, l’objet de quelques soins, était, paraît-il, chose qui ne peut s’exprimer, et qui faisait venir les larmes aux yeux des plus insensibles. Il s’ensuivit peu à peu, chez lui, une détente. Par instant, le dur regard s’amollissait, et, cherchant à se poser un peu partout, se faisait plutôt interrogateur et scrutateur.

Un incident significatif donnera une idée du bouleversement par lequel passait le petit malade. Un matin que son infirmière venait de lui faire son pansement habituel, et que le regard de l’infortuné, fixé sur elle, s’était encore fait plus pénétrant, plus énervant que jamais, avec une lueur qu’elle n’avait encore jamais vue, elle lui demanda tout à coup :

— Mais qu’as-tu donc, petit, à me regarder comme cela ? C’est donc que tu me détestes ou je te fais peur ?

Alors lui, en joignant les mains, et avec un accent qu’on ne saurait rendre, de lui répondre :

— Oh ! mon Dieu ! non, c’est parce que je vous trouve belle !

Une autre fois, comme Marguerite V… allait quitter la salle, et venait s’informer, en passant, de ses besoins, il lui avait pris la main et lui avait répondu :

— Non, je n’ai besoin de rien ; mais je voulais vous demander quelque chose.

— Qu’est-ce donc ?

— J’ai entendu parler d’un ciel où allaient, après leur mort, les enfants dociles. Dites donc, c’est bien cela, le ciel, où je suis, et c’est donc que je suis mort ?

Avec le temps, le mal finit par céder, et sans qu’il y eût lieu d’espérer guérison complète, l’enfant put enfin se tenir debout, et avec des béquilles aller de-ci de-là dans les corridors de l’hôpital. Bientôt même, et l’amélioration s’accentuant sans cesse, on le vit trottiner des journées entières d’un étage à l’autre, et c’était à peine si on pouvait réussir à lui faire prendre quelques instants de repos dans l’après-midi.

Surtout, quand Marguerite V… était de service, on pouvait être sûr de le voir quelque part derrière elle, surveillant ses allées et venues, et la couvant de l’œil comme un chien affamé de caresses. Tel était le culte qu’il semblait lui avoir voué que d’être pansé par une autre qu’elle lui était une souffrance intolérable. Naturellement, ce manège n’avait pas échappé à l’attention du personnel de l’hôpital, et le petit Joe – on ne lui connut jamais d’autre nom – devint bien vite, à cet égard, l’objet de plaisanteries courantes. On avait fini par le surnommer l’Amoureux de Marguerite, ou plus exactement, en anglais Margaret’s Beau.

Sur ces entrefaites, décembre était arrivé, puis peu à peu on approcha de la Noël. L’hiver, qui avait beaucoup tardé à venir cette année-là, avait enfin fait son apparition avec une bordée de neige du bon vieux temps. Le petit infirme, pour qui c’était le premier hiver au Canada, et pour qui décembre ne représentait guère autre chose que le ciel crachineux et maussade de Londres, n’en revenait pas de son émerveillement ; et son ravissement, surtout, ne connut plus de bornes quand il vit, à travers les vitres sur lesquelles il se tenait le front collé des heures durant, le gai soleil, dans le beau ciel bleu, palpiter et scintiller sur toute cette blancheur en répandant partout comme une poussière diamantée de mille feux.

La veille de Noël, le froid, assez vif depuis quelques jours, s’accentua tout à coup, et on avait bien recommandé au petit Joe de ne pas trop trottiner dans les corridors, et surtout de ne pas trop s’approcher, en bas, de la grande porte, où les entrées et sorties des nombreux visiteurs produisaient de continuels et violents courants d’air. L’enfant avait promis, docile en apparence, ce qui n’empêche que son plus vif désir était pourtant, en ces mêmes instants, de désobéir, et de tenter de s’échapper pour gagner la rue. On ne devinerait jamais pourquoi. Tout simplement, – et c’est ici que l’escarboucle entre en scène – afin de réaliser un désir qui germait depuis plusieurs jours en sa tête, qu’il voulait coûte que coûte contenter, et qui n’était rien autre que celui de pouvoir aller acheter un cadeau de Noël à sa bienfaitrice, c’est-à-dire à Marguerite V…. afin de bien lui marquer toute sa reconnaissance. Il possédait un petit appoint, quelque chose comme un dollar, qu’il gardait précieusement au fond d’une poche, enveloppé dans un triple papier ; et ce dollar, qui représentait pour lui une somme énorme, il voulait le consacrer tout entier à l’acquisition de quelque merveille qu’il finirait bien tout de même par trouver. Il ne s’agissait, pour cela, que de descendre la rue Water, où était l’hôpital, jusqu’au premier coin de rue ; puis là, tournant à droite, d’enfiler la rue Dalhousie, qui est la grande artère de cette partie d’Ottawa, et où il savait, par ouï-dire, que se trouvaient tous les magasins aux vitrines regorgeant de jolies choses.

Oui, mais difficile était de s’échapper, car il ne pouvait être question de demander une permission qu’on lui refuserait certainement. Et d’ailleurs, il avait à cœur de tenir tout cela secret, car sans cela son cadeau risquerait de se voir privé de l’élément de surprise qui, il le sentait bien, était l’un de ses plus vifs agréments. À tout événement, il voulut être prêt, et endossant son vêtement le plus chaud – un méchant veston tout râpé et bon tout au plus pour une froidure d’octobre – et dissimulant par là-dessous sa casquette, il se mit à surveiller le va-et-vient d’en bas, près de la grande porte, guettant l’instant favorable où il pourrait se glisser au dehors sans être aperçu. Il commençait à désespérer de pouvoir réussir quand enfin, et comme quatre heures allaient sonner, l’occasion si impatiemment attendue finit par se présenter. Une voiture d’ambulance venait de s’arrêter devant l’hôpital, et on en descendait avec des soins infinis un homme blessé, au milieu d’une double haie de curieux. Comme les brancardiers allaient passer le seuil de la porte avec leur fardeau, un remous de la foule permit à l’enfant de se glisser inaperçu, et l’instant d’après il était déjà loin, déambulant vers la rue Dalhousie, l’œil clair et le teint vif, avec sa jambe malade qui semblait frétiller de joie le long de sa béquille.

Tout d’abord, il ne sentit pas trop le froid, un froid des plus intenses, pourtant, et qui sur l’instant lui fit plutôt l’effet d’une brûlure, tant l’air était sec et pur, dans l’admirable sérénité de cette fin de journée d’hiver. Puis, quand il eut atteint les premiers magasins, et devant le flamboiement des vitrines, son attention, concentrée vers le seul objet de trouver la merveille rêvée, l’empêcha de percevoir l’engourdissement qui peu à peu le gagnait. Il avait déjà fait passablement de chemin sans avoir pu encore fixer son choix, quand, arrivé devant un étalage encore plus flamboyant que les autres, son regard se riva à l’escarboucle, reposant sur un fond de velours blanc, et mettant comme un gros point rouge lumineux au milieu de tout un amoncellement de poupées, de jouets et autres colifichets de circonstance. Oh ! ce bijou, il y mettrait plutôt toute sa fortune, mais il l’aurait. Le cœur défaillant de l’espoir qui le tenaillait tout entier, il entra et demanda à voir et à acheter l’objet si vivement désiré. On en voulait un prix fou, plus du double de tout ce qu’il possédait. Mais, devant le regard de détresse de l’enfant, et après que celui-ci eut montré son unique dollar, le marchand eut pitié, et cédant à un mouvement de condescendance, il lui abandonna en toute propriété la bricole étincelante, qui pouvait bien valoir, du reste, cinquante sous.

En proie à une ivresse indicible, l’enfant sortit et reprit sa course vers l’hôpital. Qu’il lui tardait donc, mon Dieu ! d’être arrivé, pour lire dans les yeux de sa bienfaitrice la joie qu’allait lui causer l’offrande de la chose qu’il tenait fébrilement serrée dans sa main, et bien enfouie au fond d’une mignonne petite boîte. Mais, cette fois, et quelque hâte qu’il voulait y mettre, une lassitude et raideur de tous ses membres lui venait de ce froid tenace et féroce, maintenant le froid noir de la nuit, et qui pour lui était une chose incroyable et incompréhensible. Un étranglement l’avait saisi à la gorge ; il haletait, soufflait, tirait la jambe. Enfin, comme il allait atteindre la rue Water, il s’abattit au coin d’un réverbère, et quelques passants secourables, voyant l’hôpital tout près, l’y portèrent en toute hâte.

On devine l’émoi que causa le retour du pauvre infirme, plongé dans un évanouissement qui paraissait être le dernier. Marguerite V…, qui l’avait cherché inutilement pour lui donner ses soins habituels, fut la première à accourir. Sous l’action d’un révulsif énergique, le petit malheureux ouvrit enfin les yeux et reprit connaissance. Par un mouvement instinctif, et durant tout le temps qu’avait duré l’anéantissement où il était tombé, il avait encore davantage serré la main sur l’escarboucle si chèrement acquise. Se souvenant tout à coup, il tendit l’offrande à l’infirmière, penchée au dessus de son lit, et lui dit timidement :

— Pour vous, le cadeau de Noël de Joe.

En lui disant cela ses yeux s’étaient noyés d’une tendresse indicible, comme s’il eût voulu ajouter : « Pour vous, vous savez, Joe ferait tout. Et si ce n’était pas assez de sa fortune, il donnerait même sa vie. »

Il n’aurait pas su mieux dire, du reste, car il venait à peine de raconter son escapade, en quelques mots hachés et entrecoupés, quand il perdit connaissance, et cette fois le mal, qui tout à l’heure l’avait terrassé, ne devait plus lâcher prise. La congestion pulmonaire prit soudain un développement contre lequel toutes les ressources de l’art et du dévouement devaient rester inutiles. Toute la nuit, Marguerite V… resta à son chevet se refusant à prendre aucun repos, désespérée à la pensée d’avoir été la cause inconsciente de tout ce qui arrivait ; et quand, au matin, elle perçut, à des signes certains, que le malade allait entrer en agonie, elle cacha son visage hâve et défait dans l’oreiller, tout près de la tête de l’agonisant, et des larmes depuis longtemps contenues affluèrent à ses yeux.

Détail bien typique, et que toutes les femmes comprendront et apprécieront ici sans qu’il soit nécessaire d’en dire davantage : l’infirmière avait arboré dès lors à son corsage, bien en vue sur le tablier blanc recouvrant la robe d’uniforme, l’escarboucle de malheur, dont le feu rouge s’avivait encore des rayons du soleil levant entrant à flots par la fenêtre. Quelques instants avant de rendre le dernier soupir, l’enfant ouvrit encore une fois les yeux. Apercevant l’escarboucle, et saisissant sans doute alors le prix que sa bienfaitrice elle-même y mettait, une flamme de joie courut sur le pauvre petit visage aux traits décharnés, et son regard, subitement transfiguré s’attacha jusqu’à la fin à sa garde-malade avec un éclat tel qu’on y sentait passer toute son âme, comme s’il eût voulu, en lui disant un suprême merci, l’attirer de force avec lui dans le grand Au-Delà où il allait entrer.

Et c’est ainsi que nous connûmes, ce soir-là, l’histoire de l’escarboucle. Notre hôte en donna lui-même la conclusion qui s’en dégage :

— Vous ne vous étonnez plus, dit-il en terminant, du prix que ma femme attache à son cadeau, et avec quel soin pieux et jaloux elle tient à le montrer à chaque anniversaire de Noël. Voyez-vous, ou je me trompe fort, ou elle a dû se sentir, cette fois-là, effleurée par cette chose unique et grande qui s’appelle un véritable amour, et cela quoi qu’elle fasse, une femme ne l’oublie jamais.

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